Articles sur le nouveau livre de Georgia Makhlouf

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Un livre des morts

21 mars 2014 | Le Monde des Livres
Premier roman
Antoine Compagnon, Professeur au Collège de France

DANS LA COLONNE de gauche, j’avais aligné les raisons dè ne pas parler des Absents : l’épidémique « opportunité », l’immanquable « au final », le technocratique « pour autant » ou l’indicatif après « bien que ». Mais fallait-il faire la fine bouche ? Les correcteurs du Monde s’amusent de mes imparfaits du subjonctif et même de mes passés sim- ples. Ça ne se fait plus, paraît-il, et c’est moi qui suis hors du coup. Et puis Georgia Makhlouf m’émeut en se rappe- lant les vieux mots de son enfance, com- me « estiver », quand sa famille quittait Beyrouth durant les chaleurs de l’été pour se réfugier sur les pentes du Chouf. Enfin, le souvenir de la guerre du Liban traverse son récit de part en part, la guerre quotidienne, la guerre intermi- nable, la guerre banale. Comment ne pas saisir l’occasion d’y revenir ?

« Les guerres une fois commencées ne f missent jamais. Elles prennent seulement d’autres visages. » Ce seront les derniers mots des Absents, la morale du livre, après un long défilé d’angoisses, de souf- frances, de blessures, de mutilations, de morts. Le prétexte est une série de cro- quis, ceux d’une vingtaine de personnes dont les noms ont été retrouvés dans un carnet d’adresses libanais, puis d’une autre quinzaine figurant dans un recueil parisien, après l’exil. Je n’ai pas compté les parents, amis et relations portraiturés qui sont disparus dans la violence, mais ils font nombre, à commencer par la cousine « tuée par un obus », le cousin phalangiste « tué au combat dans le souk des étoffes », la tante rendue folle par la mort de son fils et jusqu’à l’amie Salwa, revue par hasard à Paris et tuée quèlques jours plus tard sur la route de Damas, dans un « accident de voiture » très suspect.

Ou encore, et surtout, la jeune bonne Saydé, violentée et saignée par les miliciens dans l’appartement familial de Kantari dont elle avait la garde : « Cette mort-là, brutale et sauvage, a défiguré la vie, obscurci l’horizon et rendu l’air irrespirable. » Vers le milieu du livre, c’est ainsi que s’achève l’initiation de la narratrice : « Dès le lendemain j’éprouverai pour la première f ois que moi aussi je suis capable de barbarie, que moi aussi je souhaite infliger la mort. »

Contre la volonté des siens

A la faveur de ces sanglants tableaux de mémoire, c’est l’histoire tragique du Liban entre 1975 et 1990 que Georgia Makhlouf remémore. Après une enfance heureuse entre ses parents et ses soeurs, l’ordinaire de la guerre s’installe, avec ses explosions et ses accalmies. La narratrice est de ceux qui refusent la confessionna- lisation du conflit et qui biffent leur religion chrétienne sur leur carte d’identité, à leurs risques et périls quand ils tom- bent sur un barrage de miliciens. A l’Université américaine de Beyrouth, elle tente encore, contre la voionte des siens, de che- vaucher la ligne qui sépare chrétiens maronites et palestino-progressistes, avant de renoncer et de partir pour Paris après une escale compliquée à Larnaca.

A côté des portraits libanais, les sil- houettes parisiennes pourraient sembler falotes : remuante voisine de palier, avare condisciple d’université, indocile camarade de bureau, rivale amoureuse ou psy- chanalyste silencieux, plus quèlques dérisoires amants de passage. Mais on n’échappe pas au Liban et à sa guerre. Lorsque la narratrice donne naissance à un fils, son père, de Beyrouth, lui recom- mande de le faire circoncire. Au moment d’intervenir, trop tard pour qu’elle s’y oppose, le médecin lui apprend qu’il a « bien connu le Liban en 1982 », ayant participé à l’opération « Paix en Galilée ». Oui, une fois commencées, les guerres ne finissent pas. »

LES ABSENTS, de Georgia Makhlouf, Rivages/L’Orient des livres, 304p., 20 €.

