Ibrahim Maalouf, le grand illusionniste

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Ibrahim Maalouf en novembre 2012, à Paris. (Photo Samuel Kirszenbaum)

Ibrahim Maalouf en novembre 2012, à Paris. (Photo Samuel Kirszenbaum)

DOMINIQUE QUEILLÉ ENVOYÉE SPÉCIALE À MARSEILLE 28 JUILLET 2014 À 19:36

JAZZ A Marseille, le trompettiste franco-libanais en tournée a ravi le public avec une carte blanche unique et ses invités de marque.

Cohésion, communion et fête ont présidé vendredi lors du concert d’Ibrahim Maalouf, une commande du festival Jazz des 5 continents (FJ5C) suggérée au trompettiste franco-libanais par Bernard Souroque, directeur artistique du rendez-vous marseillais, dont la 15e édition s’est achevée ce week-end.

C’était le monde à l’envers, ce jour-là à Marseille : l’azur avait changé d’adresse. Pas de quoi fouetter un chat ni désarçonner les vacanciers en balade sur le Vieux-Port qui, malgré l’air lourd en fin d’après-midi, flânaient en quête d’images locales autant que de souvenirs en savon du cru vendus «avé l’assent». Si ce n’est cette menace d’orage tardive pesant sur le concert du soir prévu en plein air – l’incontestable plus dont le FJ5C jouit sous les ombrages d’arbres séculaires. L’orage fut, à l’image d’une bonne rincée d’été, corsé, mais sans pour autant balayer la grisaille et un crachin têtu, plus londonien que nature, à faire vaciller le positivisme affiché par le staff. L’éclaircie se fait attendre et on n’est pas tout à fait serein en coulisses. «Plus aucune menace de pluie à partir de 21 heures, optimise Souroque, le concert aura lieu, on commencera juste avec un quart d’heure de retard.»

RacletteOn ne perdra donc pas ces fameuses Illusions, unique date de la tournée du trompettiste en compagnie de Michel Portal, Vincent Segal, Thomas Dutronc, Asa et Eric Legnini. Pour l’occasion, 3 000 personnes ont fait le déplacement, attendant, derrière les grilles, l’ouverture des jardins du Palais Longchamp après les derniers coups de raclette pour éliminer les flaques des allées et la fin de la balance de Thomas Dutronc et son groupe, recalée juste quelques instants avant le début. «Je me demande si je ne vais pas modifier l’ordre du répertoire, confie le charmant chanteur à son retour backstage, un peu déboussolé par la météo, mieux vaut un thème tonique plutôt qu’une ballade avec ce temps.»

Portrait craché de son père (physique et timbre) au doux caractère de sa mère (Françoise Hardy, pardi), Dutronc Jr a répondu présent à l’invitation d’Ibrahim Maalouf, rencontré il y a quelques années lors d’une fête : «C’était, je crois, chez Matthieu Chedid.» Avec cette carte blanche, Ibrahim Maalouf, sacré meilleur artiste jazz de l’année 2013 pour Wind, vibrant hommage à Ascenseur pour l’échafaud, de Miles Davis, et récemment couronné d’une victoire dans la catégorie «musiques du monde» pour Illusions, réalise son désir de rassembler une palette de musiciens de divers horizons : «Cette version élargie est un compromis entre le live d’Illusions, mon dernier album, et une ouverture à des parenthèses avec mes invités, ainsi que des impros», indique le trompettiste à quatre pistons.

Des prises d’espace que le violoncelliste Vincent Segal (mi-Bumcello) – l’ami de plus de quinze ans qui lui a présenté Matthieu Chédid et la chanteuse de Montréal Lhasa de Sela – emplit sur If You Wanna Be a Woman, thème fêtant la liberté de la femme,«en espérant que ce ne soit pas une illusion de plus», souligne Maalouf. Asa (prononcer Acha) comble l’attente du trompettiste à travailler avec une chanteuse. Vœu exaucé avec feeling sur Isn’t It a Pity de George Harrison en version Nina Simone.

LangageAvant son tour, Michel Portal, lui aussi, fait la moue, préoccupé :«L’humidité et les instruments ne font pas bon ménage», maugrée-t-il. Une façon d’évacuer l’anxiété qui colle au Basque. A Marciac, l’an dernier, notre trésor national craignait pour ses anches à cause des fortes chaleurs. Mais à la clarinette basse, son intelligence musicale polyglotte exercée autant dans le jazz que la musique classique – un langage commun avec Maalouf – a emmené Nomade Slang vers de nouvelles profondeurs. «J’essaie de souffler», dit-il modestement au groupe venu le féliciter. Puis : «Je suis un souffle-douleur.»

Une traversée de trois heures dans une variété de climats à faire valser les certitudes, après deux rappels, dont Beirut, chanté par le public. Et la preuve de la capacité d’Ibrahim Maalouf à se réinventer.

Ibrahim Maalouf en concert le 30 juillet à Marciac (32), le 1er août à Gouvy (Belgique) et le 2 à Crozon (44).

Source : Libération

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