Les clés du Moyen-Orient : la question libanaise en quatre parties

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La question libanaise, première partie :
de l’Empire byzantin à la fin des Mamelouks

Article publié le 21/05/2014, Par Roger Geahchan

LEBANON, BAALBEK : Picture released in the 30s of the Temple of Jupiter in the Baalbek ruins, Lebanon. STRINGER / AFP

LEBANON, BAALBEK : Picture released in the 30s of the Temple of Jupiter in the Baalbek ruins, Lebanon.
STRINGER / AFP

En tant qu’État reconnu par le concert des nations, le Liban est de création et d’existence récentes. Certes, le nom Liban figure dans les différentes éditions de la Bible, mais il s’agit d’une expression géographique, tout comme le nom Syrie, et non pas de la mention d’un État ou d’une nation organisée. Le territoire auquel fait référence l’Ancien Testament est habité par les Cananéens, auxquels les Grecs donneront plus tard le nom de Phéniciens, d’où l’équivoque qui fait que certains historiens parlent de la Phénicie (Renan par exemple dans son Voyage en Phénicie), alors que les Phéniciens avaient fondé des cités-États séparées les unes des autres et parfois rivales ou même antagonistes. L’État libanais n’existe que depuis le 1er septembre 1920 avec les arrêtés du général Gouraud portant création de l’État du Grand-Liban, devenu République libanaise après la proclamation de la Constitution du 23 mai 1926.

Une première entité jouissant d’un statut de droit international garanti par les grandes puissances (Grande-Bretagne, France, Russie, Autriche-Hongrie, Prusse) avait vu le jour en 1861 (voir plus bas) avec la proclamation de la Moutassarifiya, dont le territoire correspondait à la division administrative de l’actuel Mont-Liban et dont la population était composée de maronites, largement majoritaires, suivis en nombre par les druzes, puis par les grecs-orthodoxes et les grecs-catholiques. Les sunnites y figuraient en très petit nombre, vivant dans les villes du littoral syrien, tout comme les chiites regroupés dans leur bastion du Liban-sud (au Jabal Amel).

De l’Empire byzantin à la conquête arabe

De création récente donc et comprenant des groupements humains de religions et de cultures différentes (et même jusqu’au XIIIe siècle de langues différentes, syriaque et araméenne, pour les uns, arabe pour les autres) – on peut relever aussi que la population de l’aire géographique occupée actuellement par le Liban était, au temps de l’Empire byzantin, avant la conquête arabe, trilingue, s’exprimant en araméen ou syriaque, grec et latin – , la République libanaise n’a pas d’historicité comme, par exemple, la France grâce aux « quarante rois qui [l’] ont fait[e] » ou grâce à la fameuse Révolution de 89.

Le pays a eu pour premiers habitants dans, grosso modo, son aire géographique actuelle des populations sémites, dont l’histoire a surtout gardé le nom des Cananéens (Phéniciens) organisés en cités-États rivales, comme déjà mentionné. Ils étaient établis essentiellement le long du littoral et ont subi les assauts des Sumériens, Akkadiens, Égyptiens, Assyriens ou encore Néo-Babyloniens, dont les fameuses stèles du défilé de Nahr el-Kalb rappellent encore le triste passage. Les Phéniciens, dont Platon stigmatisait déjà l’« esprit d’intérêt qui [les] caractérise » (in La République), apprennent très vite à se soumettre à l’occupant-envahisseur. Ils font montre même d’une certaine servilité à son égard (en témoignent les lettres de Tell Amarna) pourvu qu’on les laisse commercer et naviguer. C’est ainsi que les éléments de la civilisation phénicienne, n’en déplaise à l’auteur de La République, pénétrèrent le monde grec et fécondèrent sa culture qui en était à ses premiers balbutiements. (Fernand Braudel, considéré au XXe siècle comme l’un des plus grands historiens de son temps, le reconnaît, contrairement à beaucoup de ses confrères occidentaux.)

Aux invasions des Sémites succèdent celles des Indo-Européens, Perses, Macédoniens, Romains, Byzantins, jusqu’à ce que, par une volte-face de l’Histoire, surviennent, au lendemain de la mort de Mahomet, prophète arabe et fondateur d’État, les tribus de la péninsule arabique commandées par le fougueux Khaled Ben al-Walid et en attendant l’arrivée des Croisés. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste, au cœur de Beyrouth (le Liban est entièrement christianisé dès le IIIe siècle), est transformée en mosquée (c’est aujourd’hui, rue Maarad, dans le centre-ville, la Grande-Mosquée Omari, du nom d’Omar, le second successeur de Mahomet). Nous sommes en 637. Tout le littoral syro-libano-palestinien est désormais gouverné par les califes qui ont pris la succession du Messager d’Allah. Poursuivant leur campagne, les armées arabes conquerront, après l’Égypte, l’Afrique du Nord, une grande partie de la péninsule ibérique et seront arrêtées, en 732, à Poitiers, par Charles Martel, le grand-père de Charlemagne.

Par un paradoxe, qui ne sera pas le premier de son genre dans cette région du monde, les Arabes sont bien accueillis par une partie des chrétiens autochtones. Ce sont les disciples du patriarche Jacob (Yaacoub), monophysites de confession. Très nombreux en Syrie (on les désigne communément aujourd’hui par le nom de syriens-orthodoxes), ils professent que le Christ n’a qu’une seule nature, la nature divine. S’inscrivant en faux ainsi contre les dogmes du Concile de Nicée, réuni en 325 par l’empereur Constantin lui-même, ils sont jugés hérétiques par les autorités religieuses et impériales (l’empereur, plus tard basileus à partir d’Héraclius, est en même temps chef de l’État et de l’Église et l’élection du pape doit être confirmée par lui [1]).

Ils subissent de ce fait vexations et persécutions. Dans ces conditions, les Arabes sont pour eux des libérateurs, tout au moins sur le plan des convictions religieuses et dans la mesure où ils les mettent à l’abri des vexations. Tout comme les tenants des églises nestorienne et arienne condamnées par l’orthodoxie, ils sont désormais assujettis par les nouveaux maîtres au statut des dhimmis (c’est-à-dire que leur condition était tributaire de la conscience de la personne à l’autorité de laquelle ils étaient soumis), le même que celui régissant l’ensemble des Gens du Livre, chrétiens divers et juifs.

Moyennant le paiement annuel de la djizya (capitation), qu’ils doivent exécuter (S. IX, v. 29) dans une posture d’abaissement (« saghiroune », autre traduction de « saghiroune » : humiliation), les chrétiens peuvent exercer leur culte et bénéficient d’un statut personnel régissant le droit des personnes, de la famille et des successions. C’est l’ébauche du système communautaire, appelé au Liban confessionnalisme politique, qui dote chaque groupement religieux et, au sein de chaque religion, chaque groupement confessionnel, de législations propres, créant de ce fait une multiplicité de juridictions autonomes vis-à-vis du pouvoir étatique, émiettant la population en groupements distincts du point de vue religieux, culturel et même politique, et suscitant des allégeances échappant au pouvoir politique central.

Cette ébauche de système communautaire, remontant aux premiers temps de l’islam, et qui était alors un progrès important puisqu’elle permettait aux Gens du Livre de vivre selon leurs propres lois pour toutes les affaires touchant leurs personnes et leur foi, se soustrayant ainsi à l’emprise de la charia, est devenue au Liban le fondement même du système politique, lequel, outre les divers statuts personnels propres aux communautés confessionnelles, admet une répartition des fonctions au sein des institutions politiques, militaires, sécuritaires et administratives suivant un quota attribué à chaque communauté en fonction de son importance numérique. Le peuple libanais n’est plus formé de citoyens ayant renoncé chacun à sa souveraineté au profit d’une assemblée législative incarnant la souveraineté nationale et dont est issu un pouvoir exécutif, mais de sectateurs dont l’allégeance est vouée à leurs chefs religieux ainsi qu’à leurs leaders politiques et aux intérêts propres à leur communauté confessionnelle considérée comme prioritaire par rapport à l’intérêt national, foulant aux pieds l’enseignement de Hobbes, Locke, Rousseau et Montesquieu, de sectateurs donc se prévalant de leur identité propre inassimilable à celle de leurs divers compatriotes.

Dès lors, toute politique d’intégration nationale se heurte à la frilosité des communautés – et elles sont au nombre de dix-huit – à leurs particularismes, à leur irrédentisme, si l’on peut dire.

Le repliement sur soi de chaque communauté trouve dans la montagne, isolée par son relief même et par conséquent d’accès difficile même pour les armées, un terrain bien plus fertile que le long du littoral ouvert à toutes les invasions par mer et par terre [2]. Au Mont-Liban, à l’exception de quelques minorités, la population, au nord, était maronite et, au sud, druze. Au long de l’histoire, les maronites du nord, que nulle autre communauté ne venait concurrencer, émigreront progressivement vers le sud du Mont-Liban, fief jusque-là des druzes, jusqu’à devenir prépondérants en nombre et en influence, ce qui sera (à partir du XVIe siècle) à l’origine de leurs rivalités avec ces derniers et à l’origine des guerres confessionnelles de 1841, 1845 et 1860.

Des croisades aux Mamelouks

Mais pour le moment nous n’en sommes pas là. Pas plus que les précédentes conquêtes, celles des Arabes ne perdureront. À partir de la fin du XIe siècle, ceux-ci doivent faire face aux Croisés. Les villes du littoral libanais tombent entre les mains des Franje (les Francs) au début du XIIe siècle. Ils avaient été aidés dans leur campagne par les maronites libanais. Plus tard, une fois vainqueurs, les musulmans n’oublieront pas que des chrétiens avaient prêté main-forte aux Croisés et, aujourd’hui encore, les Arabes et les musulmans libanais ne manquent pas de traiter de nouveaux Croisés les Occidentaux (ainsi que les chrétiens d’Orient) chaque fois qu’un conflit politique sérieux les oppose aux uns ou aux autres, ou aux deux à la fois.

De la prise d’Antioche en 1098 par les Croisés à la reconquête en 1295, par Malek el-Aschraf l’Ayyoubide, de Saint-Jean d’Acre, le dernier bastion tenu par les Franje, l’équipée des Francs aura duré 197 ans. Ils auront succombé finalement sous les coups qui leur auront été portés successivement par le Turc Zengi, le fils de ce dernier, Noureddine, le Kurde Salaheddine (Saladin), dont les rapports avec Richard Cœur de Lion ont inspiré entre autres Walter Scott et, il y a quelques années, Hollywood, ainsi que par les mamelouks Baïbars et Kalaoun, enfin, par Aschraf.

Les mamelouks, anciens esclaves devenus maîtres de l’Égypte, cavaliers intrépides réputés pour leur virtuosité à la guerre et dont la vaillance et la férocité sont restées légendaires, dévasteront le Liban. Ils pratiquent la politique de la « terre brulée ». À l’issue de leurs campagnes militaires, les villes maritimes sont en ruines, leurs murs démantelés, leur commerce anéanti, écrit Edmond Rabbath [3]. « En 1283, poursuit-il, alors que les Croisés campaient encore à Acre, une armée du sultan Kalaoun escalade la montagne. Bécharré, Ehden et Hadeth el-Jobbé, foyers jusque-là inviolés du maronitisme, sont ravagés, leurs habitants massacrés. Représailles punitives contre les chrétiens qui avaient noué alliance avec les Latins. Des milliers de paysans trouvent refuge à Chypre, où ils fondent des colonies prospères, toujours présentes. Mais c’est à l’encontre des musulmans hétérodoxes que les représailles sont particulièrement féroces. Eux aussi avaient entretenu des rapports avec les chrétiens d’Occident. Si les dhimmis devaient continuer à bénéficier du statut légal que la charia leur garantit, aucun quartier ne pouvait être laissé aux dissidents de l’islam, Nossaïris [4], Ismaïliens, Druzes et Chiites (…) Une politique déterminée, destinée à les fondre à jamais dans la masse sunnite, leur fut appliquée, poussée, en certains endroits, jusqu’à l’annihilation totale. »

La méfiance, l’hostilité qui continuent de nos jours d’opposer sunnites et chiites ont leurs racines profondes, entre autres, dans ces lointains et sanglants événements, cinq siècles après la bataille de Kerbala (680) qui consomme à jamais le divorce entre les partisans de Yazid 1er et ceux de Hussein.

En 1307, à Aïn Sofar, rapporte encore Rabbath, [5] l’armée des mamelouks de plus de 50 000 hommes écrase une troupe de 20 000 Libanais du Kesrouane commandée par les Abillama et les Mezher. Le Kesrouane est ensuite dévasté et ses habitants exterminés. Un autre grand historien libanais, Kamal Salibi [6], date cette bataille de 1305, mais en fait un récit très proche de celui de Rabbath.

[1] Cf. H. Pirenne, Mahomet et Charlemagne, PUF, pp. 156-175, ainsi que G. Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, Payot, p. 212.

[2] « La montagne, ordinairement, est un monde à l’écart des civilisations, création des villes et des bas pays », écrit Fernand Braudel. In La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome I, Armand Colin, p. 37.

[3] Edmond Rabbath, La formation historique du Liban politique et constitutionnel, Beyrouth, Publications de l’Université libanaise, 1973, p. 164.

[4] C’est-à-dire alaouites.

[5] Op.cit., p.165.

[6] Salibi, Tarikh Loubnane al-hadith (Histoire du Liban contemporain), Dar An-Nahar 7é édition, Beyrouth, 1996 p. 20.

 

La question libanaise, deuxième partie :
le Mont-Liban pendant la période ottomane

Article publié le 26/05/2014, Par Roger Geahchan

Central courtyard, Beiteddine Palace, built 1804-1840, by Emir Bechir Chehab II, Beiteddine, Chouf region, Lebanon  Photo Credit : The Art Archive / Gianni Dagli Orti / AFP

Central courtyard, Beiteddine Palace, built 1804-1840, by Emir Bechir Chehab II, Beiteddine, Chouf region, Lebanon
Photo Credit : The Art Archive / Gianni Dagli Orti / AFP

La conquête ottomane (1516) mit fin au règne des mamelouks [1]. Pendant quatre cents ans, la Sublime Porte gouvernera, outre ses possessions européennes, des provinces qui avaient successivement fait partie des empires arabes musulmans omeyyade, abbasside, puis fatimide, avant de subir le joug mamelouk.

