Se suicider doucement, la nuit, à Beyrouth

Par Joseph Ghosn, Publié le 07-08-2014 à 10h36

Diane Mazloum raconte dans son premier roman la vie nocturne de la jeunesse libanaise, 25 ans après la guerre civile.

Dans un bar, à Beyrouth, en 2006 (Sipa)

Dans un bar, à Beyrouth, en 2006 (Sipa)

Comment écrire encore sur Beyrouth ?
Vingt-cinq ans après la fin de la guerre civile (1975-1990), plusieurs générations ont tenté de filmer la ville, d’en rendre compte dans des romans, des bandes dessinées, des essais, des disques… Tout semble avoir été exploré, en français, en arabe, en anglais. Le premier roman de Diane Mazloum s’intéresse donc à un sujet périlleux, car surexploité.

Cette jeune femme née en 1980 surmonte pourtant les obstacles en s’attaquant à la question d’une jeunesse très contemporaine, et un peu désaxée. Son livre se déroule durant une soirée de 2010, le temps d’un match de Coupe du Monde entre l’Allemagne et le Ghana.

Ses personnages sont des gamins perdus, des désœuvrés qui s’accrochent à leur ville. En suivant leurs déplacements nocturnes, d’appartement en chambre d’hôtel, Diane Mazloum construit surtout une cartographie exemplaire de Beyrouth en 2014, dans son espace physique comme dans ses représentations et sa géographie mentales, encore très affectées par les années de guerre, mais aussi modelées par une violence récurrente – notamment depuis l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005.

Les lieux qu’elle décrit charrient un passé qui n’en finit pas de revenir. Mais la belle idée de Mazloum consiste à ramener ce passé à des blessures intimes, des déchirures propres aux jeunes gens qui n’ont pas forcément connu le confit. Une génération qui guette l’ailleurs, l’étranger, la ligne d’horizon et de fuite, tout en restant sur place, à se suicider doucement.

C’est cet état d’esprit que capte sa plume, sûre et sans fioritures, parfois transparente à force d’éviter la stylisation. Sans doute la meilleure solution pour évoquer une ville à jamais hantée par le pathos.

Joseph Ghosn

Beyrouth, la nuit
par Diane Mazloum
Stock, 204 p., 18 euros

Source : « le Nouvel Observateur » du 26 juin 2014.