Perceptions du corps de la femme au Liban

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corps-femme-pamela-chrabieh-libanBien que les définitions de l’être femme soient diverses au Liban, il en est une qui constitue la norme et qui reste difficilement détrônable, quelles que soient les appartenances confessionnelles, politiques, socio-économiques et générationnelles : afin d’être acceptée par l’autre (individuel et collectif), de préserver son honneur et son intégrité, et de réussir sa vie, la femme devrait être belle et soumise. Il s’agit ici évidemment de la réduction de l’être femme à un corps beau et soumis au père de la famille, au conjoint, aux autres femmes ayant intériorisé cette norme, à la communauté religieuse/confessionnelle qui régit le statut personnel des Libanais(es) et aux diktats de la société en général. 
À l’école, à l’université, au travail, à la télé, sur les panneaux publicitaires, sur Facebook, Instagram et sur les pages des magazines locaux, en amitié et en amour, il vaut mieux pour les Libanaises être belles du berceau au tombeau. On comprend donc que le maquillage, les régimes amaigrissants, les produits anti-âge, la chirurgie esthétique, le Botox, bref tout ce que l’industrie de la beauté peut proposer, se portent bien. Les défenseurs de la beauté physique à tout prix résument leurs arguments ainsi : 1) l’importance qu’on accorde aux apparences est tout sauf de la futilité puisque la beauté physique est un atout considérable dans les relations humaines ; 2) si la femme est laide, elle ne peut séduire ni « attraper » un mari et donc risque de rester incomplète ; 3) une belle femme assurerait forcément une belle progéniture, intelligente et en bonne santé ; 4) la belle femme est la garantie de la fidélité de l’homme et de sa réussite professionnelle (Trophy Wives) ; 5) la laideur suscite le dégoût ou au mieux la compassion, et est associée à la souffrance, à la bêtise, à la folie, à la méchanceté, à l’impossibilité de réussite et à l’extinction de l’espèce libanaise, voire humaine.
L’être femme au Liban n’est pas uniquement réduit à un corps « beau » mais aussi à un corps « soumis », ne jouissant guère de libertés essentielles telles celles relatives à la santé, la sexualité, la reproduction… Ce corps est garant de l’honneur de sa famille, voire de sa nation. Plus que simple objet de désir, la femme devient un quartier de viande. Sa vie est décidée par d’autres, hormis quelques exceptions. Elle n’est pas égale à l’homme en droits, opportunités et responsabilités ; elle est une propriété publique et privée, et une citoyenne de seconde catégorie, une non-citoyenne, une intouchable, une paria ou une dalit. Elle se fait harceler sexuellement et est tenue responsable du viol dont elle est victime. Elle est enfermée dans des rôles spécifiques : l’épouse (docile évidemment), la mère (avec une prime si mère de garçons : le summum de son épanouissement, de sa complétude), la parfaite femme au foyer. Si carriériste, elle est tenue responsable du démembrement de sa famille et de la mauvaise éducation de ses enfants. Une femme valorisée pour ce qu’elle devrait être et non pour ce qu’elle est ou aimerait être.
La cause ? Le système patriarcal, lequel instaure des rapports de domination et d’oppression hiérarchique en société, entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes, et entre les divers genres de l’espèce humaine ; un système et une mentalité qui instaurent la conformité, clef de l’acceptation sociale : la valeur d’une femme augmente en fonction de sa conformité croissante aux normes patriarcales et les stéréotypes du genre. En psychanalyse, une autre explication est avancée : les perturbations de l’image du corps – hébéphrénie, timidité, dysmorphie… Les conséquences ? Des femmes qui adoptent un regard extérieur sur leur propre corps, qui entretiennent un rapport tortueux avec leur corps, qui se sentent dépossédées, insécurisées, dégoûtées et impures, qui arrivent à s’automutiler, se haïr, se laisser violenter, user et abuser, à être indifférentes, comateuses et léthargiques ; des femmes dont les capacités mentales et l’estime de soi diminuent ; des femmes en grande fragilité narcissique, qui ont peur du jugement social et de sa dictature et qui les ont introjectés. Certaines réagissent, certes, mais lorsqu’elles utilisent uniquement leur corps comme étendard, et que celui-ci reste une préoccupation permanente, elles contribuent à ramener la femme à un statut de corps, un corps à juger individuellement et collectivement, en privé et en public. Certaines suggèrent de trouver l’équilibre entre montrer assez et ne pas trop montrer. Mais l’obsession des uns de voiler les femmes n’aurait d’égale que l’obsession des autres de les dénuder ou de trouver cet équilibre. Il s’agit de formes symétriques de la même négation des femmes : l’une veut que celles-ci attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l’autre leur interdit de le provoquer, et la troisième propose une attitude médiane. Dans les trois cas, le référent est le désir des hommes, non celui des femmes.
Tant que le narcissisme du paraître est valorisé aux dépens de celui de l’être, tant que les perceptions restent fragmentées et que la femme au Liban n’est pas considérée en son entièreté, en tant qu’être humain et que citoyenne égale à l’homme, tant qu’elle reste déshumanisée et donc utilisable, objet non sujet, on ne peut parler de véritable avancée des droits des femmes, ni de développement positif de la société libanaise qui se mutile de sa moitié. Tant que les systèmes et mentalités fonctionnent en mode « dominant/dominé » (patriarcat, confessionnalisme, néo-féodalisme…), les lois qui en émanent ne pourraient apporter le changement souhaité par tant de féministes et d’humanistes.
À mon avis, nous avons besoin au Liban d’une culture holistique, qui traiterait la femme et tout citoyen libanais d’être « entier ». Nous avons besoin de déconstruire la fragmentation et donc la violence qui en découle et reconstruire des savoirs et pratiques d’unité dans la diversité, incluant la diversité des libertés individuelles, des libertés de choix, notamment le choix de disposer tant de son corps que de sa pensée, le choix des alternatives face à la conformité et l’uniformité, le choix de ce qui nous échappe et ce qui reste encore à advenir.

Pamela CHRABIEH, Ph.D.
Teaching Fellow (USEK, Lebanon)

*Extraits d’une conférence donnée à l’Université antonine le 12 mai 2014.

Source : L’Orient Le Jour