Pourquoi

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Passeport libanaisUN PEU PLUS DE…

Médéa AZOURI | OLJ, 06/09/2014

Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Je ne suis pas revenue. J’ai débarqué. Ce pays, je le connaissais à travers ses étés et ses quelques Noëls. Je le connaissais à travers mes grands-parents, mon oncle et mes tantes, mes cousins. Je le connaissais à travers les ruelles de Ajaltoun. À travers l’aéroport et la bouffée de chaleur qui prend à la gorge quand on met les pieds sur le tarmac. À travers quelques endroits. À travers les gens. À travers ses histoires. Le passé de mes parents. Leurs souvenirs heureux. À travers la guerre et ses images diffusées sur un écran télé parisien. Ce pays, je le connaissais à travers ses chansons. À travers les voix de Sabah, de Feyrouz, d’Asmahan, de Abdel Wahab. Je ne le connaissais pas autrement. Je ne connaissais pas sa langue. Je ne comprenais pas la moitié des phrases qu’on me disait. Je ne sais pas la lire, ni l’écrire. Je ne connais pas sa culture. J’étais libanaise sur mes papiers. Je n’y ai pas été conçue mais j’y suis née pas par accident, mais par désir. Je n’y vivais pas quand je n’étais encore qu’un projet. Là-bas, j’étais la Libanaise. Ici, j’étais la Française. Une bâtarde en somme. Comme beaucoup d’entre nous. Ni d’ici, ni de là. J’étais une fille de la génération Canal +, pas celle de Télé Liban. Une fille des concerts à Bercy pas ceux de Mont La Salle. Je ne comprenais pas souvent de quoi parlaient mes amis. Je ne connaissais pas toutes les chansons des années 80 qu’on écoutait sur Radio Mont-Liban. Je ne les avais jamais entendues là-bas. Je ne connaissais pas les titres originaux des films américains qui étaient projetés dans les salles et dont les affiches dessinées et peintes à la main ornaient les panneaux d’affichages sur les bords de l’autostrade. Je n’ai jamais compris pourquoi on appelait cette route côtière, l’autostrade. Je ne savais pas où se trouvaient Cola, le Ring ou Zaytouné. J’entendais les mots Gharbiyé et Char’iyé sans savoir où était la démarcation. Je ne savais pas ce qu’était un malja2. J’ai entendu, durant l’été 86, ces fameux orgues de Staline. J’ai eu la chance de ne pas vivre ce qu’on appelait pudiquement : les événements. Je ne connaissais que le Liban des trêves. Ces combats qui s’arrêtaient durant l’été sauf en 1978, en 1982 et en 1989. Ces étés-là, je les ai passés là-bas, comme n’importe quelle Parisienne qui nageait dans la mer Méditerranée, mais à l’autre bout de ce pays qui est le sien sans vraiment l’être. Ce pays, c’était celui de mes parents. Pas le mien. Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Je me suis souvent posé la question sans jamais trouver la réponse exacte. Pourquoi, à l’aube de mes 23 ans, j’ai décidé d’y poser mes valises et de construire ce qui deviendrait ma vie d’adulte. Par amour ? Par culpabilité ? Au nom d’une nostalgie qui n’était pas la mienne? Au nom de la reconstruction à laquelle je voulais participer, aussi minime pouvait être ma contribution ? Au nom de ma famille et de mes racines? Au nom de ce sang mélangé du Sud et de Baabda qui coulait dans mes veines ? Ce Sud que je n’avais jamais vu. Que je n’avais jamais pénétré. Pourquoi suis-je venue dans ce petit pays coincé dans une région embrasée ? Ce pays de haine qu’on m’a appris à aimer. Ce pays où on ne peut vivre qu’en bulle. Je ne regarde pas les nouvelles. Pas seulement parce que je n’en comprends aucun mot, mais parce que je ne veux pas voir les mêmes gens inutiles y défiler. Y parler avec la même langue de bois. Parce que si je m’attarde sur les chaînes locales, je haïrais ce pays qui n’était pas le mien. Et qui l’est devenu sans crier gare. Lui, ses forêts déboisées, ses rivières desséchées, sa mer polluée, ses montagnes arides, son horizon bouché, ses routes cabossées, son peuple à la fois détestable et adorable. Ce peuple qui est à l’image de ce pays. Attractif et répulsif. Si je regardais les nouvelles, je n’entendrais plus la voix de Hamed Sinno, je ne jouirais plus de ses hommes, je ne sentirais plus la man’ouché dans ma bouche, je ne verrais plus le soleil se lever, je n’arpenterais plus ses chemins cachés, je ne rirais plus quand je n’aurais que la moitié de mon corps lavé, faute d’eau. Je ne parlerais plus à mes voisins, ni à mes amis. Je regarderais ailleurs pour voir si l’herbe y est plus verte. Je continuerais à penser que mon fils doit quitter ce pays qui n’a jamais été vraiment le mien. Mais qui m’a adoptée. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais.

Source : L’Orient Le Jour