Amin Maalouf à « L’OLJ » : « J’évite de dire je suis citoyen du monde parce que c’est prématuré »

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INTERVIEW
23/04/2014
Sylviane ZEHIL | OLJ/NEW YORK, Correspondante aux Nations unies

Amin Maalouf 2014L’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, membre de l’Académie française depuis juin 2011, n’est pas un habitué des États-Unis. Invité d’honneur à l’Université de Princeton pendant deux semaines à l’initiative des professeurs Bernard Haykal et Edgar Choueiri, il participe donc à des séminaires d’échanges et de discussions « portant sur des thèmes variés liés à la littérature, à la sociologie de la France, à l’Iran, au monde musulman, et à la globalisation et ses conséquences ». Ces « vastes échanges » entre professeurs et étudiants, « qui viennent d’un peu partout », lui semblent « très intéressants et stimulants pour la réflexion ».

Un humaniste
Dans une interview accordée à L’Orient Le Jour à New York, Amin Maalouf livre ses impressions sur cette visite. Il exprime son inquiétude face au « déclin » de la langue française, tout en mettant l’accent sur l’importance du « plurilinguisme et du multilinguisme ». Il défend l’Académie française contre ses détracteurs et se penche sur la notion de « citoyen du monde » à l’âge de la mondialisation. Quelles impressions tire-t-il de ses échanges et discussions avec la jeunesse de l’Université de Princeton ? Quels ont été les thèmes saillants discutés ?
« L’identité à l’âge de la mondialisation » est le thème qui a « fait l’objet d’une longue présentation, suscitant de nombreuses questions et réponses », dit Amin Maalouf. Ce thème est « proche des préoccupations que j’ai exprimées dans quelques livres, notamment Les Identités meurtrières, Le Dérèglement du monde, ou même dans d’autres romans », ajoute-t-il. « L’idée est d’évoquer les conséquences de la mondialisation sur les questions d’identité. Pourquoi les gens qui, en raison de la globalisation, se ressemblent de plus en plus, ont des relations plus difficiles les uns avec les autres. Un autre thème discuté lors d’un autre séminaire tournait autour de la question de la laïcité en France. On a donc évoqué la vision française de la question religieuse et la différence entre cette vision et la vision anglaise ou américaine ou néerlandaise. Les étudiants que j’ai rencontrés travaillent avec beaucoup d’intérêt et de sérieux. Leurs questions sont toujours très intéressantes et stimulantes pour la réflexion », constate l’écrivain.

Déclin du français
Assiste-t-on au déclin de la langue française ? « Bien entendu, toutes les discussions et les cours à l’Université de Princeton, même quand il s’agit de la France, de littératures française, italienne ou espagnole, se passent en anglais, note-t-il. Lors des séminaires, des discussions ont eu lieu sur les craintes que l’on peut avoir en France devant le rôle de plus en plus prédominant de la langue anglaise », ajoute-t-il. L’académicien constate aussi « l’intéressante observation au sujet de l’inquiétude exprimée par un professeur pour la langue anglaise, qui se dévalorise par un usage trop superficiel et aux dépens de ses vertus littéraires et de son rayonnement culturel ». « Quelqu’un m’avait fait observer un jour que les gens qui parlent le français connaissent Dumas, Voltaire et Camus, tandis que la grande majorité des personnes qui parlent anglais ne connaissent pas la littérature américaine ou anglaise, et ne se préoccupent pas de la connaître, ajoute-t-il. Il est vrai que la connaissance de la langue française s’accompagne souvent d’une familiarisation avec la culture et la littérature, et que l’anglais que l’on parle aujourd’hui est un peu trop sommaire. Alors que la langue anglaise est une grande langue de la poésie », observe-t-il.