Contrairement à leur présence dans les Balkans et en Arménie et aux insurrections qu’elle devait provoquer dans les rangs des populations chrétiennes, provoquant l’intervention des puissances européennes dans ce qui est connu depuis lors sous le terme de question d’Orient, les Ottomans réussirent à faire accepter leur présence dans les provinces arabes à population musulmane largement majoritaire en assumant le rôle de successeurs des califes. Le sultan, prenant la suite de Mahomet par autoproclamation, devenait de ce fait le chef de la Umma, la communauté des croyants, ayant pour mission sacrée de gouverner suivant les règles révélées au Messager d’Allah et consignées dans le Coran et la Sunna [2].

Aux populations chrétiennes des pays qu’ils ont conquis, les Ottomans confèrent le statut de dhimmis. Mais la condition des gens est différente suivant qu’il s’agit du littoral ou de la montagne. Dans les villes et villages de la zone côtière, les sujets du sultan relevaient directement en général de l’autorité du wali (gouverneur) turc, tandis qu’au Mont-Liban, la structure féodale de la société imposait, entre la masse et le gouverneur désigné par la Sublime Porte, un intermédiaire, le seigneur local, émir ou cheikh, ayant généralement pour principale fonction de collecter les impôts au bénéfice de l’administration ottomane. Deux figures émergent au Mont-Liban sous l’occupation ottomane, d’abord celle de l’émir druze Fakhreddine II, du clan des Maan, dont le dernier représentant, Ahmed, s’est éteint en 1697, ensuite celle de l’émir Béchir II Chéhab, dont deux des aïeux, l’émir Youssef et son frère Kassem, sunnites d’origine, s’étaient convertis au maronitisme. (Béchir reviendra à la religion de ses ancêtres pour se marier.)

L’émir Fakhreddine II

Sous l’émir Fakhreddine II Maan (1590-1633) et l’émir Béchir II Chéhab (1788-1840), le Mont-Liban acquiert une autonomie de fait qui en fera l’embryon de l’État du Grand-Liban créé en 1920 après la défaite et le démembrement de l’Empire ottoman, qui avait participé à la Première Guerre mondiale au côté de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Né en 1572, Fakhreddine prend en charge ses fonctions d’émir dix-huit ans plus tard. Par une politique habile d’alliances avec les autres seigneuries locales, appuyée de temps à autre par des expéditions militaires couronnées de succès, il réussit à imposer son autorité à un territoire équivalant à celui de l’État du Grand-Liban. Il parvient très vite à dépasser le rôle que lui assigne Istanbul, celui d’un collecteur d’impôts au service du Sultan, et réussit à mener une politique en quelque sorte nationale qui permet au Liban de se doter d’une certaine autonomie vis-à-vis du lointain maître ottoman.

C’est sur la base de ses succès et de ses conquêtes, que les délégués libanais à la Conférence de la Paix, à l’issue de la guerre de 14-18, réclameront l’élargissement du territoire libanais à ses « frontières naturelles », celles qui constituaient les limites de son émirat [3]. De fait, on peut voir jusqu’à nos jours un château fort qu’il a fait construire à Tedmor (Palmyre), sur une éminence dominant la cité de la reine Zénobie. Rabbath souligne lui aussi [4] que « le Grand émir était parvenu (…) à certains moments de sa carrière à étendre son pouvoir effectif, si ce n’est son autorité légale, jusqu’aux montagnes de Galilée et au fond des steppes syriennes ».

Fakhreddine ne se contenta pas d’agrandir l’espace qu’il contrôlait. Il poursuivit une véritable politique d’homme d’État. Il assura la sécurité dans les villes et les campagnes, mit en œuvre une justice énergique et développa l’agriculture et le commerce, tout en encourageant les colonies étrangères à s’établir à Saïda et à Beyrouth, dont il fit sa capitale d’hiver. Il était lié aux Médicis de Toscane et s’inspira des méthodes de gouvernement et d’administration en vigueur en Occident. Il fit appel à des fonctionnaires chrétiens qui se distinguaient par leur instruction acquise dans les monastères. Et sa politique, favorable aux chrétiens, encouragea ces derniers à poursuivre leur migration du nord vers le sud du Mont-Liban.

Mais les succès de l’émir finirent par inquiéter la Sublime Porte. En 1613, une armée fut dépêchée pour se saisir de sa personne. Il réussit cependant à trouver du côté de Jezzine, dans des grottes à flanc de montagne, une cachette sûre. Il parvint ensuite à s’enfuir et à s’embarquer à destination de l’Italie, où il trouva refuge à la cour des Médicis à Florence. Il y resta cinq ans, période qu’il mit à profit pour développer ses relations avec les dirigeants européens. Au bout de ce séjour, il sut, par une habile diplomatie, rentrer en grâce et regagna le Liban.

Fakhreddine, de retour, ne tarda pas à renouer avec sa politique d’expansion, qui fut une fois de plus couronnée de succès. Il signa de la sorte sa propre perte. Il avait pris désormais trop d’importance et ses liens avec l’Europe, ses rapports avec les chrétiens, la protection qu’il accordait aux missions religieuses chrétiennes le firent apparaître aux yeux de l’islam et des dirigeants ottomans, en particulier du wali de Damas, sous l’autorité duquel le sud du Mont-Liban, c’est-à-dire la région druze, était alors placée, comme l’homme à abattre. En 1633, une armée fut dépêchée par la Sublime Porte avec ordre de l’arrêter. Cette fois, l’émir ne réussit pas à se cacher. Il fut appréhendé avec les membres de sa famille et emmené en captivité à Istanbul. Deux ans plus tard, il fut exécuté avec quatre de ses enfants. Le cinquième, Hussein, eut la vie sauve en raison de son jeune âge et fut nommé plus tard ambassadeur en Inde.

Une épopée prend fin. Malgré sa fin tragique, Fakhreddine II est reconnu (cf. entre autres l’EncyclopÆdia Universalis) comme ayant introduit au Liban une période de prospérité. Il est considéré, presque à l’unanimité des historiens, comme le précurseur de l’idée d’un grand Liban (sans trait d’union cette fois entre grand et Liban) multiconfessionnel rassemblant chrétiens, druzes et musulmans, d’un Liban ouvert sur l’Europe et acquis à l’idée de s’engager résolument sur la voie du progrès et de la modernité. Mais il y a un revers de la médaille : il a bousculé par son audace la très traditionnaliste communauté druze de la montagne toujours prompte à s’enflammer et a provoqué un début de déséquilibre à son détriment et en faveur de la communauté maronite, processus qui s’accélérera sous Béchir II Chéhab. La discorde s’installe alors et sera l’une des causes des trois Haraka (guerres confessionnelles) qui déboucheront, en 1860, sur le massacre des chrétiens du Chouf, du Metn-sud et de Zahlé par les druzes ; et des chrétiens de Damas par les sunnites.

L’émir Béchir II Chéhab

Le neveu de Fakhreddine, l’émir Melhem Maan, lui succéda. En 1657, son fils, Ahmed, le dernier des Maan, accède à son tour au pouvoir. Il meurt sans descendance mâle en 1697 et son neveu par voie utérine, Béchir 1er Chéhab, est appelé à la tête de l’émirat. Les Chéhab gouverneront de 1697 à 1840. Le plus célèbre d’entre eux, qui, tel Fakhreddine II Maan, occupe une place éminente dans l’histoire, est Béchir II Chéhab, dit Le Grand (il gouvernera de 1788 à 1840, 52 ans, un vrai record !). Mais la fin de son « principat », comme celle de son illustre prédécesseur, connut des soubresauts dramatiques et le Chouf sombra en 1841, en partie en raison des ingérences étrangères et en partie du fait de la discorde druzo-maronite, dans une guerre civile, qui devait reprendre en 1845 et atteindre son paroxysme en 1860. En lisant les récits des événements de ces années tragiques, on croit – mêmes causes, mêmes effets – revivre les guerres qui ont dévasté le Liban de 1975 à 1990 et dont les causes délétères n’ont pas fini d’empoisonner la vie politique du pays et sa « mosaïque de communautés confessionnelles ».

La fatalité voulut que le règne de Béchir II coïncidât avec les guerres victorieuses que Mohamed Ali, vice-roi d’Égypte, et son fils Ibrahim Pacha menèrent contre la Turquie et qui alarmèrent à un point tel la Grande-Bretagne, craignant de mettre en danger la sécurité de la route des Indes (vitale pour elle), qu’elle intervint de tout son poids pour stopper l’élan des forces égyptiennes et réduire à merci Béchir qui, à son corps défendant, avait dû leur apporter son appui.

Le malheur de Béchir II (Amine Maalouf a traité sur le plan romanesque cet aspect de la question dans Le rocher de Tanios) réside dans le fait qu’il a subi de la part de puissants envahisseurs étrangers, durant sa présence à la tête de l’émirat, des pressions auxquelles il lui était difficile de résister sans mettre en danger son pouvoir et même sa personne.

En premier lieu, Bonaparte, stoppé devant Acre par la farouche et invaincue résistance du terrible wali turc, Ahmed Djezzar Pacha [5], adresse à Béchir, le 20 mars 1799, une lettre par laquelle il sollicite l’envoi à ses troupes de « vivres, et surtout du vin et de l’eau-de-vie (qui) seront exactement payés ». Le futur empereur fait savoir en contrepartie qu’il « a l’intention de rendre la nation druze (comprendre le Mont-Liban) indépendante, d’alléger le tribut qu’elle paye, et de lui rendre le port de Beyrouth et d’autres villes qui lui sont nécessaires pour les débouchés de son commerce » [6]. L’expédition de Bonaparte modifiait la donne au Proche-Orient et rendit plus âpre la lutte à laquelle se livraient les puissances européennes pour accroître leur influence dans cette région, au détriment les unes des autres, et pour remplir le vide politique grandissant résultant du lent déclin de l’Empire ottoman.

Habile, cauteleux, ambitieux, intrigant, Béchir se garda bien de donner suite à la demande de Bonaparte se rendant compte que l’expédition menée par ce dernier aggravait au Liban la tension entre les maronites et les druzes, les premiers la considérant avec sympathie et les seconds regardant d’un mauvais œil la nouvelle irruption occidentale à l’orée de leur fief. Il offrit plutôt son concours à la Sublime Porte. Pour le remercier, le sultan lui confia le gouvernement du « Djebel des druzes » (le Mont-Liban), du Wadi el Taïm (Békaa ouest, région de Rachaya-Hasbaya), de la région de Baalbeck, avec la plaine de la Békaa et le Hermel, du Jabal Amel (Liban-sud) et du sandjak de Jbeil, soit, en gros, un pays équivalant au territoire du Liban actuel, moins le Liban-Nord.

Ici, il faut faire une petite digression pour souligner [7] que l’expression Mont-Liban se rapportant au Mont-Liban de nos jours n’a eu cours qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec l’établissement au sud de la route Beyrouth-Damas d’un grand nombre de maronites venus du Liban-Nord, lequel jusqu’à cette migration était connu sous le nom de Mont-Liban, alors que le Mont-Liban actuel était connu sous le nom de Djebel druze ou Djebel du Chouf [8].

Investi donc d’un firman du sultan, Béchir II (sa cruauté est légendaire, il fit crever les yeux de deux de ses cousins qui étaient des rivaux) gouverne intelligemment et efficacement et fait faire au pays d’importants progrès sur le plan de l’organisation, de l’économie et du développement culturel. Le palais qu’il fait édifier à Beiteddine est un des joyaux de l’architecture libanaise. Tout comme Fakhreddine, il renforce les frontières et les délégués libanais à la Conférence de la paix, à l’issue de la Première Guerre mondiale, s’y référeront pour réclamer la création du Grand-Liban. Cependant, Béchir, qui avait fait la sourde oreille aux sollicitations de Bonaparte, ne sut résister aux pressions du vice-roi d’Égypte Mohamed Ali et de son fils, Ibrahim Pacha, ou ne fut pas en mesure de le faire.

Sous le coup des ambitions de Mohamed Ali et d’Ibrahim Pacha, le Moyen-Orient tout entier entre en ébullition. Le 3 novembre 1832, les troupes égyptiennes, commandées par Ibrahim, mettent le siège devant Acre. Des combattants druzes viennent se joindre à elles, Béchir ayant autorisé leur participation à cette opération militaire. Il avait en effet noué dès 1801 des liens étroits avec les dirigeants égyptiens, notamment avec le vice-roi Mohamed Ali, ayant dû chercher refuge provisoirement en Égypte pour échapper à l’hostilité du sanguinaire Djezzar. En quatre ans, ce dernier avait nommé à la tête de l’émirat cinq rivaux de Béchir. Ainsi ce dernier ne put que consentir aux Égyptiens ce qu’il avait refusé, trois décennies plus tôt, de donner aux Français. Sa décision aggrava la tension – qui n’avait cessé de croître depuis le début du siècle – entre druzes et maronites. La Grande-Bretagne, inquiète des projets des Égyptiens et de l’aide que ceux-ci trouvaient auprès de Béchir, versait de l’huile sur le feu des dissensions dans le Chouf.

Les soucis que se faisait Londres n’étaient pas infondés : en six mois, Ibrahim Pacha et son armée se retrouvaient à Kutahia à moins de 200 kilomètres d’Istanbul. En mai 1833, le sultan dut reconnaître au pacha d’Égypte le gouvernement de la Syrie, de la Palestine, du Liban, de la Cilicie et de la Crète. Le Liban changeait de maître une fois de plus. Béchir demeura à la tête de l’émirat, mais exerça son pouvoir sous le contrôle de l’ambitieux Ibrahim Pacha, installé tout près, à Antioche.

