Entretien avec Georges Corm

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cormARTICLE PUBLIÉ LE 30/07/2014

Propos recueillis par Marcelle Champagne

Georges Corm, économiste libanais, est un des éminents spécialistes du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Outre son statut de consultant économique et financier international, il est professeur depuis 2001 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dans le cursus des sciences politiques.
Ses ouvrages les plus célèbres sont L’Europe et l’Orient (La Découverte) ; Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte) ; La question religieuse au XXIè siècle (La Découverte) ; Le nouveau gouvernement du monde, idéologie, structures, contre-pouvoirs (La Découverte) ; Pour une lecture profane des conflits (La Découverte) ; Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, 2 volumes (Folio/histoire). Ils sont traduits en plusieurs langues.

2014 est une année électorale pour le monde arabe, où des élections législatives et présidentielles se sont déroulés (Algérie, Syrie, Egypte), ou sont en préparation. Dans le contexte des printemps arabes, quels sont les enjeux de ces élections ?

Les résultats des élections étaient assez prévisibles lorsque les deux révolutions égyptiennes et tunisiennes ont réussi à écarter les deux chefs d’Etat respectifs de ces pays. Il était également prévisible que l’organisation d’élections libres favoriserait les mouvances islamiques pour deux raisons. D’une part, parce que ces mouvances sont implantées depuis des décennies, sous la forme d’ONG caritatives islamiques, notamment dans les milieux pauvres ruraux et urbains. D’autre part, parce que les performances économiques précédentes n’ont pas été bonnes, caractérisées par ce que je qualifie de « mauvaise croissance », c’est-à-dire une croissance qui fait beaucoup d’exclus notamment dans les zones rurales et dans les zones pauvres. Cette mauvaise croissance aboutit à une concentration des richesses tout à fait hors normes auprès d’un groupe de privilégiés, satellisés par le chef de l’Etat. Il était donc prévisible d’avoir une arrivée assez facile au pouvoir des mouvances islamiques. Cela s’est plus passé en Egypte qu’en Tunisie ; mais même en Tunisie, le parti Ennahda est sorti des élections comme le premier parti politique du pays. Il était donc facile de prévoir que les choses allaient mal se dérouler. Mais les Tunisiens ont quand même mieux réussi à confronter « la vague verte », si on veut employer un terme journalistique, que les Egyptiens. Ceci dit dans l’élection présidentielle égyptienne de 2012, si vous regardez les chiffres, on voit déjà une très forte baisse de popularité des Frères musulmans puisque Monsieur Muhammad Morsi n’a recueilli que 5 millions et quelques de voix, et donc assez proche du nombre de voix obtenues par Monsieur Hamdine Sabbahi, représentant de la mouvance nassérienne, nationaliste et libérale tout à la fois. Et probablement, si l’armée n’avait pas laissé se présenter Monsieur Ahmad Chafiq, candidat de l’ancien régime, cela aurait été Monsieur Hamdine Sabbahi qui aurait été élu Président de la République. Par la suite, on sait que le mandat de Morsi s’est très mal passé. Je crois que, plutôt que de prendre une position tranchée, il faudrait s’interroger sur ce phénomène de révolte, de « seconde phase révolutionnaire » qui a cristallisé une rupture par rapport à la première phase. Dans la 1ère phase (celle de Janvier 2011 en Egypte) on a vu une alliance de l’armée avec les Frères musulmans où elle a pris une position contre-révolutionnaire pour faire barrage à l’explosion libertaire et sociale en Egypte. Le calcul de l’armée était mauvais puisque très vite les militaires se sont aperçus que l’Etat égyptien était en train d’être gangrené à une très grande vitesse par les Frères musulmans. L’armée opère alors un tournant à 180° et s’allie avec les mouvances révolutionnaires libérales et nationalistes, et les encourage même à descendre dans la rue. Dès lors se met en place, à partir du 30 juin, la seconde phase révolutionnaire qui entraîne l’exclusion des Frères musulmans du jeu politique, un grand nombre d’arrestation, des condamnations brutales. Mais, il faut reconnaître que l’on est très surpris de l’appui dont ont joui les militaires de la part de ces mouvances libérales, même si en cours de route l’une d’entre elle (celle de M. Baradeï, l’ancien DG de l’Agence internationale de l’énergie atomique) a quitté le navire en disant qu’ils n’acceptait pas une telle répression. Y aura-t-il des élections législatives bientôt en Egypte ? Quand ? Comment ? On ne le sait pas encore.

