Bahjat Rizk : Charlot et les Univers Parallèles

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Bahjat Rizk 2014J’ai toujours été fasciné par les univers parallèles, ceux qui se dressent en bordure, en marge, aux frontières. Un film documentaire, ‘Au Bord du Monde’ de Claus Drexel, actuellement sur les écrans parisiens décrit de manière bouleversante l’univers des sans domicile fixe (SDF) à Paris.

En allant assister à la projection, je craignais de sombrer dans un misérabilisme pathétique et facile, mais quelle surprise de découvrir que grâce à l’immense talent du réalisateur, le documentaire acquiert petit à petit, de manière intelligente et sensible, une dimension esthétique et existentielle.

Certes le phénomène des SDF, de plus en plus fréquent dans des grandes métropoles, me choque doublement, car il traduit la détresse d’un individu égaré, livré à lui-même, dans une grande ville prospère, impersonnelle et presque inhumaine. Voir les gens dormir dans les stations de métro, sous les ponts, à l’entrée des jardins et sur les chaussées, me paraît insupportable et insécurisant. Dans ma rue, il y en a un qui a élu domicile sur une bouche d’aération. Cet homme d’une quarantaine d’années, à l’air très doux, écoute toute la journée la radio (principalement de la musique classique et des prières) et hurle parfois dans le silence de la nuit. Il est pratiquement impossible de communiquer avec lui, tellement sa solitude est sauvage, coupée du monde extérieur.

Ce documentaire qui filme Paris uniquement de nuit avec tous ses monuments illuminés, donne la parole aux SDF et leur restitue une dimension d’interlocuteurs. C’est comme si Paris n’était plus habité que par les SDF auprès des monuments, juxtaposition de la déchéance des hommes et de la gloire des peuples. Leurs discours peuvent varier, des plus intelligents aux plus indigents, mais que ce soit dans l’analyse ou dans la régression, ils se révèlent comme allant au-delà de leurs propres limites, car leur expérience, maîtrisée ou subie est extrême.

Certains d’entre eux ont des témoignages d’humanité, à la fois humbles et fascinants. La moyenne de vie des SDF est de 48 ans dans un pays où la moyenne de vie se situe entre 80 et 85 ans. Ils témoignent tous du démantèlement du tissu social et de l’individualisme, qui sont le prix que nos sociétés modernes et matérialistes paient pour leur consommation continue. Comme ils ne produisent plus rien, ils n’ont plus de raison d’être.

L’espace de socialisation est perdu, car ils vivent à ciel ouvert, hors circuit, hors cadre, hors famille, hors communauté, dans une ville où les règles deviennent de plus en plus strictes. D’ailleurs ceux qui résistent le mieux sont ceux qui entretiennent l’espoir, de revivre un jour réunis avec leurs enfants, dont les contraintes de la vie, les ont séparés.

Le documentaire se clôt par un chant magnifique d’opéra, pendant que défilent dans le générique les photos désormais lumineuses des SDF qui, à défaut d’être les acteurs de leurs propres vies, deviennent à l’écran des acteurs à part entière.

Au moment où le monde entier célèbre le centenaire, de la naissance à l’écran du personnage de Charlot, le gentleman vagabond, véritable personnage emblématique du XX ème siècle, créé en 1914, par le génial Charlie Chaplin, nous découvrons que cette œuvre est toujours d’actualité. Elle décrit et dénonce dans ses multiples facettes redoutables et sur un ton ludique et léger, les affres et les travers de notre société contemporaine. ‘Les temps modernes’, ‘Les lumières de la ville’, ‘Le dictateur’, ‘Le Kid’, ‘La ruée vers l’or’, ‘L’immigré’, et tellement d’autres titres évocateurs qui ont été tournés il y a presque un siècle et qui continuent de nous interpeller. La modernité a également un prix et elle peut fragiliser les plus démunis. Tout système produit ses marginaux. L’être humain a toutefois la possibilité de se racheter par une prise de conscience, qui se traduit soit par la réalisation artistique, par la méditation sur lui-même ou par l’action sur le terrain. Il faudra toujours réadapter nos réalités à nos idéaux. Toute société a constamment besoin de cette dynamique interne, qui doit parallèlement la faire progresser et la remettre en question. L’ordre établi a besoin d’être bousculé, pour être par la suite ajusté, rétabli dans ses fondements humanistes et reconquérir sa légitimité.

Bahjat Rizk, 10/04/2014 | Agenda Culturel