Ibrahim Pacha n’était pas que brillant général. C’était aussi un homme d’État. Il avait des projets visant à débarrasser les pays conquis de l’étouffant corset imposé par l’islam durant les siècles d’occupation arabe puis ottomane. Les historiens soulignent à l’unisson les progrès qu’il a introduits : il réorganise l’administration, met en place une justice et une police efficaces, crée des conseils représentatifs dans les villes et les villages, traite à égalité musulmans et chrétiens. Bien que musulman lui-même, il confie à ces derniers des postes importants, les autorise à monter à cheval, ce qui leur était auparavant interdit. Il tente d’imposer des limites au pouvoir des féodaux et libéralise le fonctionnement de la société et de l’administration.

Mais la mise en œuvre de toutes ces réformes exige de l’argent, encore plus d’argent. Il faut instituer davantage d’impôts, pour assurer la sécurité, il faut une police nombreuse et bien entraînée, et par conséquent un budget spécial, il faut aussi désarmer la population en raison du fait que chaque famille, chaque clan, possède un véritable arsenal. En outre, la Turquie n’avait pas digéré sa défaite et préparait une revanche. Ibrahim Pacha dut recourir à la conscription, qui fut très mal acceptée par la population. Au Hauran, dans le sud de la Syrie, il doit faire face à une révolte des habitants druzes (1837-1838). Il sollicite l’aide de Béchir, lui demande de lui envoyer des combattants chrétiens pour l’aider à mater la rébellion druze.

Les historiens divergent sur le nombre d’hommes demandé, quatre mille, selon les uns, le double selon d’autres. Béchir est particulièrement embarrassé car il sait qu’en acquiesçant à cette demande il risque de mettre à feu et à sang le Chouf, où les druzes lui étaient déjà hostiles pour diverses raisons et, entre autres, parce qu’ils considéraient qu’il favorisait les maronites à leur détriment et au détriment de leurs privilèges ancestraux dans la montagne, privilèges que l’ascension des chrétiens dans les domaines politique, économique et social était en train de rogner. Sur les braises de la discorde déjà allumées, soufflent les Britanniques, en particulier un de leurs agents particulièrement retors et actif, le diplomate Richard Wood.

À ce stade du conflit régional, Chéhab n’était plus maître de sa décision. Il dut s’exécuter et les combattants qu’il mit à la disposition de l’Égyptien étaient commandés par son propre fils Khalil. Les forces conjuguées d’Ibrahim Pacha et de son allié libanais vinrent à bout de l’insurrection druze au cours de l’été 1838. Cette victoire cependant laissa, au sein de la population druze du Chouf, de profondes meurtrissures qui ne sont pas totalement étrangères aux causes des troubles armés qui ensanglantèrent la région après la chute de Béchir en 1840.

Le conflit entre l’Égypte et la Sublime Porte ne pouvait pas ne pas entraîner l’intervention des puissances européennes soucieuses, à l’exception de la France (qui appuyait Mohamed Ali), de freiner une trop grande expansion égyptienne. En dépit de l’appui de Paris, en dépit d’une nouvelle victoire qu’il remporte sur les troupes ottomanes à Nézib, au sud de la Turquie, Ibrahim Pacha doit se soumettre et rappeler ses troupes. La Syrie, le Liban et la Palestine retombent sous le joug ottoman. Le retrait des troupes du vice-roi d’Égypte entraînait une défaite politique de Béchir contre lequel la population druze était montée à fond. Il avait porté atteinte à ses privilèges séculaires au profit des maronites, envoyé en exil certains des seigneurs féodaux druzes, avait appuyé la politique d’Ibrahim Pacha. Les Égyptiens n’étaient plus en mesure de le soutenir.

Par firman, le sultan nomma à sa place, en 1840, l’émir Béchir III Kassem Chéhab. On considère que le régime de l’émirat au Mont-Liban a pris fin avec la destitution de Béchir II, bien qu’officiellement la décision ottomane d’y mettre fin n’ait été annoncée qu’en janvier 1842 (voir plus loin). Il fut emmené en exil à Malte par les Britanniques, puis autorisé à gagner Istanbul, où il mourut en 1850.

L’émir Béchir III

L’avènement de Béchir III ne régla en rien la crise. Les esprits entre maronites et druzes étaient échauffés à un point tel qu’un incident somme toute banal déclencha au Chouf, en octobre 1841, des affrontements meurtriers qui dégénérèrent en guerre civile. Selon la légende, un chasseur maronite de Deir el-Kamar abattit une perdrix qui volait au-dessus d’un champ appartenant aux cheikhs druzes Abi-Nakad, du village voisin de Baakline. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il n’en aurait pas fallu davantage pour que les clans des Abi-Nakad, des Joumblatt et des Imad attaquent Deir el-Kamar.

La rage s’étend à Jezzine, Damour, Naamé. Les palais des Chéhab à Baabda et Hadeth sont attaqués. Dans la Békaa, Zahlé, dont la population grecque-catholique n’avait pourtant joué qu’un rôle timide en comparaison des maronites, est attaquée par un chef tribal druze, Chebli Ariane. Béchir III, faible et incompétent, est dépassé par le drame.

Pressés d’intervenir par la population en détresse, les consuls européens entament des démarches auprès de la Sublime Porte, qui donne l’ordre à des détachements armés stationnés à Beyrouth de se déployer au Mont-Liban et d’y rétablir l’ordre. Mais les Turcs jouent un double jeu dans le dessein d’y instaurer une administration directe mettant fin au régime d’autonomie dont il jouissait sous l’autorité des émirs. Aux chefs chrétiens, ils font valoir les avantages d’un gouvernement ottoman direct, en même temps qu’ils encouragent en sous-main les druzes à poursuivre leurs razzias. Leur plan est couronné de succès et, au bout de trois mois de troubles, une fois que l’anarchie est devenue totale, ils convoquent Béchir III à Beyrouth, d’où un navire l’emmène à Istanbul rejoindre Béchir Le Grand ! La fin de l’émirat est proclamée en janvier 1842 et un Croate, chrétien d’origine converti à l’islam, Omar Pacha, est nommé gouverneur du Mont-Liban.

C’était une victoire pour la politique de la Sublime Porte (et de la Grande-Bretagne), d’autant plus que la rupture entre maronites et druzes était consommée, que toute réconciliation entre eux était inenvisageable dans un bref avenir et, par conséquent, qu’il n’y avait pas de possibilité pour la population de s’opposer aux volontés ottomanes.

Omar Pacha

Cependant, le gouvernement d’Omar Pacha ne répondit pas à l’attente de la population, en particulier de la population maronite. Il se heurta à l’opposition du patriarche Youssef Hobeiche qui critiquait sévèrement ses méthodes. De fait, le Croate cherchait à s’attacher l’appui des chefs des grandes familles par des prébendes, pratiquait, comme avant lui les émirs, une politique de division pour mieux régner, tout comme il recourait à des moyens frauduleux en falsifiant des pétitions d’appui à sa personne destinées à tromper les consuls européens sur sa popularité. L’opinion de ces derniers était importante car, au cours des années de gouvernement égyptien, et notamment lors de la Haraka de 1841, la protection qu’ils accordaient à la population et l’influence qu’ils exerçaient avaient connu un vif essor.

Omar Pacha, après s’être aliéné les chrétiens, poussa la maladresse jusqu’à dresser contre lui les druzes et Chebli Ariane (voir plus haut) prit la tête d’une rébellion qui, un moment, menaça le palais de Beiteddine où siégeait le gouverneur. La Porte le démit de ses fonctions en décembre 1842 et le remplaça par un certain Mohamed Pacha.

Entretemps, cependant, les puissances, inquiètes de la nouvelle dégradation de la situation au Mont-Liban, s’étaient entendues sur un nouveau plan conçu par le prince de Metternich. Il prévoyait la partition de la montagne en deux caïmacamats séparés, l’un pour les maronites, l’autre pour les druzes. (Les grecs-orthodoxes, s’estimant suffisamment nombreux, réclamèrent pour eux aussi un caïmacamat qui leur serait propre, mais leur demande fut rejetée.) Approuvé par Istanbul, qui avait exigé cependant et obtenu que les caïmacams, « pris parmi les indigènes autres que ceux appartenant à la famille Chéhab » [9], ce plan entra en application le 1er janvier 1843. Suivant la consigne donnée par la Porte, le commandant de l’armée turque casernée à Saïda, Assaad Pacha, nomma l’émir Haïdar Abillama caïmacam des chrétiens et l’émir Ahmed Arslane caïmacam des druzes. (Deir el-Kamar, capitale de l’ancien émirat, enclavée dans la zone druze, fut constituée en circonscription autonome gouvernée par un fonctionnaire turc.)

Le double caïmacamat

Cette nouvelle organisation du Mont-Liban comportait divers défauts, dont le principal était dû au fait que le district chrétien abritait une minorité de druzes et le district druze une minorité de chrétiens. Dès lors, le caïmacam chrétien était appelé à statuer sur les affaires des druzes de son district et le caïmacam druze à en faire de même à l’égard des chrétiens de sa province. Les vieilles susceptibilités, exacerbées par un sentiment de frustration dans chacun des deux camps, ne tardèrent pas à se réveiller, tandis que diverses mesures impopulaires d’ordre fiscal et administratif suscitèrent un vif mécontentement dans les rangs de l’ensemble de la population. L’état de la sécurité ne tarda pas à se détériorer. On était à la veille de la seconde Haraka.

Divers incidents opposèrent druzes et maronites et chacun des deux camps commença à se préparer en prévision de la nouvelle guerre qui semblait inévitable. Les historiens conviennent qu’il n’est pas établi avec certitude laquelle des parties est responsable d’avoir ouvert les hostilités. Il semble, cependant, que ce soient les maronites qui déclenchèrent, en avril 1845, la première attaque. Des bandes armées se lancèrent, dans le Chouf, à l’assaut de quatorze villages druzes auxquels elles mirent le feu. Elles essayent ensuite de s’attaquer au fief des Joumblatt, à Moukhtara, mais sont repoussées par la garnison turque. Les troubles s’étendent à Deir el-Kamar, à Jezzine et à d’autres régions du Mont-Liban central et méridional.

Dans cette guerre, les chrétiens se trouvèrent au bout de quelques semaines en état d’infériorité pour deux raisons. D’une part, le commandant de l’armée turque stationnée à Saïda, Wajihi Pacha, qui avait succédé à Assaad Pacha, se rangea au côté des druzes et ordonna à plus d’une reprise à ses hommes de repousser les combattants chrétiens. D’autre part, le camp maronite manquait de cohésion, les chefs des clans du Kesrouane et du Liban-Nord n’ayant pas dépêché des renforts à leurs coreligionnaires du Chouf.

Fin mai, les druzes, aidés par les Turcs, prennent l’avantage, mettant en déroute les forces chrétiennes. Ils pillent les villages dont ils s’emparent et y mettent le feu. Charles Henry Churchill, dans son ouvrage The Druzes and the Maronites under Turkish rule from 1840-1860, Londres, 1862, écrit : « Et puis se répète la vieille histoire des villages en flammes, des biens détruits, et des fugitifs chrétiens poursuivis par les druzes et par les irréguliers turcs pillés, mutilés et tués. » [10].

Au bout de plusieurs semaines de dévastations, la guerre entre les deux communautés s’arrêta. Un pacte fut signé sous l’égide d’un haut fonctionnaire ottoman aux termes duquel chacun des deux clans s’engagea à ne pas attaquer l’autre.

Cependant, depuis l’expédition militaire égyptienne menée sous le commandement d’Ibrahim Pacha et des idées de progrès social et politique qu’elle avait introduites, un mouvement social, s’apparentant à une jacquerie, était en fermentation. En 1858, un vent de fronde se lève dans les zones chrétiennes du Mont-Liban, où la paysannerie était accablée d’impôts et de corvées par les féodaux. Au Kesrouane, un litige sur une question d’argent entre un muletier, Tanios Chahine, et un cheikh Khazen, cheikh Maroun el-Khazen, s’envenime. Les paysans, soutenus par le bas clergé, prennent fait et cause pour leur camarade dans un climat d’insurrection. Le mouvement de solidarité avec Chahine dégénère en insurrection. Les féodaux sont attaqués et chassés de leurs propriétés agricoles, dont l’exploitation est confiée aux ouvriers et aux paysans. C’est une révolte en bonne et due forme qui est en marche. Elle a pour conséquence imprévue le déclenchement d’une troisième Haraka, la plus sanglante, la plus meurtrière, dont les terrifiants récits se perpétuent de génération en génération jusqu’à nos jours.

Pour les druzes de la montagne, la cohésion et la solidarité au sein de leur collectivité, l’attachement aux liens ancestraux qui les unissent à leurs chefs, la préservation de leur structure féodale sont les gages les plus sûrs de la sécurité et de la pérennité de leur communauté. Réflexe de minoritaires. Mais le soulèvement des paysans maronites dans le Kesrouane pourrait faire tache d’huile et atteindre le Chouf par un phénomène de contagion. C’est dans cette dichotomie, cette conception diamétralement opposée des deux camps, cette menace qui pèse sur un ordre social immuable dans les zones druzes et en plein bouleversement dans les régions chrétiennes, que réside le détonateur de la troisième guerre civile entre druzes et maronites en moins de vingt ans. Et, une fois de plus, les Turcs voient dans ces divisions le moyen d’éloigner le risque de la constitution d’un front uni druzo-maronite contre leur mainmise sur le pays. Aussi s’emploient-ils à attiser les haines confessionnelles, tandis que les consuls, pour ne pas être en reste, multiplient les démarches chacun en faveur de sa clientèle traditionnelle (le Français en faveur des maronites, le Britannique des druzes, le russe des grecs-orthodoxes, l’Autrichien des grecs-catholiques).