Le chemin tunisien a été plus classique. Il y a eu beaucoup de tensions mais elles ont su être contenues et gérées. Le mouvement des femmes a joué un grand rôle. On a entendu des échos très différents sur le mouvement Ennahda. Certains disent qu’Ennahda aurait placé ses hommes un peu partout dans les administrations du pays. D’autres affirment que le parti tunisien a eu la sagesse de ne pas emprunter le même chemin que celui des Frères musulmans égyptiens. Pour le moment, les Tunisiens ont réussi à contenir les débordements qui ont eu lieu, notamment l’assassinat de deux personnalités laïques et progressistes.

Enfin, si nous venons à la Libye, le pays a été désintégré par les raids de l’OTAN avec des politiques traditionnelles qui accompagnent la canonnière. On a assisté à la résurgence du phénomène tribal venu combler le vide de pouvoir. La tribu, qui n’était plus qu’une espèce de club social dans lequel les grandes familles pouvaient se retrouver de temps à autre, s’est trouvée revivifiée. Dès que vous avez une situation de chaos, les interférences extérieures agissent pour ressusciter une vitalité tribale qu’une certaine modernité avait plus ou moins totalement éliminée. On a vu cela également en Irak. Ce sont là des politiques improvisées, émotionnelles et qui accélèrent une fragmentation de la société.

Depuis deux mois, l’Etat islamique fait la une de la presse internationale. La directrice pour le Proche Orient de l’ONG Human Rights Watch, Sarah Leah Whitson, exprimait son inquiétude face à l’administration de plusieurs territoires par l’EI qu’elle qualifie de « règne de la terreur ». Quelles sont les implications politiques et militaires de l’avancée de l’EI en Irak ?

On noie ces questions sous des tonnes de littérature insipide qui analysent ces mouvements islamiques depuis quarante, cinquante ans. La « fabrique jihadiste » existe depuis la première guerre d’Afghanistan (1979-1989), cette fabrique qui a créé Ben Laden, Al-Qaeda, les Talibans. Pendant la première guerre d’Afghanistan, les Talibans sont largement une création des services secrets pakistanais avec l’aide des Saoudiens et la bénédiction des Etats-Unis. Des idéologies réactionnaires se sont développées et sont devenus progressivement quai-légitimes dans les sociétés musulmanes. Ces jihadistes, formés dans les écoles coraniques d’Arabie saoudite et du Pakistan, sont partis une fois la première guerre d’Afghanistan terminée, en Bosnie, en Tchétchénie, au Caucase puis on les a envoyés en Syrie. Tout le monde sait où est la fabrique. C’est un non-dit absolu car aussi bien le Pakistan que l’Arabie saoudite sont des alliés intouchables des Etats-Unis. De plus, l’Arabie saoudite disposant de moyens financiers importants a la presse internationale qui lui est acquise. De même que le Qatar. Après le 11 septembre 2001, Georges Bush Jr avait un discours presque quotidien sur l’islamo-fascisme de Ben Laden qui allait menacer l’Occident. C’était une prophétie auto-réalisatrice dans la mesure où il continuait d’entretenir des liens étroits avec les milieux de la fabrique du jihadisme.

Quant à l’Irak, compte tenu des milliards de dollars dépensés pour reconstituer l’armée irakienne à partir de zéro durant l’occupation américaine de ce pays, après que l’armée de Saddam Hussein ait été dissoute par le gouverneur américain de l’Irak, Paul Bremer, on peut se demander comment cette nouvelle armée s’est brusquement évaporée d’une partie du nord de l’Irak laissant le champ libre à la milice jihadistes de « Daëch » (dénommée Etat islamique en Iraq et en Syrie). On peut aussi douter de ce que le gouvernement américain et la CIA n’aient pas été au courant de ce qui se préparait en Irak. Il est difficile d’ailleurs d’imaginer que la nouvelle armée irakienne avec tous les accords de coopération technique qu’elle a avec les Etats-Unis ne soit pas capable de déloger des islamistes dont on dit qu’ils seraient au nombre de 10 000 et qu’ils contrôleraient un territoire d’environ 50 000 km², soit cinq fois la superficie du Liban par exemple.

