Gabriel Yared : « Exprimer la musique qui vit en moi »

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INTERVIEW
On ne présente plus Gabriel Yared. Ce compositeur internationalement reconnu et admiré, dont le processus créatif se renouvelle sans cesse, est très loin d’avoir dit son dernier mot. Pour « L’Orient-Le Jour », il a accepté de parler de sa foisonnante et éclectique actualité.
PARIS, de Zeina SALEH KAYALI | OLJ, 26/04/2014

En plus d’être un immense musicien, Gabriel Yared est un lecteur compulsif. Dès les premiers instants de l’entretien, il se met à parler avec passion de Franz Liszt (1811-1886) dont il «dévore» la biographie, un «pavé» de 2 400 pages écrit par le musicologue canadien Alan Walker. Avec Jean-Sébastien Bach, Liszt est l’un des compositeurs que Gabriel Yared admire le plus, tant humainement que musicalement. «Car, d’une part, c’était un pianiste extraordinaire, inventeur de la technique pianistique moderne et de la forme du récital telle qu’on la connaît aujourd’hui, d’autre part, c’était un très grand compositeur à l’avant-garde de son époque et dont la musique préfigure déjà Ravel et Debussy. Mais plus important encore, c’était un être humain exceptionnel. Car cet homme généreux et discret est un modèle à suivre. Il n’avait de cesse d’aider les musiciens de son époque en jouant régulièrement leurs œuvres et en les soutenant financièrement.»

Gabriel Yared aussi, tout comme Franz Liszt, est un homme généreux et discret qui aime à transmettre son savoir aux jeunes musiciens, n’hésitant pas à répondre aux sollicitations de compositeurs qui veulent étudier ses œuvres, leur envoyant toutes les partitions demandées, les recevant chez lui afin de les faire bénéficier de ses conseils et de son expérience. D’ailleurs il est régulièrement invité à donner des masterclass à des étudiants en composition et en musicologie. Après l’Université de Los Angeles (UCLA), les Royal College of Music et Royal Academy de Londres, le Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), voici que le département de musicologie de l’Université de la Sorbonne l’invite, en ce mois d’avril, à partager son savoir et sa vision de la musique de film. Car pour Yared «le public si nombreux, dans les salles de cinéma, bien plus nombreux que dans les salles de concert, est une chance pour les compositeurs aujourd’hui, la chance d’être entendus et de là, l’obligation d’écrire des œuvres belles, travaillées, durables et qui, dans le même temps, servent le cinéma. À l’heure où la musique dite classique semble déchanter du système atonal, la musique de film offre aux compositeurs une alternative très intéressante».

Et qu’en est-il justement des derniers films dont Gabriel Yared a composé la musique ?
Sortis en France le même jour, le 16 avril, Une promesse de Patrice Leconte et Tom à la ferme de Xavier Dolan sont deux films dont la musique crève l’écran. Très bien accueillis par la critique, ils montrent bien les différentes facettes du talent créatif de Gabriel Yared.
Pour Une promesse, histoire d’un amour secret, d’après un roman de Stefan Zweig, la musique est de style romantique et «exprime la complexité des mouvements du cœur avec pudeur et retenue sans jamais franchir la ligne rouge de la facilité», comme le dit Patrice Leconte, tombé sous le charme de la musique de Yared et «frappé par son lyrisme tendu sans fioriture ni compromission».

Pour Tom à la ferme, c’est tout autre chose. La presse française et britannique, unanime et dithyrambique, célèbre Xavier Dolan, jeune réalisateur canadien surdoué et son thriller haletant auquel la musique de Yared donne «une dimension hitchcockienne». Le quotidien Le Monde consacre une pleine page au film «emmené par une bande musicale d’une grande expressivité lyrique (Gabriel Yared la signe)». Xavier Dolan, alors qu’il doutait de son film, a été très impressionné par la réponse musicale du compositeur: «Gabriel Yared, par sa musique, a élevé le film et c’est en regardant mon œuvre rehaussée par cette partition que j’ai pu reprendre confiance dans mon travail et en être fier.»

Un troisième film, qui doit sortir à l’automne prochain, a beaucoup occupé le compositeur ces derniers temps et le sujet en est hautement symbolique pour lui. Car il s’agit du Prophète d’après l’œuvre de Gibran Khalil Gibran. Produit par Salma Hayek dont Gabriel dit que «c’est grâce à sa passion, sa sensibilité artistique et son énergie vivifiante » qu’il a accepté le projet, réalisé par Roger Allers, à qui l’on doit Le Roi Lion, ce dessin animé est construit de façon très étonnante et ne manquera pas de surprendre. Car, entrecoupant le fil de l’histoire, se glissent des chapitres. Et ces chapitres sont en fait les textes de Gibran, lus par l’acteur Liam Neeson, illustrés par des images de différents artistes et surtout sublimés par la musique totalement inspirée de Gabriel Yared, qui donne à chacun des chapitres un caractère et une originalité propre. Le thème principal qui revient au fil des images est interprété au violoncelle par le grand Yo-Yo Ma.

Mais le projet de Yared qui lui tient certainement le plus à cœur en cette année 2014 est Yara’n Yared, album de onze chansons originales composées et produites par lui et chantées par Yara L. qui en a aussi écrit les textes français. Car, première absolue, l’album sortira en français et en anglais, l’adaptation anglaise étant de Ed Harcourt. «Depuis la fin de ma collaboration avec Françoise Hardy dans les années 1980, je n’avais plus abordé la chanson. Mais quand j’ai rencontré Yara et entendu sa voix, au timbre unique et reconnaissable entre tous, cela m’a donné l’envie de m’y remettre. Mes mélodies lui ont inspiré de beaux textes finement ciselés. J’ai alors ressenti que l’alchimie de nos sensibilités artistiques et de nos origines communes pourrait faire des étincelles.» Ces vingt-deux petits chefs-d’œuvre, qui sortiront sous le titre de Yara’n Yared et dans lesquels Gabriel Yared a mis la quintessence de sa science musicale, viennent d’être mixés après avoir été enregistrés dans les studios d’Abbey Road à Londres. Aux excellents musiciens anglais sont venus s’ajouter des instrumentistes orientaux car Yara’n Yared est un duo musical qui se retrouve aussi autour de ses origines libanaises communes.

Alors pygmalion dans l’âme ? Oui certainement, car le propre des vrais créateurs est de savoir transmettre et Gabriel Yared, en prenant sous son aile une véritable artiste qui, comme lui, est un trait d’union entre l’Orient et l’Occident, montre sa capacité à reconnaître et promouvoir le talent.

Source : L’Orient Le Jour