1860 et l’intervention européenne ; la mise en place de la Moutassarifiya

Les récits et témoignages écrits divergent sur la partie responsable du déclenchement des troubles. Au cours de l’automne 1859, une première rixe oppose druzes et maronites à Beit-Méry, dans le Metn-Nord, région mixte. Un moine est assassiné à Ammik, dans la Békaa, hors du périmètre du Mont-Liban. Des attentats sont commis à Jezzine, à la limite sud du Chouf. Au mois de mai de l’année suivante, la tension croissante débouche sur la guerre. Les combats éclatent dans toutes les zones mixtes. Deir el-Kamar est incendié (130 maisons brûlées, selon Salibi) et des centaines de ses habitants égorgés.

Durant l’été 2012, alors que je visitais Deir el-Kamar, je ne me rassasie jamais de sa beauté, et, dans la superbe maison d’un notable, le maître de céans me raconta, qu’en 1860, 32 membres de sa famille, qui n’avaient pourtant pas participé aux combats, avaient été égorgés.

Mais revenons à cette sombre année. Des massacres sont également perpétrés à Jezzine et à Hasbaya. (À Jezzine, au cours d’une visite, toujours en 2012, j’ai vu à l’intérieur d’une maison ancienne les traces d’un incendie conservées à dessein par la chaîne des propriétaires qui s’étaient succédé.) À Saïda, ce sont les sunnites, et non plus les druzes, qui s’en prennent aux chrétiens. Zahlé, une ville à prédominance grecque-catholique, est attaquée par une troupe de cavaliers druzes. « Ce n’était plus la guerre, mais le massacre organisé des chrétiens, le pillage et la dévastation, portés dans leurs villages, qui se donnèrent partout libre cours », écrit Rabbath [11]. Salibi dresse un bilan encore plus lourd et plus accablant.

Ce qui est aussi accablant, et que soulignent les chroniques consacrées à ces tristes événements, c’est qu’aussi bien le leader zghortiote Youssef bey Karam, considéré comme un héros par ses compatriotes, que Tanios Chahine et sa horde de paysans, qui s’étaient transformés en milice, se gardèrent de porter secours à leurs compatriotes et coreligionnaires. Le premier ne bougea pas de son fief du Liban-Nord et le second s’arrêta à l’embouchure du Nahr el-Kalb.

Les atrocités débordèrent le cadre du territoire libanais d’aujourd’hui puisque des milliers de chrétiens à Damas furent à leur tour massacrés par les sunnites alors qu’ils n’étaient en rien impliqués dans les querelles druzo-maronites des Libanais. Les sunnites, semblaient réagir à la campagne insistante des Européens en faveur de l’égalité des droits des chrétiens (les dhimmis) et des musulmans. De ce sombre tableau, émerge la figure princière du grand héros algérien, l’émir Abdel-Kader el-Jazaïri, qui, réfugié à Damas à partir de 1852, ouvrit les portes de son palais pour accueillir et protéger les chrétiens en fuite et qui fit intervenir sa garde personnelle pour secourir les quartiers menacés.

Au Liban, les troubles se poursuivirent jusqu’à la fin de juin. « Ils ne prirent fin que faute de nouvelles victimes à immoler parmi les maronites, et [à cause] de la lassitude des druzes », note Rabbath [12].

Le bilan approximatif serait de vingt mille morts. On ne s’explique pas la brusquerie et l’énormité de ce carnage autrement que par un sentiment profond de frustration qui aurait fait agir druzes et sunnites.

Une fois de plus les puissances européennes intervinrent auprès d’Istanbul. Au cours d’une conférence réunissant à Paris, au début d’août de cette année 1860, les délégués de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche, ainsi que l’ambassadeur turc, deux protocoles furent adoptés. Par le premier, les Européens insistaient sur la nécessité pour la Sublime Porte de mettre en œuvre des « mesures administratives sérieuses pour l’amélioration du sort des populations chrétiennes de tout rite dans l’Empire ottoman ». Le second protocole prévoyait qu’un « corps de troupes européennes, qui pourra être porté à douze mille hommes, sera dirigé en Syrie (comprendre au Liban) pour contribuer au rétablissement de la tranquillité ». Le soin d’accomplir cette mission était confié à l’empereur des Français (Napoléon III) qui « consent à fournir immédiatement la moitié de ce corps de troupes ». En même temps, les puissances contractantes « promettent » d’entretenir les forces navales suffisantes pour assurer le succès de l’opération.
On est frappé par la similitude mutatis mutandis de la teneur de ces accords (en remplaçant la Prusse par l’Allemagne, et l’Autriche par l’Italie et l’Espagne) avec les termes de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU mettant fin à la guerre de juillet-août 2006 entre Israël et le Hezbollah libanais.

Dès le 16 août, les premiers contingents du corps expéditionnaire français débarquent à Beyrouth. De son côté, le gouvernement turc se montre à la hauteur de ses responsabilités et fait montre d’une fermeté exemplaire. Il dépêche au Liban son ministre des Affaires étrangères, Fouad Pacha, qui agit avec une grande énergie. Il fait traduire en cour martiale les fauteurs de troubles qui sont condamnés à mort ou à l’exil. Les exécutions capitales se succèdent sans répit, notamment à Damas. Le wali turc de la ville, Ahmed Pacha, subit le même sort et des officiers turcs sont passés par les armes. Ces mesures draconiennes et promptes permirent un rétablissement presque immédiat de l’ordre. En juin 1861, le corps expéditionnaire français reprit le chemin de la mer.

Le problème de la sécurité réglé, restait à trouver un règlement politique, après les échecs successifs dans des bains de sang du régime de l’émirat et de celui des deux caïmacamats. Fouad Pacha s’y attela en collaboration avec une commission internationale représentant les cinq puissances.

Entamées à Beyrouth le 24 septembre 1860, les négociations se poursuivirent à Istanbul, où elles aboutirent, le 6 juin 1861, à l’établissement d’un protocole avec, en annexe, un Statut organique pour le Mont-Liban. Ce sont ces textes qui ont conféré au Liban un statut de droit international, dénommé Moutassarifiya, qui sera le noyau et l’ossature du Grand-Liban.

La montagne était maintenue sous la souveraineté ottomane, mais sa vie publique était placée en même temps sous le contrôle des cinq puissances, représentées par leurs consuls (accrédités à Beyrouth). Le 6 septembre 1864, un nouveau texte portant le même nom est substitué au Règlement de 1861. Très peu différent du premier, il porte de deux à quatre le nombre de représentants maronites au conseil représentatif mis en place dans la Moutassarifiya.

Le nouveau régime prévoit l’abolition de la féodalité, et, ipso facto, de tous les excès et abus qu’elle comporte, mais il consolide, d’un autre côté, le régime communautaire, dont l’expérience vécue a montré, principalement à partir de l’indépendance, en 1943, tous les défauts. Il stipule que le gouverneur (moutassarif) du Mont-Liban devra être chrétien, choisi par la Porte, parmi les sujets du sultan. Il confère à cette province un statut privilégié d’autonomie.

Le moutassaref est secondé par un conseil représentatif (noyau du futur Parlement libanais) comprenant 12 membres élus suivant un scrutin à deux degrés : les habitants de chaque village élisent un des leurs, qui devient cheikh, et, ensuite, les cheikhs élisent les membres du Conseil : 4 maronites, 3 druzes, 2 grecs-orthodoxes, 1 grec-catholique, 1 sunnite, 1 chiite. Sept sièges sont ainsi réservés aux chrétiens et cinq aux mahométans. En 1914, quelques mois avant le début de la guerre, le nombre des membres est porté à 14, la communauté maronite et la communauté druze obtenant chacune un siège supplémentaire, mais la majorité restait entre les mains des chrétiens : huit contre six.

Le nouveau statut a fixé au Liban les limites qui étaient celles du double caïmacamat. En firent donc partie, du nord au sud, les cazas suivants : Bécharré avec Zghorta, le Koura, Batroun, Jbeil, le Kesrouane, le Metn avec son sahel, mais sans Beyrouth, et tout le territoire au sud de la route Beyrouth-Damas jusqu’à Jezzine, avec donc Baabda, Aley, Deir el-Kamar et tout le Chouf. La commission internationale, au cours de ses travaux à Beyrouth, s’était montrée favorable à l’inclusion au Mont-Liban des territoires adjacents sur lesquels la domination ou l’influence des émirs s’étaient par le passé souvent exercées. Mais la Grande-Bretagne, toujours soucieuse d’éviter un trop grand affaiblissement de la Turquie et un surcroît d’influence de la France au Proche-Orient, s’opposa à cette idée. Aussi, la décision finale excluait-elle la Békaa, où les terres étaient pourtant en grande partie libanaises, le Wadi el-Taïm (avec Hasbaya et Rachaya), berceau de la lignée des émirs Chéhab, et les villes maritimes de Beyrouth, de Tripoli, de Saïda et de Tyr, dont les populations majoritairement musulmanes étaient fortement réticentes à être incluses dans le nouveau cadre juridique assigné à la montagne.

Les historiens et les témoignages écrits de l’époque sont unanimes : la Moutassarifiya (1861-1915) a été une ère de prospérité et de sécurité qui a permis au Mont-Liban de se relever de ses ruines et d’accéder à un niveau de vie envié de tous ses voisins. En outre, l’article 5 du Règlement organique stipulait (comme mentionné plus haut) l’abolition de la féodalité, que les cinq puissances considéraient comme ayant été à l’origine des inégalités qui avaient engendré les conflits de 1860, comme ceux de 1845 et 1841. C’était, dans les textes tout au moins, une victoire pour la paysannerie chrétienne.

Dans les faits, cependant, la mentalité féodale et tribale s’est perpétuée jusqu’aujourd’hui et continue de dicter en partie le comportement politique et social dans la montagne, où le personnel politique est issu des mêmes familles que celles qui gravitaient dans l’orbite du pouvoir au temps de l’émirat, des deux caïmacamats et de la Moutassarifiya. À l’exception du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, du chef du Courant patriotique libre, Michel Aoun, et du chef du Courant Amal, Nabih Berri, tous les dirigeants politiques appartiennent à des grandes familles traditionnelles ou à des clans. Quand, en raison d’une crise grave, ces patriciens ne peuvent accéder aux postes de commande, ils laissent momentanément la place à un militaire de haut rang – comme ce fut le cas en 1958 avec l’élection du commandant en chef de l’armée, le général Fouad Chéhab, à la présidence de la République, à l’issue d’une insurrection de cinq mois – quitte ensuite à discréditer son œuvre par un travail de sape, de désinformation et de surenchère confessionnelle.

Le 25 mai 2008, au bout d’une crise peut-être plus grave encore qui avait débouché sur des affrontements meurtriers entre les chiites du Hezbollah et les sunnites du Mouvement du futur (haririen), c’est encore le commandant en chef de l’armée, le général Michel Sleiman, qui est élu à la présidence de la République après une vacance de six mois à la tête de l’État. Notons également que les mandats des présidents Élias Hraoui et du général Émile Lahoud (ce dernier élu lui aussi alors qu’il était commandant en chef de l’armée) ont été prorogés de trois ans sur décision de la Syrie qui a exercé sa tutelle sur le Liban de 1990 à 2005. Il faut relever enfin que sur les neuf présidents élus entre 1958 et 2008 trois (le tiers) étaient des commandants en chef de l’armée au moment de leur élection. C’est dire à quel point la caste politique est divisée du fait de ses clivages confessionnels et politiques.

Le choix du président est d’ailleurs parfois inspiré, sinon dicté, par l’étranger : Washington et Le Caire pour Fouad Chéhab, Damas et Riyad pour René Moawad, Damas pour Élias Hraoui et Émile Lahoud, Damas et Doha pour Michel Sleiman.

Fin de la Moutassarifiya et Première Guerre mondiale

Mais renouons le fil de notre exposé. En 1915, après l’entrée en guerre de l’Empire ottoman au côté de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, Djemal Pacha, nommé commandant en chef de la Quatrième armée turque avec pleins pouvoirs pour gouverner la Syrie, le Liban et la Palestine, met fin en pratique au régime de la Moutassarifiya et à son autonomie. Il nomme un gouverneur turc de religion musulmane en remplacement du dernier moutassaref chrétien, Ohannès Kouyoumjian. Et pour bien montrer que le Mont-Liban n’est qu’une province parmi d’autres de l’Empire ottoman, il lui réserve trois sièges de députés pour le représenter au Parlement d’Istanbul.

1915 est d’ailleurs une année de malheurs. Le 21 août, onze nationalistes arabes ou libanais, dix musulmans et un chrétien, sont exécutés sous l’accusation de trahison. Surtout, en mars-avril, à la suite d’une invasion de sauterelles d’une ampleur sans précédent, du blocus du Mont-Liban par l’armée turque et de la région côtière palestino-libano-syrienne par la Royal Navy, une terrible famine s’installe qui entraîne la mort du tiers de la population de la montagne. En 1916, le 6 mai, nouvelle exécution de 21 nationalistes (17 musulmans et 4 chrétiens).

C’est dans cet état catastrophique que l’armée turque abandonne le pays, en septembre 1918, devant l’avance des armées alliées. Une autre page d’histoire s’ouvre pour le Liban.

Conclusion

De ce long panorama historique, il ressort que le Liban d’aujourd’hui n’a jamais été, avant la proclamation du Grand-Liban, le 1er septembre 1920, un État indépendant jouissant d’une souveraineté exercée par un pouvoir qui lui soit propre. Tout au long des siècles, il a été successivement envahi par des armées impériales et ce n’est qu’à partir des Maan, au XVIe siècle, que sa partie montagneuse, cet éperon rocheux couronné de blanc quatre mois de l’année durant, regardant d’un côté l’est, d’où sont venus tant d’envahisseurs, et de l’autre l’ouest, la Méditerranée, voie de passage elle aussi d’autres conquérants, a pu accéder à une forme limitée de self-government, mais toujours dans le cadre de la souveraineté ottomane.

Cette montagne donc, avec le régime de l’émirat, puis celui des deux caïmacamats, et, enfin, de la Moutassarifiya, a été le noyau, l’embryon, du Liban d’aujourd’hui, bien que relevant de la souveraineté turque. Et sans la défaite des Ottomans en 1918 et l’aide de la France ensuite, elle ne se serait pas nécessairement transformée en État indépendant et souverain dans les frontières de la République libanaise. Il reste aussi que le pays continue de traîner sa tare congénitale due à l’absence d’un consensus national sur son identité.

