Toros Siranossian, un phare qui ne s’éteint jamais

Toros Siranossian dans la « Maison de l’artiste » qu’il a ouvert durant la guerre. Photo Michel Sayegh

Toros Siranossian dans la « Maison de l’artiste » qu’il a ouvert durant la guerre. Photo Michel Sayegh

RENCONTRE

On lui a attribué de nombreux qualificatifs, mais il n’a jamais été honoré à la mesure de ses réalisations. Toros Siranossian, cet ambassadeur de l’art, a reçu enfin l’hommage ultime pour sa carrière.

Colette KHALAF | OLJ, 26/07/2014

Cette fois, c’est fait. Au Casino du Liban où a eu lieu la signature du livre d’Élias Haddad, Mouzakarat fi Zoukrayat («Souvenirs et mémoires»), qui relate en images, récits amusants et anecdotes croustillantes le parcours riche et turbulent de Toros Siranossian, ils étaient tous réunis, nombreux, Libanais, Arméniens, artistes de tous bords, prélats et hommes politiques, ainsi que les figures du monde de l’art.
Si on demande aujourd’hui au citoyen lambda qui est au juste Toros Siranossian, il n’hésitera pas à vous dire – tout en ayant un regard nostalgique vers le passé – que c’est un touche-à-tout de génie, le premier à avoir placé le Liban sur la plateforme artistique internationale. Avant-gardiste, visionnaire, toujours prêt à toutes les aventures et ne craignant pas les risques, cet homme – malgré son âge réel et celui de l’exercice du métier – est toujours jeune dans la tête. Il a su braver tous les écueils ainsi que tous les tabous que comporte un milieu moyen-oriental, pour s’affirmer dans le monde cruel du show-biz.

Une grande amitié avec Mireille Mathieu.

Une grande amitié avec Mireille Mathieu.

L’homme des défis

On l’a appelé le kamikaze, le ministre du Tourisme ambulant, le Phénix qui renaît toujours de ses cendres et il en a eu des bosses et des blessures ce monsieur au franc-parler, mais rien à ses débuts ne le prédestinait à cette carrière. Le jeune étudiant en école d’hôtellerie, qui était retourné de Suisse pour enseigner la matière dans laquelle il avait excellé, s’était vite empressé de suivre les conseils de son ami Mansour Lahoud: ouvrir une boîte de nuit baptisée «Epi Club ». Véritable plateforme artistique, celle-ci était devenue, avec le temps, le fleuron de la rue Aïn el-Mreisseh, accueillant les artistes aussi bien libanais qu’internationaux.

En compagnie de Ray Charles...

En compagnie de Ray Charles…

Grâce à ses nombreux contacts, commence alors la valse des chanteurs. D’Enrico Macias à Pepino di Capri, en passant par Nino de Murcia et Eddy Pascal, 1965 aura été le début des allers-retours. Lorsque le public grossissait et réclamait des interprètes de plus grand gabarit, Toros Siranossian n’allait pas hésiter à élargir ses horizons. «Je me suis donc entendu, en 1965, avec le Casino du Liban pour inviter les chanteurs célèbres – à mes frais – tout en consacrant l' »Epi Club » aux artistes à petit budget.» Les affiches brillaient alors de mille feux. C’était tantôt M. Cent milles volts (Gilbert Bécaud), la Dalida, Joe Dassin ou encore, d’autres fois, Ray Charles, Boney M, Demis Roussos.

... et de Wadih el-Safi.

… et de Wadih el-Safi.

Mais ce fils de Amchit ne va pas s’arrêter là. 1971, il lui vient à l’esprit de fonder le Festival de Deir el-Kalaa qui devait accueillir à son tour des célébrités comme Charles Aznavour. Pour s’attaquer par la suite, en 1972, à une autre citadelle, celle de Jbeil.

«Je souhaitais créer un festival à l’image de celui de Ballbeck tout en n’occasionnant aucun frais à l’État.» Ce projet audacieux ne devait pas plaire à tout le monde. Même s’il avait réussi à prendre une concession de l’État, à créer une scène, payer un gros matériel et inviter des têtes d’affiche comme Georges Moustaki, Mireille Mathieu et Serge Reggiani, l’oiseau de nuit sera combattu. «Un jour, raconte-t-il, Antoine Chami a écrit que la citadelle était pleine de broussailles et que Toros l’avait défrichée pour en faire un phare. J’y suis resté jusqu’en 1976 et mon souhait était de persévérer malgré la guerre. Le Festival de Baalbeck venait de fermer ses portes et je m’apprêtais à une inauguration festive avec la troupe de Caracalla lorsque, pour des querelles partisanes et intestines, une charge d’explosifs de cinquante kilos me détruit la scène, le matériel ainsi que tous mes rêves.»

Recevant Charles Aznavour.

Recevant Charles Aznavour.

Pas de regrets mais des projets

À peine perçoit-on de l’amertume dans sa voix, rapidement chassée par une volonté de tout oublier, tout effacer. C’est que l’homme rebondit à tout instant. «Aujourd’hui, je suis simplement déçu que le comité actuel de Jbeil n’ait jamais accepté mes loyaux services. Plus que cela, on n’a jamais mentionné que j’étais le premier fondateur de ce festival et je n’ai été invité à aucune de leur inauguration ni fait part de leur famille, alors que j’étais le premier et le seul à avoir organisé le festival à l’intérieur de la citadelle.»
Des déceptions, des revers de fortune ou encore de l’ingratitude de la part des chanteurs internationaux ou locaux, il en a connu ce «tycoon», mais cela ne l’a pas abattu pour autant, ni même fait vaciller ses fondations, car l’homme a une foi inébranlable. Foi dans une terre d’accueil qu’il chérit et dans les hommes. «Ce qui compte pour moi, ce sont les liens humains et j’ai su tisser tout au long de mon
parcours.»

Avec Dalida.

Avec Dalida.

Non, il ne regrette rien. Et il est prêt à recommencer. Comme cette Maison de l’artiste où il accueille et qui a été son havre de paix durant la guerre. C’est là où le marin a largué un jour ses amarres. «Cette maison est comme un port qui assure la liaison entre les différentes destinations. À l’époque où 70% des concerts réalisés dans les pays arabes étaient réservés aux artistes égyptiens, j’ai fait connaître le nom des interprètes libanais partout dans le monde. Aujourd’hui encore je me considère comme un trait d’union entre l’artiste et les compagnies tout en assurant au Sporting Club (Monte-Carlo), depuis quatorze ans, l’agence exclusive des soirées orientales qui y ont lieu comme Caracalla, Kathem al-Saher, Assi el-Hallani, Ragheb Alemeh, Farès Karam, Nawal el-Zoghbi ou Haïfa Wehbé.»

Des rêves, il en a encore plein la tête cet infatigable bonhomme qui souhaite passer le relais à son fils en lui apprenant tous les rouages du métier. Et des projets actuels? La réouverture de l’«Epi Club» à la fin de l’année et avec une quantité de surprises pour les Libanais.

Source : L’Orient Le Jour