Georgia Makhlouf et la présence des Absents

Le 15/03/14, Zeina Kayali, Paris | L’Agenda Culturel

Georgia MakhloufAprès avoir elle-même interrogé les plus grands romanciers et écrivains du moment, voici que Georgia Makhlouf, intellectuelle libanaise établie en France, critique littéraire et essayiste, se prête avec grâce au jeu de l’interview pour évoquer ‘Les Absents’, son premier roman publié aux éditions Rivages à Paris.

Quelle idée originale que celle d’écrire un roman à partir d’un vieux carnet d’adresses ! De se demander ‘‘que sont-ils devenus’’ et de réussir, en partant de cette simple interrogation, à créer une trame, dévider un fil qui semble si ténu, mais qui au final tient parfaitement la route. ‘‘L’infime peut être un sujet d’écriture’’ nous dit Georgia Makhlouf. ‘‘Faire émerger des souvenirs, restituer la sensation, à partir d’une chose qui semble infime, constitue une démarche littéraire à part entière’’. Beaucoup d’ouvrages, au fil des années, ont alimenté la réflexion de l’auteure car ‘‘Lire et écrire se nourrissent profondément’’. Qu’il s’agisse de ‘Roland Barthes par Roland Barthes’, où la simple fissure sur un bol aboutit à la prise de conscience de la dégradation intérieure d’un être, du ‘Sac à main’ de Marie Desplechin, où chaque objet raconte une histoire, ou encore de ‘Journal de mes Algéries’ en France de Leila Sebbar, où une chambre à coucher, selon ce qu’elle recèle parle d’Algéries totalement différentes, chacun de ces écrits a ‘‘déclenché des mouvements souterrains’’ et a subrepticement, tranquillement et sûrement mené Georgia Makhlouf vers ‘Les Absents’.

A travers une galerie de portraits de personnes qui ont traversé sa vie ou qui y ont durablement séjourné, Georgia Makhlouf, tisse un roman bouleversant, dont le fil conducteur est le Liban. ‘‘Je n’avais pas prévu d’écrire un roman sur la guerre du Liban mais les images de guerre se sont imposées sous ma plume’’. En effet, comment parler du Liban des années 1970 sans que la guerre n’y soit présente ? Elle est la toile du fond du roman, et parfois même se précipite sans 
– préavis sur le devant la scène avec son cortège de violence et de peur.

Si vous êtes né au Liban dans les années 1960, si vous y êtes resté, si vous l’avez quitté, si vous avez fait vos études entre deux bombardements ou si vous avez souffert de la froidure climatique et affective parisienne, de toute façon vous recevrez le roman de Georgia Makhlouf comme un choc. Il parle de vous, de votre entourage, de votre école, de votre famille, de vos amis, d’un certain Liban qui n’est plus, de métiers qui n’existent plus, des bidonvilles qui ceinturaient Beyrouth, de la cause palestinienne, bref c’est le roman d’une génération. Mais pas seulement. Car même si vous n’avez jamais foulé le sol du Liban et quelque soit votre âge, vous vous y retrouverez quand même. Vous y apprendrez beaucoup sur ce pays et son quotidien pendant la guerre et vous serez forcément touchés par tant de choses intemporelles et universelles telles les blessures de l’enfance, la lâcheté ordinaire de l’homme marié, la trahison amoureuse ou amicale, la solitude de la grande ville qui mène à l’alcoolisme, bref autant de sujets évoqués avec finesse, tendresse, humour, lucidité, parfois même sans concession pour une société libanaise futile et déliquescente ou pour une société française indifférente et implacable. Dina la sœur trop parfaite et dont la narratrice s’éloigne inexorablement, Blandine l’elfe blond fantasmé qui finit sur une chaise roulante, Fawaz le milicien goguenard au grand cœur, Nadia l’amie qui rompt brutalement le lien, Saydé la jeune bonne écervelée, Clémence la traîtresse, Fairuz la petite fille des bidonvilles, ou tant d’autres encore, ces Absents, nous les connaissons, nous les côtoyons, nous les avons forcément croisés un jour et ils nous parlent si bien de nous.

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Prochaine rencontre avec Georgia Makhlouf le 26 avril 2014 à Paris.