Il y a une chose qui est néanmoins logique dans les informations disponibles. Cet « Etat Islamique » qui se met en place sous forme de Califat est un étendard derrière lequel s’abritent tous les mécontents de la gestion catastrophique d’un Etat irakien tel que recréé par les Etats-Unis, et dont il convient de se demander si elle est le résultat d’une incompétence ou, au contraire, d’un calcul stratégique minutieux. Le but était-il d’approfondir une animosité sunnite-chiite-kurde de façon à préparer un futur démantèlement de l’Irak ? Voire celui de l’Irak et de la Syrie ? Avec les ressources pétrolières très importantes dont disposent les autorités irakiennes, libérées des contraintes de l’embargo économique qui avait été imposé depuis 1991 à ce pays, quel usage a-t-il été fait de cette manne financière par les gouvernements irakiens successifs issus de l’occupation militaire américaine ? Comment en plus de dix ans depuis 2003, date de l’occupation n’ont-ils pas réussi à créer une armée solide et cohérente ? On sait que la corruption est massive en Irak et que la rivalité entre sunnites et chiites est dévastatrice, mais de là à ne pas avoir anticipé et prévenu la prise de deux villes aussi importantes que Moussoul et Tikrit, on reste très perplexe devant ce fait. D’autre part, on sait que le vœux des stratèges israéliens depuis le début des années 1950 a été d’amener à une reconfiguration géographique et politique du Moyen-Orient où les Etats existant depuis 1920 seraient fragmentés en plus petits Etats de nature ethnique, communautaire et sectaire.

Dans un article de la revue américaine The New Yorker intitulé « The redirection. Is the administration’s new policy benefitting our ennemies in the war on terrorism ? [1], et publié en mars 2007, Seymour M. Hersh développe les nouvelles orientations politiques de l’administration Bush. En effet, dans une enquête auprès des milieux de la sécurité américaine, CIA et autre, Hersh corrobore l’hypothèse selon laquelle les Etats-Unis, voyant la déroute de leur intervention militaire en Irak décidèrent de concert avec l’Arabie saoudite de tout mettre en œuvre pour créer les conditions d’une guerre civile sunnite-chiite dans le monde arabe, avec évidemment une tonalité anti-iranienne très forte. Tous les Chiites arabes étant accusés d’être sous influence de l’Iran, en particulier le Hezbollah au Liban. Dans ce même article, Hersh indiquait qu’au Liban même certains milieux politiques proches des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite finançaient le développement de mouvements intégristes et jihadistes. Peu de temps après la parution de cet article ont éclatés de violents affrontements au Liban qui se sont déroulés de juin à septembre 2007 au nord du Liban, près du camp palestinien de Nahr Al-Bared, opposant l’armée libanaise et le groupe jihadiste Fatah al-Islam [2]. Les combats se sont soldés par la perte de 250 militaires libanais. Au printemps 2013, des débordements ont eu lieu à Saïda entre l’armée libanaise et un cheikh sunnite Ahmad al-Assir, jusqu’alors inconnu au Liban, prêchant l’hostilité au Hezbollah. Cela a aussi fait des victimes dans l’armée libanaise. Dans la ville de Tripoli, il existe aussi une milice armée à l’idéologie jihadiste qui fait le coup de feu contre une milice rivale de cette même ville issue de la communauté alaouite. La première a envoyé beaucoup de combattants en Syrie rejoindre les rangs de l’opposition armée au régime, la seconde est évidemment proche du régime syrien.

Comment se positionne l’héritier de la mouvance sadriste, Muqtada al-Sadr, face aux nombreuses interférences étrangères auxquelles l’Irak doit faire face ? Qui est cet homme encore inconnu du grand public en Europe ?

Je ne suis pas un spécialiste des différentes mouvances chiites en Irak. Ce que je sais c’est que Muqtada Sadr, le fils d’un dignitaire religieux chiite très respecté, tué par l’ancien régime baathiste de Saddam Hussein, a pris depuis longtemps ses distances par rapport à Nouri el Maliki, le Premier ministre qui a si mal géré l’Irak toutes ces dernières années. Il a souvent exprimé sa sympathie pour les revendications des sunnites en Irak qui ont été exagérément marginalisés par un pouvoir devenu « chiite » avec l’appui de l’occupant américain. Je pense que c’est un nationaliste irakien qui ne me paraît pas inféodé aux puissances régionales intervenantes dans les affaires irakiennes, essentiellement l’Arabie saoudite et l’Iran. En principe, il a renoncé à maintenir l’importante milice qui lui était dévouée en Irak. Mais je pense qu’elle peut être rapidement reconstituée. C’est aussi un homme à éclipse qui fait des apparitions soudaines sur la scène politique, puis se retire du jeu. Est-il plus sous haute influence iranienne que Nouri el Maliki ou d’autres ? Je ne saurai le dire. Tous les acteurs sur ces scènes mouvementées ont leur propre calcul qui n’est pas nécessairement celui de leurs protecteurs extérieurs.