Est-il un pays arabe comme les autres et de ce fait inconditionnellement solidaire de leurs causes, en particulier de la cause palestinienne, que, pourtant, l’Égypte, le plus grand des pays membre de la Ligue arabe, a abandonnée en signant un traité de paix avec Israël, suivie par la Jordanie ? Est-il un pays à visage arabe seulement comme en avait théoriquement convenu la réunion de dialogue national tenue à Genève du 31 octobre au 4 novembre 1983 ? Est-il un pays partiellement chrétien et partiellement musulman ayant donc une nature différente de celle des États membres de la Ligue arabe au sein desquels l’islam est très largement majoritaire ? Est-il une confédération de communautés confessionnelles de fait, sinon de droit, coiffée d’un pouvoir central, lequel se trouve paralysé chaque fois qu’un problème important divise les communautés, comme l’illustrent les crises successives et les guerres communautaires qui ont marqué la vie de la République depuis la crise de Suez (1956) et jusqu’à la guerre civile syrienne d’aujourd’hui ?

Le confessionnalisme politique condamne-t-il le Liban à la quête vaine, et pourtant perpétuelle, d’un accord sur toutes les questions d’intérêt national des dirigeants de ses six plus importantes communautés ? Les guerres communautaires qui ont marqué son histoire depuis 1841 et jusqu’en 1990 – et aujourd’hui l’antagonisme entre les sunnites et les chiites – ont-ils marqué les esprits à un point tel qu’ils excluent toute chance d’entente nationale sincère et durable ?

[1] Sur la question ottomane, l’islam en général et les différents sujets développés dans notre exposé, voir notamment l’ouvrage d’Henry Laurens L’Orient arabe Arabisme et islamisme de 1798 à 1945, Armand Colin, Paris, 2000.

[2] Cf. Salibi, Histoire du Liban du XVIIe siècle à nos jours, Naufal, Paris, 1988, traduit de l’anglais par Sylvie Besse, pp.272 et s.

[3] Selon Kamal Salibi, Tarikh Loubnane, op. cit. pp. 31 et s., au temps de Fakhreddine, la superficie du Liban a « atteint trois fois celle du Liban d’aujourd’hui ».

[4] Op. cit. p. 173.

[5] « Il répandit la terreur en Syrie et au Liban », écrit Philippe Hitti dans son ouvrage Tarikh souria wa loubnane wa filastine, p. 338.

[6] Le texte de la lettre est cité en entier par Rabbath à partir du Recueil de documents diplomatiques établi par le Baron de Testa.

[7] Salibi, Histoire du Liban, op.cit. pp 12-13.

[8] Voir aussi à ce sujet Volney et autres voyageurs d’Orient.

[9] Recueil Gabriel Noradounghian d’actes internationaux de l’Empire ottoman.

[10] Cité par Salibi.

[11] Op cit. p.205.

[12] Ibid.

 

La question libanaise, troisième partie :
de 1918 à 1943

Article publié le 30/05/2014, Par Roger Geahchan

Lebanon : The Cedar Trees of Bcharre, Qadisha Valley, UNESCO World Heritage Site, Lebanon, Middle East ROBERT HARDING / WENDY CONNETT / AFP

Lebanon : The Cedar Trees of Bcharre, Qadisha Valley, UNESCO World Heritage Site, Lebanon, Middle East
ROBERT HARDING / WENDY CONNETT / AFP

Les hachémites et les alliés

Le 1er octobre 1918, les troupes britanniques occupent Damas. Le même jour, l’émir Fayçal, le fils du chérif Hussein al-Hachimi, (le prophète Mahomet appartenait à la tribu des Hachem), gardien des lieux saints de La Mecque et de Médine, fait son entrée dans la vieille capitale des Omeyyades. Hussein avait obtenu, par un échange de lettres avec le haut-commissaire de Grande-Bretagne en Égypte et au Soudan, sir Henry Mac-Mahon, la promesse que Londres reconnaîtrait, à la fin de la guerre, l’indépendance des pays arabes à condition que ces derniers s’engagent aux côtés des Alliés (la correspondance Hussein-Mac Mahon s’étalera du printemps 1915 au 30 janvier 1916).

Dans l’esprit du hachémite, le califat devait lui revenir et, au lendemain de la guerre, les pays arabes devaient être regroupés sous son sceptre. Outre l’engagement de Londres de reconnaître l’indépendance des pays arabes, Mac-Mahon ne lui avait-il pas écrit que « le gouvernement de Grande-Bretagne considérera avec faveur le transfert du califat à un vrai Arabe descendant de la ligne bénie du Prophète » ?

Sur la base de l’engagement britannique, Hussein lance un appel au jihad contre l’Empire ottoman. Et c’est l’émir Fayçal, un de ses quatre fils, qui, à la tête des tribus du désert, prend la direction des opérations militaires avec, à ses côtés, son conseiller, le célèbre colonel Lawrence. Cette campagne devait être d’une précieuse utilité aux Alliés et Lawrence, dans son célèbre Les sept piliers de la sagesse, véritable œuvre de sociologie et journal de guerre en même temps, en fait le récit émouvant.

Avec l’armistice signé par la Turquie le 30 octobre 1918, Hussein et Fayçal pensent que le temps est venu pour les Anglais de tenir leurs engagements. Mais ils ne se doutent pas encore de la duplicité des Européens, de leur incurable esprit colonialiste, en particulier celui des Anglais et des Français sortis vainqueurs du conflit mondial. C’est que dans le même temps où Mac-Mahon donnait sa parole au nom de son gouvernement au chérif Hussein, Londres et Paris s’entendaient (par les fameux Accords Sikes-Picot du 16 mai 1916) pour se partager, à l’issue du conflit mondial, les provinces arabes de l’Empire ottoman. Troisième volet de l’action franco-britannique, le 2 novembre 1917, lord Balfour, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, promet, dans sa fameuse Déclaration, l’appui du gouvernement de Sa Majesté à l’établissement d’un foyer national en Palestine pour le peuple juif.

Entré triomphalement à Damas à la tête de ses troupes, Fayçal commence à prendre les mesures et à entreprendre les démarches nécessaires à la création de l’État arabe indépendant promis par le haut-commissaire britannique. Ce sera pour lui un véritable calvaire, à l’issue duquel il connaîtra un échec cuisant.

Le jour même de son entrée à Damas, le 1er octobre, un gouvernement arabe est formé à Beyrouth sous la présidence du chef de la municipalité, Omar bey Daouk, appartenant à une famille de notables sunnites de la ville. Le 5 octobre, sur décision de ce gouvernement, le drapeau arabe (en fait celui du Hedjaz, dont le chérif Hussein est le roi) est hissé sur le grand sérail et sur les principaux édifices de la ville. Le lendemain, Fayçal dépêche à Beyrouth un de ses seconds, le général Chucri Pacha el-Ayyoubi, en tant que gouverneur général de Beyrouth et du Mont-Liban.

Durant ces journées historiques, le destin du Liban est en suspens. Sera-t-il intégré au grand État arabe à la constitution duquel travaille déjà Fayçal sur la base des accords conclus par son père avec Mac-Mahon, ou sera-t-il placé sous le contrôle de la France en application de l’entente conclue entre Paris et Londres ? Et le territoire de la Syrie d’aujourd’hui relèvera-t-il de l’autorité de la France, conformément aux termes de cette entente, ou restera-t-il entre les mains des forces chérifiennes ?

Trois protagonistes sont en lice, la France, la Grande-Bretagne et Fayçal, les États-Unis du président Wilson, dont l’intervention pourtant fut décisive dans la victoire des Alliés, s’étant retirés du jeu progressivement, et la Turquie étant entièrement occupée à se défendre contre les Grecs, qui tentent de récupérer leurs anciennes possessions, ainsi que contre les visées italiennes sur une partie de la côte méditerranéenne.

Sur cette période, il n’y a presque plus de secrets. Les notes diplomatiques, aujourd’hui déclassifiées, échangées entre Paris, Londres, Ankara, etc. sont légion et ont fait l’objet de multiples recueils à partir des documents d’archives originaux.

Le 3 octobre, le général Allenby, dont l’avancée foudroyante à partir de la Palestine avait permis de libérer Damas, avait fait son entrée dans la ville, où Fayçal l’avait précédé. Il n’avait pas tardé à recevoir ce dernier dont les collaborateurs s’employaient déjà à arrêter les mesures préliminaires à la mise en place des services devant prendre la relève de l’administration ottomane qui s’était retirée précipitamment. Allenby avait expliqué à l’émir que la guerre n’avait pas encore pris fin et que les territoires conquis devaient juridiquement être considérés comme territoires ennemis en dépit de l’accueil chaleureux réservé par la population aux troupes britanniques et chérifiennes. (De fait, le 22 octobre, furent diffusées les instructions déclarant territoires ennemis occupés les territoires pris aux Turcs et y instituant une administration militaire provisoire.) Le général avait ajouté que la Grande-Bretagne était évidemment responsable de ces zones, mais qu’en vertu d’un accord précédemment intervenu (Accords Sykes-Picot), la Zone Ouest, incluant Beyrouth, le Liban et la côte jusqu’à Alexandrette, devait demeurer sous le contrôle de la France.

Lawrence était alors intervenu dans la conversation pour expliquer et justifier les raisons des initiatives prises par les chérifiens, initiatives qu’Allenby venait de désapprouver fermement. Il avait commencé par rappeler les promesses faites au chérif Hussein et ajouté que c’était en exécution de ces engagements que Chucri Pacha el-Ayyoubi avait été délégué à Beyrouth pour en prendre possession, au nom du roi du Hedjaz, aux yeux duquel la Syrie entière faisait partie de la nation arabe. Allenby lui avait rétorqué que lui, Lawrence, n’avait pas à s’occuper de cette affaire. Il avait précisé que, pour sa part, il ne pouvait que s’en tenir aux instructions qu’il avait reçues du gouvernement britannique. Il avait expliqué aussi que, selon les accords conclus entre Londres et Paris, la Zone ouest, dite A, devait relever de la France qui s’était engagée à y créer un État arabe indépendant.

Le général avait ajouté qu’il était disposé, en revanche, à autoriser l’émir, en tant que représentant de son père, le roi du Hedjaz, à mettre en place une administration arabe sous son autorité dans la Zone est (la Syrie d’aujourd’hui). Enfin, il avait fermement expliqué à Fayçal qu’il devait accepter cette situation jusqu’au Traité de paix.

C’est à la suite de cette entrevue que l’émir forme, à Damas, un gouvernement militaire arabe. Mais il ne renoncera pas pour autant à ses projets. Jusqu’à la défaite de ses troupes, face à l’armée du général Gouraud, le 24 juillet 1920, à Maissaloun, un col situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Damas, il continuera à multiplier les démarches en vue de faire de son rêve une réalité [1].

Le 5 octobre, dans un message au peuple syrien, il annonce qu’il a l’intention de mettre sur pied, à bref délai, au nom du chérif Hussein, un gouvernement arabe constitutionnel indépendant dont l’autorité couvrira toute la Syrie. Il précise, probablement dans l’intention de prévenir les questions que pourraient se poser les Alliés et les non-musulmans, que tous les Arabes, musulmans, chrétiens ou juifs, jouiront des mêmes droits et seront égaux devant la loi.

Fayçal entreprend ensuite une série de tournées en Syrie, multipliant les discours à l’adresse de la population. Partout, il est accueilli dans l’enthousiasme. Il entend ainsi démontrer à Londres et à Paris sa popularité et sa légitimité. Il enfonce le clou en déclarant au cours d’un de ces déplacements que son père a décidé, en raison de la diversité qui caractérise le peuple arabe, d’appliquer (dans le futur État) des lois différentes à chaque région en fonction de son degré d’évolution et de l’état de sa population. Il poursuit sa tournée dans la Zone ouest, s’arrêtant successivement à Tripoli et à Beyrouth, où la population musulmane lui réserve un accueil tout aussi chaleureux.

Cependant, à Beyrouth, Fayçal est bien forcé de constater que la France est décidée à ne le laisser faire en aucun cas et se méfie de la Grande-Bretagne comme de la peste. Dès le 7 octobre, elle avait fait occuper une partie du terrain : sur ordre du ministre français de la Marine, la Division navale de Syrie, jusque-là stationnée à l’île de Rouad, débarque pour prendre possession du port de Beyrouth. Le contre-amiral Varney arrive à son tour avec son chef d’état-major et, afin que nul n’en ignore, traverse la ville au milieu des ovations. C’est la réponse aux acclamations qui avaient une semaine auparavant accueilli Fayçal à Damas. Le 8, un détachement britannique, avec l’état-major du général Allenby, prend ses quartiers dans la future capitale du Liban. Le colonel de Piépape, qui représente l’armée française, l’accompagne. Le 10 enfin, les Chasseurs d’Afrique, flanqués d’une compagnie syrienne sous commandement français, transportés par mer de Haïfa, défilent dans les rues de Beyrouth, drapeau tricolore au vent, sous les yeux de la foule en liesse. Fayçal sait désormais qu’il aura à qui parler. Au début de la troisième semaine d’octobre, les Français occupent la totalité de la Zone Ouest, ainsi que la Cilicie, qui sera donnée plus tard à la Turquie kémaliste.

Fayçal et la Conférence de la paix

Dans les derniers jours de novembre, Fayçal gagne la France à bord d’un croiseur britannique. Il est accueilli en hôte d’honneur et est reçu par le président de la République française, Raymond Poincaré. Il s’agit, cependant, d’une audience protocolaire et aucune question politique n’est abordée à fond entre les deux hommes. Il se rend ensuite à Londres, où les Alliés étudiaient la modification du tracé des zones prévues dans les Accords Sykes-Picot. Il espère y trouver une oreille plus attentive à son désir d’éviter une tutelle française sur la Syrie. Contrairement à son attente, le gouvernement britannique lui conseille de trouver un terrain d’entente avec la France et l’incite même à accepter son contrôle sur la Syrie [2].

