1914 : les gens meurent de faim dans Beyrouth

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Dessin de Boligan. Droits réservés

Dessin de Boligan. Droits réservés

Une exposition de documents et de photos rares de pères jésuites au Liban retrace les effets désastreux de la Première Guerre mondiale sur la population civile vivant sous l’occupation ottomane.

AN-NAHAR | MAY ABBOUD ABI AKL

1914-1918 : Quatre années d’une terrible guerre qui a déferlé sur le monde entier, semant malheur, famines, maladies et dénuement ont aussi touché le Liban. D’où l’exposition « Les Jésuites et la Première Guerre mondiale », organisée dans la crypte de l’église Saint-Joseph des pères jésuites à Beyrouth. Plus d’une centaine de documents et quelque cinquante photographies ont été exhumées par Christian Taoutel, professeur d’Histoire à l’université Saint-Joseph. Ils ont trait aux jésuites, à leurs monastères, écoles et université, mais leur intérêt va au-delà.


Car ils reflètent plus généralement l’histoire du Liban, de la Syrie et de la Palestine. Parmi les documents, il y a surtout des lettres. Il y a celles que les jésuites ont envoyées aux ambassadeurs et consuls de pays amis tels que les Etats-Unis et la France, mais aussi celles par lesquelles ils communiquaient entre eux.

Elles témoignent de la vie quotidienne [sous le joug ottoman], avec son lot d’expulsions, d’intimidations, de menaces et de vols dans les monastères, les écoles, l’université et ses facultés, jusqu’au pillage et à l’incendie des chais de Taanayel et de Ksara dans la plaine de la Békaa. Dans ces lettres, ils demandent du secours pour sauver ce qui peut encore l’être. Il y a  aussi celles plus personnelles, dans lesquelles ils expriment leur douleur, librement et sans prendre les précautions dictées par la diplomatie. 

Ces textes mettent en lumière les difficultés de la vie quotidienne : « Le pain est rare, parfois introuvable », peut-on lire dans l’un. « A partir du 11 août 1914, tout a été confisqué, aussi bien les chevaux que le bétail et les chameaux. Même les chemins de fer sont réquisitionnés afin de transporter les soldats ottomans. Et comme il n’y a pas de charbon, ils utilisent du bois des arbres pour faire marcher les trains. » Un autre texte explique : « Les gens meurent de faim dans les rues de Beyrouth. En mai 1916, l’économie locale est exsangue. Les usuriers réclament des intérêts atteignant quarante, cinquante et même cent pour cent. Un père jésuite évoque le « pain qui se fait avec l’eau de mer à Beyrouth ». Un autre raconte que « ceux qui n’ont pas d’argent, ne possèdent pas de richesses et ne disposent pas de réserves ne peuvent que mourir. Jusqu’à l’été 1916, entre quarante et soixante mille personnes sont mortes de faim. 

Des gens forcés au départ

Dans une lettre datée du 7 septembre 1916, le principal de l’école lazariste d’Antoura [au nord de Beyrouth] parle de « famines systématiques qui continuent de faire leur effet. Les Turcs proposent la demi-livre de farine à douze francs. Mais dès que quelqu’un s’apprête à en acheter, ils ont l’impression qu’ils peuvent faire une bonne affaire et augmentent le prix à trente francs ».  Le même texte raconte également que « les officiers turcs ont occupé une école qui servait de dortoir à trois cents enfants arméniens. Ils ont massacré leurs proches et ont forcé les enfants à devenir Turcs »Le doyen de l’université jésuite Saint-Joseph, le père Gérard de Martimprey, raconte comment il a reçu l’ordre par « les policiers ottomans, en novembre 1914, quelques jours après le début de l’année universitaire, de vider le monastère en deux heures et de leur donner les clefs. 

Et ce, alors qu’il y avait soixante-dix clercs, trois cents élèves et soixante hommes de religion, dont des vieillards et des invalides. Je me suis adressé le jour même au gouverneur turc de Beyrouth afin d’obtenir une suspension de cette décision. Mais celui-ci m’a répondu froidement : ‘Je suis triste de ce qui vous arrive, mais pour votre malheur, vous êtes les alliés de nos ennemis traditionnels. Et nous sommes en guerre ».  Une photographie rare en noir et blanc montre un groupe de jeunes et de vieux, d’orphelins, d’hommes et de femmes, qui se sont réfugiés dans les monastères des jésuites durant ces années. 

Sur d’autres, on voit des scènes de gens poussés au départ. De même, il y a une photo d’essaims de criquets qui ont ravagé les récoltes dans tout le Moyen-Orient et provoqué des famines. Selon le commissaire de l’exposition Christian Taoutel, l’idée du projet remonte à 2010 : « Avec le père Pierre Wittouck, nous avions consulté les archives dans le but de refaire les vitraux de l’église. C’est là que nous sommes tombés sur des milliers de ces documents. En les lisant, nous avons compris leur importance et avons eu l’idée de faire une exposition à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. L’exposition sera visible dans la mairie [du Ier arrondissement] de Paris à partir du 11 octobre, sur initiative de l’Association des amis de la librairie orientale de Beyrouth, pour le centenaire de l’armistice.

Source : Courrier International