Peut-on craindre une prise des lieux saints chiites, notamment à Karbala et Najaf, dans le sud de l’Irak par l’embryon d’Etat islamique ?

J’aurai tendance à penser qu’il est impossible pour les jihadistes de pénétrer les lieux saints chiites tant ils sont bien gardés par des milices chiites locales, notamment celle de Muqtada Al Sadr en veilleuse jusqu’ici. Dans la mémoire collective, les Chiites gardent à l’esprit les persécutions dont ils ont pu être victimes dans le passé. Les Chiites ne manquent donc pas de motifs d’inquiétude, qui trouvent leur origine dans l’histoire lointaine des grandes discordes entre musulmans sur la succession du prophète et le système de pouvoir. Mais aussi dans l’histoire plus récente où les premiers guerriers wahhabites alliés à la famille des Saoud étaient partis à la conquête du Proche-Orient arabe au début du XIXè siècle, bien avant la constitution du royaume d’Arabie saoudite qui n’intervient qu’en 1925. Ils étaient alors parvenus jusqu’aux villes saintes chiites d’Irak et avaient mis à sac la ville sainte de Karbala. C’est à la suite de cette action que le Sultan ottoman avait demandé à Mohammed Ali, Pacha d’Egypte, d’envoyer une expédition punitive au centre de la péninsule arabique pour mettre au pas les ambitions de la famille des Saoud, allié à celle des descendants du prédicateur religieux puritain, Mohammed Abdel Wahhab. Pour le Wahhabisme, le chiisme est considéré comme une dangereuse hérésie. Aujourd’hui, les mouvances issues d’al Quaëda, dont Daëch ou Al Nosrat, sont très présentes en Syrie aussi. Elles sont des dérivés du wahhabisme sur le plan de la doctrine, mais sont aussi susceptibles de se retourner contre l’Arabie saoudite éventuellement.

Ce qui est certain c’est que les malheureux irakiens payent aujourd’hui un prix très élevé des guerres désastreuses menées par Saddam Hussein, mais aussi de treize années d’embargo économique implacable, de nature criminelle à mon sens, car il a frappé la population la plus pauvre surtout, sans en rien affecter le dictateur de l’Irak, enfin de l’invasion américaine qui a pratiquement poussé dès le départ à aggraver les ressentiments communautaires.

Aujourd’hui, en arrière fond de toutes ces violences qui frappent la Mésopotamie et la Syrie, ainsi qu’accessoirement le Liban, une rivalité régionale exaspérée, aux dimensions internationales. D’un côté, celle de l’Iran et de l’Arabie saoudite, sans oublier les interventions de la Turquie, notamment en Syrie ou celle du Qatar. De l’autre côté, celle de l’Iran et du régime syrien qui lui est allié et qui jouit de l’appui du Hezbollah libanais, laquelle est appuyée de façon très important de la Russie et de la Chine ; du côté saoudien, l’appui vient des Etats-Unis et des pays de l’Union européenne, notamment la France et l’Angleterre, mais aussi du gouvernement d’Erdogan en Turquie dont les frontières avec la Syrie sont ouvertes pour laisser passer les jihadistes dans ce pays.

Depuis la première guerre d’Afghanistan, comme on peut le voir, beaucoup ont joué aux apprentis sorciers. C’est malheureusement ce qui a continué avec l’invasion de l’Irak et l’intervention militaire en Libye, ainsi que l’envoi de milliers jihadistes en Syrie. Qu’en sortira-t-il pour le Moyen-Orient demain ? Il est bien difficile de faire un pronostic. La seule chose que l’on peut constater froidement et malheureusement, ce sont les grandes souffrances des populations en Syrie, en Irak, au Yémen, en Libye. Les événements dramatiques de Gaza viennent nous rappeler aussi la trop longue souffrance des Palestiniens depuis 1948, date de création de l’Etat d’Israël. Ces derniers, en particulier depuis la guerre israélo-arabe de 1967 vivent sous occupation israélienne (ou sous blocus comme à Gaza) et voient leur territoire restant se réduire comme une peau de chagrin du fait de l’extension permanente des colonies de peuplement. En plus du fait d’être enfermés dans une prison collective du fait du mur de séparation construit par l’Etat d’Israël, en dépit de la condamnation de la construction de ce mur par la Cour internationale de justice.

[1] http://www.newyorker.com/reporting/2007/03/05/070305fa_fact_hersh?currentPage=all»
[2] http://blog.mondediplo.net/2007-09-06-Quelle-victoire-a-Nahr-Al-Bared