Ses contacts à Paris et à Londres ne lui ayant pas permis de convaincre ses interlocuteurs de l’opportunité de ses projets, il comprend qu’il n’a d’autre recours que celui de s’adresser directement à la Conférence de la paix qui doit régler le sort des territoires libérés et les problèmes découlant de la fin de la guerre.

L’émir soumet à la Conférence, qui s’ouvre à Paris le 18 janvier 1919, un mémorandum par lequel il explique que l’objectif du mouvement qu’il représente est d’unir les Arabes en une nation au sein de la Syrie, celle-ci ayant atteint un degré d’évolution lui permettant de s’occuper de ses propres affaires. Il exprime le vœu que les puissances ne prennent aucune mesure susceptible de faire obstacle à l’union des pays arabes sous un gouvernement unique et souverain.

Dans une seconde note, il déclare, qu’en tant que représentant de son père qui, à la demande de la Grande-Bretagne et de la France, a conduit la Révolte contre les Turcs, il (Fayçal) demande à la Conférence que les peuples arabophones d’Asie, entre la ligne d’Alexandrette à Diarbékir, jusqu’à l’Océan indien au Sud, soient reconnus comme des peuples souverains sous la garantie de l’Association des nations (c’est-à-dire la future Société des Nations – SDN – créée par le Traité de Versailles).

Admis à exposer verbalement ses demandes à la Conférence, Fayçal, accompagné comme toujours du colonel Lawrence, souligne que son père avait risqué sa vie et l’existence de sa principauté sur la base des promesses qui lui avaient été faites. Clemenceau, le Père de la Victoire, le Tigre, n’apprécie guère les deux hommes. Il estime que le premier est manipulé par les Anglais et obéit à leurs instructions et que le second fait son métier d’agent des services britanniques [3].

Conformément au conseil qu’il avait reçu du gouvernement britannique, Fayçal adopte une attitude conciliante à l’égard de Clemenceau. À l’issue de longues tractations, les deux parties parvinrent, le 6 janvier 1920, près d’un an après l’ouverture de la Conférence de la paix, à un accord censé être provisoire et rester secret [4]. La France « confirmait sa reconnaissance du droit des populations de langue arabe, fixées sur le territoire syrien, de toutes confessions, à se réunir pour se gouverner elles-mêmes à titre de nation indépendante ». Quant à Fayçal, il s’engageait, « au nom des populations syriennes » [à faire] « appel à la France pour (…) organiser le fonctionnement de la nation (…) ».

Mais l’accord ne resta pas secret et fut l’une des causes du raidissement des nationalistes syriens qui provoqua la chute de Fayçal le 24 juillet de cette cruciale année 1920, épisode sur lequel nous reviendrons.

Les revendications des autres délégations à la Conférence de la paix

Les délégués des autres populations intéressées par le sort qui allait être réservé aux provinces arabes de l’Empire ottoman soumirent eux aussi leurs demandes à la Conférence. Sur fond de préoccupations politiques, religieuses ou économiques, elles étaient soit différentes de la démarche de Fayçal, soit diamétralement opposées à celle-ci. Elles étaient de deux ordres : 1 – création d’une Grande Syrie englobant le Liban et sans attaches avec les autres pays arabes. Ce projet était appuyé par des chrétiens et un petit nombre de musulmans établis à Paris ; 2 – création d’un Grand-Liban par le rattachement au Mont-Liban des régions à l’est et sur le littoral, où les émirs avaient naguère exercé leur domination ou leur influence. C’est la tendance qui était défendue avec insistance par les chrétiens libanais, essentiellement par les maronites, et par quelques personnalités druzes, sunnites, ou chiites.

La première revendication est celle de Syriens et de Libanais qui estiment que le peuple syrien n’est en aucune façon lié par un lien national à l’ensemble des Arabes. Dès lors, ils demandent la création d’une Grande Syrie dont le territoire correspondrait à celui de la Syrie géographique [5]. Il n’est pas exclu que la France ait été tentée par un tel projet, en particulier un de ses représentants, François Georges-Picot, ancien consul de France au Liban et coauteur des Accords Sykes-Picot. Certaines déclarations qu’il a faites à des Libanais et à des Syriens d’Égypte le donnent à penser : « Bientôt la France débarquera ses troupes sur vos côtes. Le drapeau tricolore flottera sur la Grande Syrie [6] et ses hautes montagnes, du Taurus jusqu’à l’Arish d’Égypte. » [7]. Saouda a connu Georges-Picot en Égypte au cours de la Grande Guerre. Même thème repris en janvier 1919 dans un discours à Alep [8].

L’idée d’une Grande Syrie fut également défendue par le père jésuite Henri Lammens dans une conférence donnée à Alexandrie : « Prenons garde de lacérer, de diviser la tunique sans couture, inconsutilis, tout d’une pièce, de la patrie (…) Je n’ai jamais connu qu’une Syrie, celle de la géographie, la Syrie traditionnelle et historique, telle enfin que l’a constituée le Créateur, comme l’ont toujours comprise les auteurs de l’Antiquité classique, les Strabon, les Pline, les Grecs, les Romains (…). » [9].

Les milieux de l’Université américaine de Beyrouth, influencés par Howard Bliss, le président du Protestant Syrian College (devenu plus tard l’AUB) soutenaient également le projet de Grande Syrie. Bliss était connu de Wilson qui tenait compte de ses avis. Le projet de Grande Syrie était âprement défendu aussi par le Comité syrien de Paris, formé de Chucri Ghanem, maronite de Beyrouth, écrivain et poète, Georges Samné, grec-catholique de Damas, et Jamil Mardam Bey, sunnite de Damas également et futur Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Syrie.

Le Parti populaire syrien (PPS, devenu PSNS), fondé par le Libanais Antoun Saadé, militait vigoureusement quant à lui en faveur d’une Grande Syrie, mais dans le cadre d’un État fondamentalement laïc, nationaliste syrien sans lien avec l’arabité et l’islam. Ce parti existe toujours. Enfin, dans les années quarante et cinquante du siècle dernier, la Jordanie et l’Irak œuvraient en faveur de la création d’une Grande Syrie, projet qui se heurtait à une vive opposition du Liban, du président de la République syrienne Chucri Kouatly, de l’Égypte et de l’Arabie saoudite.

La seconde revendication est celle de Libanais militant en faveur d’un Grand Liban (sans trait d’union ici) et se réclamant implicitement, ou même explicitement, de l’émirat libanais au temps des Maan et des Chéhab. Les tenants de ce parti étaient actifs, au cours de la décennie qui précéda la guerre, dans des associations en Égypte, aux États-Unis et en France. Il n’était évidemment pas question pour eux de le faire au Liban au risque de leur vie. Mais par un tropisme que l’on retrouve à chacun des tournants majeurs de l’histoire du Proche-Orient, ils se heurtèrent (suivant les clivages et les antagonismes confessionnels habituels) aux défenseurs des autres projets, celui de la Grande Syrie et celui de l’union arabe.

La ourouba (arabisme ou arabité) n’a cessé, au demeurant, depuis la fin de l’Empire ottoman, d’être l’un des thèmes dominants de l’action politique de certaines fractions de la population dans les pays du Machreck et en Égypte sous Abdel-Nasser, alors même que celle-ci, historiquement et ethniquement, n’est pas arabe, mais africaine. Bien que les faits aient démontré qu’il s’agissait davantage d’un mythe, d’un projet utopique, les partisans de l’ourouba, qu’ils fussent au pouvoir, ou qu’ils appartinssent à des partis politiques, en ont usé comme d’un thème de propagande pour mobiliser les foules en faveur d’objectifs de circonstance soit au nom du passé grandiose des Arabes, de leurs conquêtes et de leur civilisation, soit au nom de l’islam, provoquant une réaction viscérale de rejet de la part d’une grande partie des chrétiens libanais plus que jamais soucieux de ne pas être réduits derechef en dhimmis, en pratique cette fois et non plus en vertu de la charia.

Ceux des Libanais – en général des chrétiens maronites et plus rarement des chrétiens des autres confessions – qui militaient en faveur de la création d’un Grand Liban se heurtèrent très vite à l’intransigeance des Libanais musulmans partisans de l’union arabe ou de la Grande Syrie (au sein desquelles l’islam aurait été très largement majoritaire). Cette opposition des musulmans, établis principalement dans les villes côtières de Saïda, de Beyrouth et de Tripoli, était d’autant plus vigoureuse qu’à Damas se poursuivaient les préparatifs en vue de la formation du Royaume arabe, dont la proclamation devait coûter si cher à Fayçal et à son armée (voir plus bas).

Trois délégations furent successivement dépêchées auprès de la Conférence de la paix pour réclamer la création, avec l’aide de la France, d’un Grand Liban indépendant dans ses frontières naturelles et historiques. La première est présidée par Daoud Ammoun (maronite) et comprend Émile Eddé (maronite également), ainsi que Négib Abdel Malek (druze), Abdul Halim Hajjar (sunnite) et Abdallah Khoury Saadé (grec-orthodoxe). La seconde est dirigée par le patriarche maronite Élias Hoyek et comprend plusieurs membres du clergé. La troisième a à sa tête un membre du clergé, l’évêque maronite Abdallah Khoury, et groupe Émile Eddé de nouveau, l’émir druze Toufic Arslane, et le cheikh Youssef Gemayel.

L’envoi de ces trois délégations chargées de la même mission (plaider en faveur de la création du Grand Liban) montre bien l’état d’inquiétude dans lequel vivaient les tenants de cette option, inquiétude d’autant plus justifiée à leurs yeux que Paris et Londres continuaient d’entretenir le flou sur les divisions territoriales qui seraient imposées aux provinces arabes de l’Empire ottoman. Longtemps, le sort du Liban a balancé entre trois possibilités : un petit Liban, formé de la Moutassarifiya plus la région côtière s’étendant jusqu’au pays alaouite dans la Syrie actuelle, un Grand Liban plus ou moins identique à l’actuel, un Liban enfin compris dans une Grande Syrie, mais avec une certaine autonomie pour la montagne libanaise maronite et druze, comme au temps de la Moutassarifiya. La première option était envisagée par les Français au cas où ils n’auraient pas obtenu l’occupation de la Zone est (la Syrie actuelle). Dans une telle configuration, je crois que les grecs-orthodoxes, et non les maronites, eussent été majoritaires.

Alors que la Conférence poursuivait ses travaux, le président Wilson (fervent adepte du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) lui propose, sur le conseil de Howard Bliss, d’envoyer au Proche-Orient une commission d’enquête internationale chargée de recueillir l’avis des différentes populations. La France, la Grande-Bretagne et l’Italie, qui avaient chacune son projet bien arrêté et n’entendaient nullement tenir compte des résultats de ce sondage, refusent d’être représentées au sein de cette instance. Dès lors, celle-ci fut purement américaine. Elle sera connue sous le nom de ses deux membres les plus influents, le Dr Henry C. King, président de l’Oberling College, et Charles R. Crane, industriel de Chicago.

Les populations des régions périphériques du Mont-Liban, sunnites, druzes et chiites en majorité, interrogées par la Commission, se prononcent contre leur incorporation à un État du Grand-Liban [10]. De même, en 1926, les sunnites des villes côtières décideront de ne pas participer aux travaux de préparation de la rédaction de la Constitution « de peur que celle-ci ne consacrât l’existence du Grand-Liban dans ses frontières de 1920 » [11].

Fayçal, la France et la Grande-Bretagne

Fayçal pour sa part, à l’issue de ses démarches à la Conférence de la paix, était rentré à Damas. Avec le concours de ses partisans, il avait mis en place un ensemble d’organes destinés à servir de cadre institutionnel au futur État arabe auquel il aspirait. (Déjà, avant l’ouverture des assises de Paris, il avait annoncé à Damas la formation, sous la présidence du général Rida Pacha el-Rikabi, d’un gouvernement arabe, constitutionnel, pleinement et absolument indépendant [et dont] l’autorité s’étendra à toute la Syrie.) Sur cette lancée, en mai 1919, les Syriens élisent un Congrès, dont l’un des objectifs principaux, tel que défini par l’émir, est d’élaborer une Constitution.

Le 3 juillet, une délégation du Congrès remet à la Commission King-Crane un mémorandum en dix points réclamant notamment l’indépendance absolue et effective de la Syrie historique, limitée au nord par le Taurus, au sud par la ligne de Rafah à Akaba, à l’est par l’Euphrate et, à l’ouest, par la Méditerranée. Ce texte précisait que le Congrès refusait l’indépendance du Grand Liban : « We ask that there should be no separation of the southern part of Syria, known as Palestine, nor of the littoral western zone, with includes Lebanon, from the Syrian country. We desire that the unity of the country should be guaranteed against partition under whatever circumstances. » [12].

Cependant, la situation évolue dans une direction diamétralement opposée aux aspirations arabes et/ou syriennes. Par une convention signée le 15 septembre 1919, Paris et Londres s’entendent sur la relève, par les troupes françaises, des forces britanniques stationnées en Syrie. Dans la partie qui lui est réservée par les Accords Sykes-Picot, la France a désormais les coudées franches et la Zone est ne peut plus lui échapper puisque c’est son armée qui sera sur place. Fayçal se rend compte du danger. Il part précipitamment pour la France et multiplie les démarches pour obtenir l’abrogation de cette convention, mais sans succès. Il n’en a pas davantage auprès des Anglais.

Pendant ce temps, à Damas, le ton monte au Congrès, où les critiques se font de plus en plus virulentes à l’égard de Paris et des heurts avec les troupes françaises se produisent dans les plaines de la Békaa et de Marjeyoun (dans le Liban actuel). Le 7 mars 1920, le texte de l’accord Clemenceau-Fayçal, censé être secret, ayant été divulgué, le Congrès franchit le Rubicon. Il adopte une résolution proclamant l’indépendance totale de la Syrie et son unité intégrale, rejetant toute forme de mandat étranger et désignant Fayçal roi constitutionnel de Syrie.

