Entretien avec Samir Frangié à l’occasion de la sortie de son ouvrage « Voyage au bout de la violence : pour un avenir de paix au Liban et dans le monde arabe »

arton934Article publié le 12/12/2011, Propos recueillis par Chloé Domat

Samir Frangié est un homme politique libanais et ancien député.

Figure intellectuelle libanaise depuis les années 1970, Samir Frangie a fait paraître en octobre 2011 son premier livre, Voyage au bout de la violence : Pour un avenir de paix au Liban et dans le monde arabe. L’occasion de présenter un personnage aussi éminent que discret et de revenir sur son ouvrage.

Samir Frangie n’est pas n’importe qui. Issu d’une grande famille politique maronite originaire de Zghorta, il est le neveu du président Soleiman Frangie. Comme il le relate brièvement dans son livre, il a été depuis son plus jeune âge baigné dans un univers fait de politique et de violence. Sa famille et son entourage ont traversé des massacres, celui de Miziara en 1957, celui de Ehden en 1978 sans oublier les quinze ans de la guerre du Liban (1975 – 1990).

Homme de gauche, il s’engage très jeune pour défendre des valeurs qu’il ne lâchera jamais : démocratie, liberté, égalité, citoyenneté, dialogue islamo chrétien, tolérance… En arabe comme en français, il n’a de cesse de se battre pour ces idées dans ses activités de journaliste ou de chercheur. 

Son combat pour la souveraineté et l’indépendance libanaise fait de lui une éminence grise du mouvement dit « du 14 mars ». En mars 2005, il annonce « l’intifada de l’indépendance » qui a abouti au retrait des troupes syriennes du Liban. Il accède ensuite à un poste de député maronite pour le caza de Zghorta de 2005 à 2009.

Décrit par Le Figaro comme un « vieux sage », formant une « catégorie à part dans le paysage politique libanais », c’est un homme simple et très ouvert que nous avons rencontré à Beyrouth. Inspiré en partie par la lecture de l’ouvrage de René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, son livre est une réflexion sur la violence, sur « les raisons qui la motivent, les mécanismes qui la régissent, la logique qui la justifie, l’aveuglement qui nous conduit à ne jamais voir notre propre violence et à la considérer comme une contre violence, une réponse à une violence première » (p. 7). Un appel à vivre ensemble, un cri d’espoir.

Votre premier ouvrage Voyage au bout de la violence : Pour un avenir de paix au Liban et dans la monde arabe vient de paraître, de quoi s’agit-il ?

C’est une réflexion sur la violence qu’a connue mon pays. Non pas sur les régimes politiques mais sur ce fait de violence. Les Libanais ont pris l’habitude de toujours se percevoir en situation de légitime défense, je pense qu’il est temps de réaliser que la violence n’est pas qu’une agression extérieure mais qu’elle est ancrée en nous.
Je m’appuie dans mon livre sur des exemples précis tirés de la guerre libanaise (1975-1990), de la guerre de 1982 avec Israël puis de la période d’occupation syrienne.
Puis il y a une réflexion sur comment sortir de cette violence, avec toutes les expériences de dialogue, de compromis.

Le Liban est-il sorti de la violence ?

« La sortie » s’est faite pour nous, même si ce n’est qu’une première étape, avec la Révolution du Cèdre. Vous voyez, en Tunisie un homme s’est immolé et cela a provoqué un extraordinaire élan d’empathie. Au Liban, ce n’est pas un homme qui s’est immolé, c’est un homme qui a été immolé et qui a provoqué ce même sentiment d’empathie. A la suite de cet événement, les Libanais se sont retrouvés un jour de mars 2005 sur la place des Martyrs.
Cette révolution est malheureusement restée inachevée mais elle était en fait la première indication, la première étape du « printemps arabe ». Et maintenant, ce printemps arabe que nous avons contribué à faire naitre, vient re-nourrir le printemps de Beyrouth qui s’est essoufflé.

Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la plume maintenant ?

Pour moi, il est nécessaire de clore une période et de réfléchir, grâce aux mouvements du printemps arabe, sur une nouvelle direction à prendre. Toute une vision idéologique est en cours d’effondrement, une vision qui opposait assez facilement le bien au mal. C’est le moment d’entamer une réflexion sur l’après. Les Libanais sont bien placés pour participer à cette réflexion car ils ont une forte expérience qui peut bénéficier à leurs voisins arabes. Une condition toutefois : ils doivent accepter de clore le long chapitre de la violence.

Quel est votre regard sur les révolutions arabes ?

Je suis confiant. Après la chute des dirigeants, la situation peut « filer » dans toutes les directions, mais c’est normal. Il faut un temps pour que les choses se mettent en place, un peu comme cela s’était produit en Europe de l’Est près la chute de l’URSS. La vraie chose importante est que ceux qui ont fait la révolution, c’est-à-dire ceux qui sont descendus dans la rue, ne peuvent plus être remis « dans une boite ».

En tant que figure de proue du mouvement du 14 mars, quel est votre sentiment face à la crise syrienne ?

C’est un événement capital et fondateur d’un nouveau Levant. Les Libanais sont en train de redécouvrir la Syrie et son peuple, jour par jour, ville par ville.
Ces deux pays se sont tourné le dos pendant des années : par exemple, un ouvrier syrien ici, et il y en avait beaucoup, était considéré comme un non être ou comme un agent des mukhabarat. Or nous découvrons un sentiment d’empathie envers ce peuple, parfois nous souffrons avec lui.
Certains craignent ce qui pourrait arriver, les conduisant à vouloir légitimer le régime de Bachar el-Assad. Mais honnêtement, ce qui est déjà arrivé est un tournant.

Pourtant au Liban, le calme est de mise. Comment expliquer la relative indifférence des libanais face au sort de leurs voisins ?

Je ne parlerais pas d’indifférence mais certainement d’une peur. Les gens ne sont pas convaincus que le roi est mort et restent prudents. Des réflexes de toute la période de la guerre et de l’occupation resurgissent. Je vais vous donner un exemple : Nous avons rédigé un communiqué de soutien au peuple syrien et avons collecté environ 200 signatures de personnalités connues, de la société civile etc, puis nous l’avons envoyé à la presse arabe pour publication. Le lendemain, le communiqué n’étant pas paru, nous avons téléphoné aux rédactions. Celui-ci est finalement paru le jour d’après mais sans les signatures, annulant bien sûr toute la portée de la démarche. Cela montre bien que la peur est encore très présente.

Même chez les jeunes générations ?

Non pas vraiment, mais au début les gens se sont beaucoup repliés sur eux-mêmes. Il a fallu du temps pour comprendre que ce mouvement faisait partie de leur avenir. Après les espoirs souvent frustrés de 2005, les gens sont devenus un peu frileux, moins confiants qu’avant. Mais il reste des thèmes mobilisateurs. Nous avons organisé récemment un colloque sur le rôle des chrétiens dans le printemps arabe et j’ai été très surpris par la participation à ce colloque : 400 personnes étaient prévues et 700 y ont assisté ! Les gens parlaient avec leurs tripes, on a senti leur détermination et leur passion, en particulier des jeunes.
On sent que les choses bougent, se mettent en place par petits coups. Je ressens en fait le même sentiment qu’avant le 14 mars, durant les mois qui ont précédé.

Samir Frangié, Voyage au bout de la violence : Pour un avenir de paix au Liban et dans le monde arabe, L’Orient des Livres 2011 / Actes Sud 2012.

Source : Les clés du Moyen-Orient