Kaija Saariaho, réflexion, action, composition

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"J'ai longuement hésité avant de passer à l'opéra car j'étais en désaccord avec une tendance forte du monde contemporain qui cherchait à traiter la voix comme un simple instrument", confie Kaija Saariaho. Crédits photo : PHILIPPE MERLE/AFP

« J’ai longuement hésité avant de passer à l’opéra car j’étais en désaccord avec une tendance forte du monde contemporain qui cherchait à traiter la voix comme un simple instrument », confie Kaija Saariaho. Crédits photo : PHILIPPE MERLE/AFP

Par Thierry Hillériteau, publié le 26/05/2014 à 07:01

INTERVIEW – La compositrice finlandaise ouvre demain le Festival de Saint-Denis avec une nouvelle version de « La Passion de Simone », inspirée par Simone Weil.

Kaija Saariaho n’arrête pas. À mi-chemin de l’écriture de son quatrième opéra, commande de Paris, Amsterdam et Toronto (inspiré par le nô japonais et dédié au contre-ténor Philippe Jaroussky), elle travaille aussi sur une demande du Los Angeles Philharmonic et achève un concerto pour orgue, orchestre et chœur qui sera créé à Montréal, puis à Lyon, par Olivier Latry. Elle nous a reçus chez elle entre deux vols, à quelques jours de la création française de sa nouvelle version chambriste de son oratorio La Passion de Simone.

LE FIGARO. – La compagnie La Chambre aux échos, à l’origine de cette nouvelle production, dit que c’est une «œuvre stèle»dans votre parcours. Est-ce le cas?

Kaija SAARIAHO. – C’est en effet une œuvre très importante. La figure de la philosophe et résistante Simone Weil, dont il est question dans cet oratorio, me hante et m’interpelle depuis mon adolescence. Sa vie est extrêmement dramatique. Mais sa personnalité comme ses écrits m’ont toujours parus très mystérieux. Quand je me suis lancée dans La Passion de Simone, je me suis donné un an pour réfléchir sur ses écrits et observer ses résonances sur ma musique. Le processus d’écriture fut tellement prenant, à titre personnel, qu’une fois l’œuvre achevée je l’ai dédiée à mes enfants. C’est dire si cela a compté.

Qu’est-ce qui vous fascinait, adolescente, chez Simone Weil?

Sa pensée. Je l’avais découverte par une traduction de La Pesanteur et la Grâce. J’ai été surprise par sa manière de tenter, dans ses cahiers, de percer les mystères de notre existence par des formules mathématiques, des études du grec ancien ou de la philosophie. Contraindre sa pensée par une approche quasi scientifique me fascinait. Avec le recul, cela me semble assez similaire de ce que j’ai moi-même essayé de faire par la musique. Que ce soit en m’intéressant à l’électronique ou à l’école spectrale française ou bien dans l’action même de composer, qui pour moi n’est pas autre chose que d’essayer de pénétrer, grâce à la musique, les énigmes de l’existence. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris quelle avait été sa vie et été saisie par sa portée dramatique.

Dans Émilie, opéra composé en 2010, vous vous êtes déjà intéressée à une femme, Émilie du Châtelet, maîtresse de Voltaire et mathématicienne. Une signature?

Je ne pense pas comme cela et, d’ailleurs, ce sont les deux seules œuvres inspirées par des figures féminines ayant vraiment vécu. En outre, leurs personnages ont été pensés autant en fonction des chanteuses à qui je les destinais (Dawn Upshaw pour Simone, Karita Mattila pour Émilie) que pour ce qu’elles furent. Ce qui est vrai, c’est qu’en tant que compositrice d’opéra, genre largement dominé par les hommes, je me suis très vite interrogée avec mon librettiste, Amin Maalouf, sur l’image que nous voulions donner de nos personnages féminins. Nous ne voulions surtout pas montrer la féminité comme simple objet du désir, comme c’est si souvent le cas, mais comme une force de caractère et un moteur d’inspiration.

La voix effraie souvent les compositeurs…

En fait mes toutes premières pièces étaient déjà pour la voix. Mais j’ai longuement hésité avant de passer à l’opéra ou à la composition d’œuvres plus imposantes, car j’étais en désaccord avec une tendance forte du monde contemporain qui cherchait à traiter la voix comme un simple instrument. Je voulais lui redonner sa fonction première: l’expression humaine, surtout lorsqu’elle porte un texte. En cela, ma rencontre avec mon librettiste Amin Maalouf fut déterminante.

Comment vous êtes-vous rencontrés?

C’est Peter Sellars qui nous a présentés, sur une idée de Gerard Mortier. Je n’imaginais pas qu’Amin pourrait écrire des livrets. Cela ressemblait à un mariage arrangé. Très vite, nous nous sommes rendu compte que nous nous complétions parfaitement, et surtout que nous avions cette capacité à dialoguer sans cesse, sans rester campés sur nos idées.

Vous avez presque toujours vécu à Paris…

Je m’y suis installée dans les années 1980. Je trouvais cette capitale merveilleuse en termes de curiosité et d’ouverture d’esprit pour la musique contemporaine. On y voyait au Châtelet et à l’Opéra de Paris des productions très inspirantes. Cela a un peu changé. Je retrouve plus cette ouverture aujourd’hui à New York.

L’ouverture prochaine de la Philharmonie de Paris n’est-elle pas un signe encourageant de changement?

Si, à condition que l’acoustique soit à la mesure des ambitions de la salle. Paris manque d’une vraie salle de concert, c’est indéniable.

Festival de Saint-Denis (93): du 27 mai au 27 juin. Programme complet et informations sur www.festival-saint-denis.com

Source : Le Figaro