Dès lors, les événements se précipitent. La Conférence de la paix, qui a transféré ses assises à San Remo en Italie, parvient à un accord le 25 avril 1920, connu sous le nom d’Accord de San Remo, en vertu duquel, entre autres, la France obtient un mandat sur le Liban et la Syrie (dans leurs territoires actuels), et la Grande-Bretagne sur la Palestine et l’Irak (nouveau nom de l’ancienne Mésopotamie). Désormais, l’engrenage qui allait aboutir à l’éviction de Fayçal de Syrie et à la mise en place du Mandat de la France sur les États du Levant est en marche.

L’annonce des décisions prises à San Remo soulève une vague d’indignation en Syrie. De violentes manifestations sont organisées, qui provoquent la chute du gouvernement Rikabi. Un nouveau gouvernement est formé sous la présidence de Hachem el-Atassi. Son programme : sauvegarde de la pleine indépendance de la Syrie, réalisation de l’unité de son territoire dans ses frontières naturelles et refus de toute intervention étrangère susceptible de porter atteinte à sa souveraineté [13].

Les positions de la France et de la Syrie étaient inconciliables et le choc inévitable. Il se produit, après une série d’incidents armés entre les deux parties et de tractations infructueuses entre Fayçal et le général Henri Eugène Gouraud, haut-commissaire au Liban et en Syrie et héros de la Première Guerre mondiale. Le 24 juillet 1920, l’armée française défait les forces chérifiennes à Maissaloun. Le lendemain, elle occupe la capitale des Omeyyades, tandis que d’autres unités se déploient dans trois des principales villes syriennes. Fin juillet, l’émir reçoit l’ordre de quitter la Syrie. Les Britanniques lui offriront le trône irakien en lot de consolation.

Le mandat français

Il n’y avait plus d’obstacle susceptible d’empêcher la France d’asseoir solidement sa tutelle sur le Liban et la Syrie. Elle découpe cette dernière en trois entités (arrêtés Gouraud) : État indépendant de Damas (18 août) auquel sont rattachés Homs, Hama et le Hauran, Territoire autonome des Alaouites (31 août), et Gouvernement d’Alep (1er septembre), qui comprend, outre le district du même nom, les régions d’Alexandrette et de Deir el-Zorr.

Le morcellement de la Syrie exacerbe les sentiments d’hostilité arabe à l’égard de la France. Au Liban, les musulmans lui voueront une inimitié qui perdurera jusque dans les années soixante, jusqu’à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle.

Après la division de la Syrie, Gouraud, par une série d’arrêtés pris le 31 août et le 1er septembre, proclame l’État du Grand-Liban. Au territoire de la Moutassarifiya, sont rattachés le Liban-Sud, le Liban-Nord, la Békaa et Hasbaya-Rachaya, ainsi que Beyrouth, érigée en capitale du nouvel État. Les musulmans étaient nettement majoritaires dans ces régions et certains ne manquent pas, jusqu’à présent, à chaque fois qu’une crise les oppose à leurs compatriotes chrétiens, de stigmatiser cette annexion qui les a séparés de leur patrie syrienne.

Le mandat de la France au Liban, décidé par la conférence de San Remo, a été diversement accueilli par la population. Les musulmans, sauf certains cas isolés, partisans farouches de l’unité arabe (ou tout au moins de la Grande Syrie) étaient radicalement opposés à la décision française et même à toute influence importante occidentale.

Salibi [14] parle de la « résistance marquée des sunnites qui (…) dura jusqu’à la fin du mandat. Pendant longtemps, les sunnites importants refusèrent de prendre part à la gestion des affaires libanaises et ceux qui le firent étaient très suspects aux yeux de leurs coreligionnaires ». Rabbath [15] relève que l’émir Chakib Arslane (grand-père maternel de Walid Joumblatt) et Riad el-Solh, « en association étroite avec l’Alépin Ihsan Djabiri, avaient, à Genève, formé un comité exécutif, dit syro-palestinien, issu du Congrès (syrien). Ce comité, en liaison constante avec les militants du Caire et les nationalistes du Bloc national en Syrie (il comprenait Chucri Kouatly, Jamil Mardam Bey, etc.), n’avait cessé de manifester, à l’égard du mandat, une opposition déterminée ».

L’attitude des chrétiens, sauf ici encore quelques cas isolés, était au contraire favorable à la présence française. Ils pensaient qu’après une domination ottomane de quatre cents ans, le Liban ne pouvait que profiter de l’expérience des Français pour l’organisation du pays et de l’État sur tous les plans. Et de fait, l’œuvre du mandat sur ce plan fut positive. Cependant, la morgue des autorités mandataires, leurs préjugés, leurs abus nombreux poussèrent des hommes politiques à militer en faveur de la dénonciation du mandat et de l’accession du Liban à une indépendance pleine et entière.

[1] Cf. Zeine N. Zeine, The Struggle for Arab Independance.

[2] Cf. Al-Sirah al-douali fi al-chark al-aousat oua wiladat daoulatai sourya oua loubnane : Le conflit international au sujet du Moyen-Orient et la naissance des deux États libanais et syrien, de Zeine Noureddine Zeine, Dar An-Nahar, Beyrouth, 3é édition, 1977, pp. 88-100, en particulier 98-99.

[3] Op. cit. p. 205.

[4] Texte intégral de l’accord in L’Empire ottoman, les Arabes et les grandes puissances 1914-1920, par Antoine Hokayem et Marie-Claude Bittar, Les Éditions universitaires du Liban, Beyrouth, 1981.

[5] Rappelons ici que le nom Syrie ne se réfère pas, avant le démembrement de l’Empire ottoman, à un État, mais à une zone géographique. On le doit à un géographe grec, Strabon (né vers 58 avant Jésus-Christ, mort entre 21 et 25 après J.-C.) au temps de Rome, qui baptisa ainsi le territoire borné au nord par la Cilicie et par l’Amanus, à l’est par l’Euphrate, à l’ouest par la Méditerranée et, au sud, par Gaza. Jusqu’à l’arrivée des Français et la création de l’État syrien contemporain, il n’y avait pas eu d’État syrien. Dans cette Syrie géographique, le Liban était compris, mais toujours en tant qu’expression géographique, les deux Syrie et Liban étant des provinces sous la souveraineté des États qui les avaient conquis. Quant à la mention du Liban en tant qu’État, on peut la faire remonter, comme expliqué plus haut, à la période de l’émirat, un pays, certes, non encore souverain, mais jouissant d’un certain degré d’autonomie à l’égard du pouvoir central ottoman.

[6] Grande Syrie soulignée par l’auteur.

[7] Dernier membre de phrase souligné par l’auteur. Déclaration citée par Youssef Saouda in Fi sabil al-Istiqlal, La voie de l’indépendance, Éditions Dar An-Nahar, Beyrouth, 1998, seconde édition p. 70. À noter que certaines pages de cet ouvrage, à partir de la p.61, sont imprimées à l’envers !

[8] Cf. aussi La France et la question de Syrie, de Vincent Cloarec, CNRS Éditions, Paris, 1998 et Beyrouth naissance d’une capitale (1918-1924), de Carla Eddé, Actes Sud, 2009.

[9] Cité par Rabbath, op. cit. p. 279, en note.

[10] Rapport King-Crane au complet in Hokayem-Bittar, op. cit. pp.145 et s.

[11] Ibid. p. 209.

[12] Ibid. p. 169.

[13] Hachem Atassi avait de la suite dans les idées. Nommé chef de l’État en 1950, il s’engagea, dans son serment constitutionnel, à œuvrer en vue de l’unité arabe. Cf. les Mémoires en français de B. el-Khoury adaptés de l’arabe par Roger Geahchan, Les Éditions L’Orient-Le Jour, Beyrouth, 2012.

[14] Histoire du Liban, op. cit. p. 291.

[15] Op. cit. p. 358.

 

La question libanaise, quatrième partie :
de l’indépendance à la guerre civile libanaise

ARTICLE PUBLIÉ LE 04/06/2014, Par Roger Geahchan

LEBANON, Beirut : A picture dated 22 November 1945 shows President Bishara al-Khoury saluting the Lebanese flag during the first Lebanese military Parade at Beirut’s martyrs square after the withdrawal of French troops from Lebanon. SAMI SOLH ALBUM / AFP

LEBANON, Beirut : A picture dated 22 November 1945 shows President Bishara al-Khoury saluting the Lebanese flag during the first Lebanese military Parade at Beirut’s martyrs square after the withdrawal of French troops from Lebanon.
SAMI SOLH ALBUM / AFP

Béchara el-Khoury et Riad el-Solh

Le Liban accède à l’indépendance le 22 novembre 1943 en grande partie grâce à l’association politique de deux leaders, l’un maronite de vieille souche, Béchara el-Khoury, et l’autre sunnite, Riad el-Solh, appartenant à une famille de notables originaires de Saïda qui avaient déjà occupé des fonctions importantes au temps des Ottomans.

Solh, nationaliste arabe, militant infatigable dont l’activisme lui valut, sous l’occupation turque, d’être condamné à mort et, sous le mandat, d’être emprisonné ou proscrit à diverses reprises [1], comprit, grâce à sa vive intelligence et à son sens politique aigu, que son rêve d’unité arabe était désormais dépassé du fait des décisions prises par les puissances d’ériger en États reconnus par le concert des nations les différentes anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman. Il se rallia ainsi à l’idée du Liban islamo-chrétien sans que l’on ait pu jamais savoir si ce ralliement était sincère et définitif.

Assassiné à Amman en 1951, il disparut de la scène politique avant que n’éclatent les crises fatidiques qui jetèrent une fois de plus chrétiens et musulmans libanais dans des camps opposés irréconciliables, les premiers privilégiant l’intérêt national tel qu’ils le conçoivent, les seconds voulant mettre le Liban à la remorque de tel ou tel État arabe ou régional, ou de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Pendant les deux premières années de la Guerre du Liban, le chef de l’OLP, Yasser Arafat, fut le gouverneur effectif de la partie ouest de la capitale et de certaines parties du Liban-Sud et certains sunnites allaient répétant que l’armée de Yarzé (siège du ministère de la Défense) était l’armée des maronites, tandis que les fédayins palestiniens étaient l’armée des musulmans. Les chiites du Liban-Sud, dont les biens subissaient de lourds dégâts du fait des raids lancés par les Israéliens en représailles aux attaques des fédayins, ne partageaient pas l’avis des sunnites.

Le cas de Béchara el-Khoury, l’autre artisan de l’indépendance, est exemplaire. Sa culture et les voies qu’il avait empruntées pour arriver à la présidence de la République (il fut élu le 21 septembre 1943), le prédisposaient à ne pas avoir de problème identitaire, contrairement à beaucoup de chrétiens. Il prend conscience du mal libanais qui pousse les milieux politiques et les masses, sous l’effet de forces centrifuges nées d’idéologies opposées, d’arrière-pensées et de peurs confessionnelles, à déterrer la hache de guerre chaque fois que la tension devient trop forte. Il est imbu de sa « maronité », mais ne la conçoit pas comme un « maronitisme ».
Dans le Liban qui fait ses premiers pas sur la scène régionale en tant qu’entité distincte, il estime que la stabilité politique et économique, que l’avenir, dépendent en partie de l’ouverture sincère du pays sur son environnement arabe, sans frilosité viscérale, mais aussi sans suivisme, sans alignement sur des voisins plus puissants et sans liens particuliers avec la puissance mandataire. Cette politique, dans son esprit, devrait permettre de faire contrepoids à l’irrédentisme arabe. De cette conception naîtra, en 1943, le Pacte national, qu’il conclura avec Riad el-Solh, acte fondateur d’un Liban émancipé de la tutelle de la France et ayant intégré, sur le double plan politique et culturel, sa composante arabe et musulmane.
Et pourtant, lors de la crise de 1952, quand, sous l’impulsion de Camille Chamoun et de Kamal Joumblatt, le pays se mit en grève pour obtenir sa démission, il ne trouva plus, lui l’artisan avec Solh du Pacte national, c’est-à-dire de la formule destinée à assurer la stabilité de la République grâce à l’entente maronito-sunnite, il ne trouva plus un seul présidentiable sunnite pour accepter de former un gouvernement et il fut contraint d’abandonner la présidence.

Camille Chamoun

Le cas de Chamoun, qui lui succéda à la présidence de la République, est tout aussi significatif. Lors de l’intervention tripartite anglo-franco-israélienne contre l’Égypte, en 1956, les leaders sunnites, en particulier Abdallah Yafi et Saëb Salam, le premier était président du Conseil et le second ministre d’État, démissionnent parce que Chamoun avait refusé, contrairement aux autres pays arabes, de rompre les relations diplomatiques du Liban avec Paris et Londres.

La gravité de cette mésentente et de ses conséquences tient en grande partie au fait qu’elle a donné lieu à une intense exploitation confessionnelle qui a conféré à la crise le cachet d’une épreuve de force entre chrétiens et musulmans et ouvert la voie à des prises de position et des surenchères dans un domaine toujours explosif au Liban, celui de son identité historique et politique.

De plus, la crise qui commence en 1956 illustre aux yeux des musulmans ce qu’ils considèrent comme la prépotence du président de la République. Désormais, ils compareront ses prérogatives à celles qu’exerçait le haut-commissaire français au temps du mandat et, pendant des années, feront de la limitation des pouvoirs du chef de l’Etat un de leurs chevaux de bataille (Ils obtiendront satisfaction à Taëf en 1989).

Dès lors, les réflexes communautaires se substituent aux convictions intimes, déclenchant un processus de regroupement sur une base beaucoup plus confessionnelle que politique ou idéologique, rejetant la majorité des chrétiens d’un côté, et des musulmans de l’autre.

