Où en est le ballet au Liban ?

ballet-russeSissi Baba, 04/07/2014

Le ballet, notamment classique, a connu une bizarre altération au Liban. Quand le pays manquait d’écoles de danse professionnelle dans les années 70, le ballet se trouvait à son apogée grâce à deux écoles fondées par Georgette Gebara et Caracalla, et grâce aux troupes les plus professionnelles et connues universellement qui venaient y présenter leurs ballets, comme l’American Ballet Theatre (ABT).
De nos jours, le ballet classique est presque en régression. Certes, le pays connaît un trop-plein d’écoles de danse, mais il s’appauvrit en ballet. Le ballet manquerait-il de spectateurs ou plutôt de spectacles et de danseurs ? Danseuse de ballet moi-même, je me permettrais de dire ceci: le ballet est certainement la danse la plus disciplinée et la plus exigeante ; elle demande non seulement de la technique, de la finesse, de la souplesse, du talent et de l’émotion, mais elle requiert aussi un apprentissage de la musique, surtout classique, et un apprentissage des théories des différentes écoles. Cette culture manque malheureusement aux quelques danseurs adultes et professionnels libanais. Et ne parlons pas des ados qui, à peine parvenus à un niveau avancé, se jettent dans le hip-hop et dans cette nouvelle et mauvaise vague de la « zumba », une soi-disant « danse ».
Oui, le Liban manque de danseurs professionnels. J’ai essayé de trouver une école qui enseigne toujours cet art magnifique et dur à la fois, mais les écoles, les chorégraphes et les danseurs ont oublié apparemment la culture classique. Où donc sont Roméo et Juliette de Prokofiev et le Lac des Cygnes, Casse-Noisette et La Belle au bois dormant de Tchaïkovski? Ces œuvres de danse-musique puisent leurs sources dans la littérature et la mythologie. Le ballet constitue donc une synthèse, voire une union entre toutes les formes artistiques. Ainsi, un manque de ballet au Liban implique un manque de culture de la part des jeunes danseurs qui s’écartent de plus en plus de ce genre. Et c’est le manque surtout du classique qui plonge le pays dans l’ignorance et répercute sur les origines, les sources, les racines.
Il y a quelques mois, la « Beirut Dance Company » a essayé de retourner aux classiques en représentant La Belle et la bête en ballet. Dimanche dernier, j’ai trouvé aussi un potentiel retour aux classiques : l’école de ballet « Terpsichore » a dansé Carmina Burana de Carl Orff, une cantate de l’ère moderne mais qui s’inscrit toujours dans le genre musique classique. Et si la chorégraphie, qui suit naturellement la musique, s’est inspirée du moderne, c’est parce qu’elle voulait présenter le pur classique « sur pointes » en invoquant le satyre et la vestale, les bacchanales et les prières. Quant aux nymphes, elles seraient peut-être ce peuple libanais qui oscille entre guerre et paix, chaos et ordre, dionysiaque et apollinien. Le choix de la musique et du thème et la chorégraphie de Georges Anghelus ont brillamment réussi à emmener le spectateur aux temples mythologiques. Quant à la danse, elle était correcte et « propre », mais manquait d’éclat. Les six nymphes-danseuses ont un vrai talent. La vestale est la seule à pouvoir bien concrétiser la musique par son corps, quoique sa technique a besoin d’être travaillée.
Le Liban regorge d’écoles de danse, mais manque de vrais ballets. Or, « Terpsichore » s’impose comme une école professionnelle ; elle rejoint la chaîne des artistes libanais et des professeurs de littérature qui ne cessent de nous rappeler l’importance du classique « qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire » comme l’écrit Calvino, et qui a pour but d’ « instruire et de plaire », comme dit Molière. « Terpsichore » danse la mythologie et le ballet. La muse de la danse a finalement entendu mes prières et a envoyé une petite Terpsichore qui a le potentiel de faire, à l’avenir, un spectacle digne de ce nom.

Source : L’Orient Le Jour