Combat pour le multilinguisme
Quel remède ? Amin Maalouf suggère qu’« il y a cependant un combat qui doit être mené pour le plurilinguisme ou le multilinguisme. Il faut œuvrer pour que le monde ne soit pas un monde monolingue, note-t-il. Il faut que l’on insiste sur la nécessité de connaître plusieurs langues, notamment les pays où la langue maternelle est l’anglais, qui sont plus menacés que d’autres par le monolinguisme », suggère-t-il. « Je crois que l’ouverture d’esprit que donne la connaissance de plusieurs langues est irremplaçable. C’est un enrichissement pour les personnes et pour les sociétés », ajoute-t-il. Le Liban en est l’exemple. « Le fait de connaître diverses langues est un atout essentiel, estime-t-il. Le monde d’aujourd’hui se développe très vite. La communication est de plus en plus rapide. Ce serait absurde d’en tirer la conclusion que ce monde en pleine expansion, en plein dynamisme, n’a besoin que d’une seule langue. Le vrai combat, c’est de faire en sorte que toutes les langues aient leur place, que les gens puissent avoir accès à tout ce que donne le monde d’aujourd’hui à travers leur langue maternelle, s’ils le veulent, que les moyens de communication, comme l’Internet, soient des véhicules pour l’ensemble des linguistes du monde. »

Maalouf, Voltaire et Victor Hugo
Quel sentiment a-t-il de faire partie des 40 immortels de l’Académie française et d’être l’égal de Voltaire et de Victor Hugo ? « Je crois que le fait d’appartenir à l’Académie française ne fait pas d’une personne l’égale de Voltaire ou de Victor Hugo, lance-t-il. Je pense que les 730 membres qu’il y a eu à l’Académie française depuis sa fondation au XVIIe siècle ne sont certainement pas tous des égaux de Voltaire ou de Victor Hugo ! Mais c’est une institution que je découvre, pour laquelle j’ai de plus en plus d’attachement, qui se préoccupe évidemment de la préparation du dictionnaire, mais également d’autres questions liées à la langue, à la culture et à la francophonie. Je pense que c’est une chance que la France ait une institution comme celle-là. Ce type d’institution est nécessaire », ponctue-t-il. Contrairement à ce que d’aucuns disent, « je ne pense pas du tout que cette institution soit dépassée ou démodée. Nos langues ne sont jamais démodées, bien au contraire, elles ont toujours besoin d’auteurs et de lecteurs. Elles ont besoin aujourd’hui plus qu’à un autre moment de personnes qui réfléchissent à la langue, aux questions qui concernent la culture et qui se préoccupent de préserver la diversité linguistique et culturelle du monde. Je crois que c’est un combat majeur au siècle de la globalisation accélérée », déclare-t-il.

Citoyen du monde
Le vent de la mondialisation est-il dangereux ? Étant citoyen du monde risque-t-on de perdre son identité ?
« La notion de citoyen du monde est tout à fait légitime ; moi-même, je ne l’utilise pas beaucoup telle quelle. » Il « explique que pour que nos contemporains commencent à sentir qu’ils tiennent véritablement à une sorte de nation humaine, il y a encore un très long chemin à parcourir. » Et cela va arriver très progressivement. C’est-à-dire si les gens considèrent que parmi leurs appartenances, à côté de leur nation, de leurs familles, de leur religion, de leur ethnie, de leur communauté, il y a aussi une appartenance à quelque chose de plus vaste, que j’appelle l’aventure humaine, il faut imaginer les choses progressivement. Il ne faut pas brusquer les choses. Il faut que les gens restent en paix avec leurs diverses appartenances et, peu à peu, se dirigent vers ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus vaste. Il ne faut pas faire semblant de croire que les autres appartenances vont disparaître, insiste l’académicien. Ce n’est ni possible ni souhaitable. Je pense qu’il faut avoir une vision réaliste, se dire que le vent de la globalisation nous pousse, d’une certaine manière, vers de plus en plus de similarité, et vers une notion commune de référence commune. C’est pourquoi, encore une fois, j’évite de dire je suis citoyen du monde parce qu’aujourd’hui c’est prématuré », précise l’écrivain.

S’attelle-t-il à un nouvel ouvrage ? « Je prépare un nouveau roman. Je suis plutôt dans les premières phases, avoue-t-il. Je ne sentirai que ce livre existe véritablement que vers la fin de cette année 2014. Mais il est encore trop tôt pour en parler. Ce n’est jamais une bonne idée de parler d’un livre quand on est en train d’y travailler. Il faut que cela reste entre mon ordinateur et moi », conclut-il avec un grand sourire.

Source : L’Orient Le Jour