Du fait de la tournure prise par les événements, les chrétiens qui ne se rangeaient pas spontanément dans le camp de Chamoun, parce que, par exemple, ils n’étaient pas d’accord sur ses choix en politique étrangère, apparaissaient aussitôt comme des traîtres à leur propre communauté, et tel était également le cas des musulmans qui ne s’alignaient pas sur Salam et Yafi.
Ce phénomène de solidarité communautaire aveugle se développera en dépit de l’action menée par des hommes comme le patriarche maronite Paul-Pierre Méouchi (il avait fait publier un communiqué d’appui à l’Egypte) ou comme Hussein Aoueini (ancien et futur président du Conseil) qui, pour éviter au pays une fracture fatale, s’efforçaient de maintenir ouvertes les voies du dialogue.
Jusqu’à la fin de son mandat, deux ans plus tard, Chamoun ne trouvera plus qu’un seul présidentiable sunnite, Sami el-Solh en l’occurrence, acceptant de coopérer avec lui. Par ailleurs, la situation dans le pays est déjà si tendue qu’il faut faire appel au commandant en chef de l’armée, le général Fouad Chéhab, au poste de ministre de la Défense. Sa présence au sein de l’Exécutif permettra de faciliter la coordination entre la troupe et les forces de police traditionnelles qui, seules, ne sont plus en mesure d’assurer au mieux le maintien de l’ordre.

Des actes de terrorisme commencent, en effet, à perturber le cours de la vie. Certes, il ne s’agit encore que d’attentats d’ampleur limitée. Mais leur gravité réside, plus que dans la puissance des charges explosives utilisées ou dans les dommages corporels et matériels qu’ils provoquent, dans le choix symbolique des cibles : des bâtiments publics le plus souvent, comme s’il s’agissait de souligner, qu’à travers ces attaques, c’étaient l’État et le pouvoir en place qui étaient visés.

Un an et demi après la crise de Suez, une insurrection éclate dans les trois principales villes sunnites du pays, dans quelques régions périphériques et dans le Chouf druze. À Beyrouth, c’est Salam qui dirige les opérations. À Tripoli, à Saida et au Chouf, ce sont respectivement Rachid Karamé, Maarouf Saad et Kamal Joumblatt. Les quartiers populaires des trois cités se hérissent de barricades, des bandes armées y font régner la terreur et les attentats terroristes se multiplient en divers points de la capitale, notamment dans le centre-ville, zone mixte où les établissements commerciaux et la clientèle appartiennent aux différentes communautés du pays.

Au Chouf, des groupes armés parcourent le pays et y font régner la loi. Ils sont formés de partisans de Kamal Joumblatt, un leader druze d’une grande valeur intellectuelle, mais déchiré entre deux aspirations contraires. Il est l’un des plus grands féodaux du pays et, en même temps, le fondateur et le principal animateur du Parti socialiste progressiste, ce qui dans cette partie de la montagne au traditionalisme et au conservatisme très poussés apparaît comme tout à fait insolite. C’est un faux progressiste. Il ne s’est jamais résigné à l’importance que certains maronites du Chouf, au départ de simples paysans, ont prise graduellement au détriment des seigneurs druzes.

L’insurrection est armée et financée par l’Égypte d’Abdel-Nasser. Son ambassadeur, le général Abdelhamid Ghaleb, donne des instructions aux chefs du soulèvement, lesquels s’exécutent docilement. Son arrogance est telle que le gouvernement Sami el-Solh le déclare persona non grata. Il quittera le Liban le 25 juillet 1958, mais reviendra après l’élection de Fouad Chéhab à la tête de l’État.

Les chefs du soulèvement affirment que leur mouvement a pour but d’empêcher Chamoun de reconduire son mandat. En réalité, le Liban est, comme toujours depuis des millénaires, l’enjeu de la lutte politique et diplomatique qui oppose les deux blocs de l’Est et de l’Ouest. Chamoun, que ses adversaires accusent d’être l’homme des Britanniques, opte en son for intérieur pour un alignement sur l’Occident (il décidera de faire adhérer le Liban à la Doctrine Eisenhower) car il estime que le pays du Cèdre perdrait sa raison d’être s’il emboîtait le pas aux pays du tiers-monde qui évoluent plutôt dans l’orbite soviétique. Tels sont sa conviction et son pari.

Ce pari, il est sur le point de le gagner lorsque, après le coup d’État qui renverse la monarchie en Irak, le 14 juillet 1958, les marines débarquent à Beyrouth. À ce moment-là, il joue à fond la carte américaine. Mais Washington, en 1958, penche encore en faveur d’une entente avec Abdel-Nasser. Robert Murphy, un émissaire du président américain Dwight Eisenhower, trouve un terrain d’entente avec le maître du pays du Nil. C’est une sorte d’accord sur la neutralité du Liban, un ni-ni. Le gouvernement de Beyrouth rejettera tout embrigadement dans le camp occidental, tout comme il ne se rangera pas au côté du bloc soviétique ou des pays du tiers-monde qui lui sont favorables.

Le 22 septembre 1958, le mandat de Chamoun expire. Le lendemain, le général Fouad Chéhab, qui, tout au long de l’insurrection, avait réussi, dans le cadre de ses fonctions de ministre de la Défense et de commandant en chef de l’armée, à maintenir plus ou moins le contrôle de la situation, est élu à la tête de l’État.

Fouad Chéhab

Au cours de son sexennat, conscient de la fragilité du Liban et des risques permanents de conflits confessionnels, Chéhab parviendra, par une politique faite de sagesse et de modération, à éviter les écueils sur le double plan intérieur et extérieur. Durant ce mandat, l’islam libanais mettra une sourdine à ses plaintes sur l’accaparement par les chrétiens en général et par les maronites en particulier des principaux pouvoirs de décision.

Éprouvant un vif mépris à l’égard de la caste politique, de sa dépravation, de sa gabegie, il s’appuiera principalement sur le Deuxième Bureau de l’armée, ce qui facilitera la mobilisation de certains leaders politiques et d’une partie de l’opinion publique contre ses méthodes de gouvernement. Il sera accusé de sacrifier les droits des chrétiens et de favoriser les musulmans. On lui reprochera aussi d’avoir marginalisé le Liban sur le plan régional et international par la prudence, la timidité de sa politique étrangère.

De fait, comme la suite des événements devait le montrer, on peut considérer, qu’en raison de la vive opposition de l’islam libanais à la politique extérieure de Chamoun, le Liban, à partir de Chéhab, n’a plus eu une politique étrangère qui lui fût propre.

Charles Hélou

Dans les conflits incessants, la discorde et les troubles qui caractérisent la vie politique au Liban, le mandat de Chéhab a été comme une parenthèse qui a permis au pays de connaître une trêve. Mais elle fut de courte durée. Élu en 1964 à la tête de l’État, le successeur de Chéhab, Charles Hélou, se heurta, dès l’année suivante, aux difficultés de l’activité militaire des Palestiniens au Liban. Pris dans un engrenage qu’il ne fut plus jamais en mesure d’arrêter, l’État perdit progressivement sa souveraineté, ses attributs et son autorité, laissant la place libre aux milices palestiniennes et aux milices chrétiennes. Celles-ci s’étaient constituées pour parer au vide étatique.

Les attaques des fédayins contre Israël à partir du Liban-Sud s’intensifièrent, notamment après la défaite des armées arabes face à l’État hébreu en 1967. De même, les Israéliens multiplièrent les raids de représailles contre la partie méridionale du Liban abritant les combattants palestiniens. Hormis quelques cas isolés, les chrétiens étaient hostiles à l’action des fédayins à partir du sol libanais, tandis que les musulmans, en général, y étaient favorables au nom du caractère sacré de la cause palestinienne.

À l’Assemblée nationale, de vifs débats opposaient les députés des deux bords, tandis que le gouvernement, impuissant, se gardait bien de prendre position. En avril 1969, un accrochage armé oppose un commando palestinien, qui se préparait à pénétrer en Israël à partir d’un village frontalier, à un détachement de l’armée libanaise. Plusieurs fédayins sont tués au cours de l’échange de tirs.

Le lendemain, une immense manifestation se tient à Beyrouth, au quartier Barbir (sunnite), en signe de protestation contre l’intervention de l’armée et d’appui à la résistance palestinienne. Les manifestants se heurtent au service d’ordre mis en place par les Forces de sécurité intérieure, lesquelles ouvrent le feu sur la foule, faisant des dizaines de morts et de blessés.

Le surlendemain, un débat est engagé à la Chambre sur les sanglants événements des quarante-huit heures précédentes. Les députés chrétiens proclament leur appui à l’armée, s’élèvent une fois de plus contre les attaques des fédayins à partir du territoire libanais et reprochent aux manifestants de la place Barbir d’avoir provoqué le carnage qui endeuille le pays.

Les députés musulmans tiennent des discours en tous points contraires : appui inconditionnel à la résistance palestinienne au Liban, condamnation de l’intervention de l’armée qui a causé la mort des fédayins, condamnation des forces de sécurité intervenues à Barbir.

Jusque-là, rien que de très habituel et de tout à fait conforme aux options divergentes des chrétiens et des musulmans. La séance aurait pu se terminer en queue de poisson comme tant d’autres.

Le président du Conseil, Rachid Karamé, avait écouté tous les orateurs avec son impassibilité bien connue. Quand les députés eurent fini de discourir, il demande la parole au président de la Chambre, l’obtient et déclare (en substance) : la moitié de l’honorable assemblée appuie l’action des fédayins et l’autre moitié la réprouve. La même divergence de vues porte sur le rôle de l’armée et des Forces de sécurité. Et le pays tout entier est divisé en deux fractions, l’une favorable, l’autre hostile à la résistance palestinienne. Face à un tel désaccord, je ne peux continuer à gouverner car aucun consensus national ne paraît possible. Aussi ai-je décidé de présenter ma démission.

Députés et ministres sont sidérés et la séance est levée dans une atmosphère tendue à l’extrême.

En fait, Karamé démissionna sans démissionner, car il ne présenta pas par écrit au chef de l’État sa décision. Il se confina à son domicile et le pays entra en quelque sorte dans une hibernation politique.

Le président Hélou aurait pu inviter Karamé à exercer ses prérogatives et à forcer les Palestiniens à cesser leurs activités militaires et à tenir compte de la souveraineté et de l’intérêt du Liban, ou alors à céder la place à quelqu’un d’autre ne craignant pas d’aller à contre-courant de la rue musulmane. Mais Hélou, brillant intellectuel, était un temporisateur dans l’âme, comme jadis Qintus Fabius le Cunctator face à Hannibal. Il ne fut pas à la hauteur de la situation et son attentisme précipita la descente aux enfers du Liban.

Le Liban ou l’État impuissant. Sept mois s’écoulèrent dans cette hébétude gouvernementale. Puis, comme d’habitude, l’État capitula. Le 3 novembre de cette sombre année 1969, le général Émile Boustany, commandant en chef de l’armée, signait dans la capitale égyptienne, avec le chef de l’OLP, Yasser Arafat, l’Accord du Caire. Cette convention était censée réglementer les activités de la Résistance palestinienne au Liban de manière à mettre fin aux agissements des fédayins. En pratique, ceux-ci ne respectèrent qu’une seule clause, celle qui les autorisait à attaquer Israël à partir d’une région frontalière du Liban-Sud, l’Arkoub.

Dès lors, les attaques palestiniennes et les raids israéliens de représailles s’intensifièrent. Lorsque le texte de l’accord fut soumis à la Chambre, à huis clos, le gouvernement voulant éviter un débat public qui aurait donné lieu à des surenchères susceptibles d’avoir des répercussions dans la rue, un seul député, Raymond Eddé, eut le courage de refuser de l’approuver. Durant des mois, il n’avait cessé de répéter que le seul moyen de mettre un terme aux attaques des fédayins et aux ripostes israéliennes consistait à faire appel aux Casques bleus de l’ONU, à une force-tampon qui aurait empêché le cycle mortel de se poursuivre au Liban-Sud. Il se heurtait à l’intransigeance des leaders sunnites qui refusaient, au nom du caractère sacré de la lutte contre l’État hébreu, d’apporter la moindre entrave à l’activité des fédayins, d’autant plus que la rue musulmane était solidaire de ces derniers.

Par réaction et pour pallier l’inertie, l’abdication de l’État, le Parti Kataëb de Pierre Gemayel, qui dès l’origine était d’inspiration parafasciste, et le Parti national libéral de Camille Chamoun créent chacun de son côté une milice. Celle des Kataëb, une fois prise en main par le cadet des fils Gemayel, Béchir, un homme qui sublimait l’usage de la force, adoptera le nom de Forces libanaises et deviendra, tout comme l’OLP dans les régions sunnites, un État dans l’État dans les régions chrétiennes.

Après le Septembre noir en Jordanie (1970) et le reflux vers le Liban de dizaines de milliers de Palestiniens, l’emprise de l’OLP et des diverses organisations armées palestiniennes sur toutes les régions au sud de la route Beyrouth-Damas devient totale. Les musulmans s’y résignent, moins par appui à la cause palestinienne que par détestation de la classe dirigeante maronite.

Alors que la tension ne cesse de croître dans le pays, une agression armée contre un bus à bord duquel se trouvaient des Palestiniens en route pour le camp de Tell el-Zaatar, perpétrée le 13 avril 1975 dans la banlieue d’Aïn el-Remmaneh, un bastion chrétien, met le feu aux poudres. C’est le début de la guerre du Liban (1975-1990) (les guerres des autres au Liban, selon une formule célèbre de Ghassan Tuéni).

[1] Cf. The Struggle for Arab Independance Riad el-Solh and the Makers of Modern Middle East, Patrick Seale, Cambridge University, pp.83-217.

 

Roger Geahchan est journaliste libanais, ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien L’Orient-Le Jour, ancien correspondant pigiste des quotidiens Le Monde et La Croix, ainsi que de la radio RTL.
Dernier ouvrage paru : « Hussein Aoueini, un demi-siècle d’histoire du Liban et du Moyen-Orient », Beyrouth, Éditions FMA, 533 p.

 

Source : Les clés du Moyen-Orient