Décoration au grade de Chevalier des Arts et des Lettres de Bahjat Rizk

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Bahjat Rizk 2014mercredi 12 mars 2014, 15h30

Hier, nous étions nombreux, venus féliciter Bahjat Rizk pour sa décoration française. L’atmosphère était amicale, tous avions répondu à l’invitation et personne n’a songé qu’il était possible de s’esquiver, convaincus que nous étions convoqués pour affirmer que cette décoration était pleinement méritée.

La relation de Bahjat Rizk avec l’Agenda Culturel ne date que de quelques petits mois, mais la place qu’il a vite occupée dans nos colonnes et chez nos lecteurs est immense. Invariablement, sa chronique mensuelle entre, sitôt publiée, dans la catégorie des ‘articles les plus lus’, la raison en est simple, il évoque ce que nos lecteurs veulent lire, un message mesuré, plein de nuances, toujours d’actualité, il aborde des problèmes de fond avec élégance, quasiment d’une manière nonchalante, mais tellement réfléchie, mûrie par une longue expérience que plusieurs d’entre nous ne soupçonnaient pas.

Son discours que vous lirez plus loin n’est évidemment pas le dernier, vous aurez l’occasion d’en entendre d’autres, car s’il faut des décorations pour révéler les mérites d’un homme, Bahjat est promis d’en recevoir plusieurs.

Nos sincères félicitations à Bahjat, nous restons convaincus que cette décoration, et les suivantes ne vont lui servir qu’à accentuer sa présence par ses écrits au Liban qui a tant besoin d’hommes qui prêchent la tolérance, l’esprit d’ouverture, des hommes qui restent convaincus que ce pays à un message à délivrer, et qui ont le don de le faire parvenir haut et fort.

Emile Nasr

Source : L’Agenda Culturel

Discours de Bahjat Rizk, écrivain et attaché culturel de la délégation libanaise de l’UNESCO

Bahjat Rizk Discours Décoration 2014

La cérémonie symbolique qui se déroule en votre chaleureuse présence aujourd’hui revêt pour moi une importance particulière car le symbolique nous transcende. Etre fait chevalier des arts et des lettres me procure une grande joie et constitue un honneur que je m’efforcerai de mériter, toute reconnaissance présumant une nouvelle responsabilité et un plus grand engagement pour l’avenir.

J’ai toujours cru et je persiste à croire, que la véritable noblesse est celle de l’esprit. Ce sont les valeurs qu’on intériorise et qu’on souhaiterait transmettre. Le combat pour la culture libanaise et pour la francophonie a donné en grande partie, un sens à ma vie. Je n’ai jamais rêvé de gravir les échelons d’une carrière mais d’avoir un cheminement personnel, tout en restant fidèle à des idéaux auxquels je m’identifiais. J’ai eu comme tout un chacun des rencontres parfois belles et d’autres douloureuses, mais la littérature et la philosophie m’ont toujours fourni, ce second regard, qui me permettait de me reconstruire et de retrouver, mon intégrité émotionnelle et intellectuelle, autrement dit ma dignité d’être pensant.

Très tôt, j’ai baigné grâce à l’éducation que j’ai reçue dans une profonde culture libanaise, arabophone et francophone, guidée par les valeurs universelles des droits de l’Homme. Tout mon parcours professionnel s’est échelonné entre les études, l’enseignement et mon engagement au service de la culture libanaise, sa spécificité, son rayonnement et un attachement viscéral à l’héritage francophone, fruit d’un si grand amour réciproque entre le Liban et la France.

Les valeurs qui m’ont éclairé ont toujours mis l’accent sur la beauté, la liberté, la fierté, la justice, la vérité. Certes souvent la réalité était toute autre, dure voire cynique et cruelle mais les références se sont maintenues, inébranlables, inscrites dans une continuité redemptrice.Je n’ai connu que la France généreuse et fière et le Liban authentique et résistant.

Me mettre au service des arts et des lettres de mon pays, était une manière de témoigner et de maintenir notre héritage vivant. Il est entendu que les chevaliers des lettres mènent un combat utopique et que nos armes sont les plumes dans nos mains nues. Le seul bien que je revendique et que je voudrais défendre, est la survie de la spécificité libanaise, en tant qu’espace privilégié de dialogue des cultures, des libertés des groupes et des libertés individuelles.

J’ai toujours pensé que la question identitaire était essentielle parce qu’elle est structurante. Elle peut être envisagée à un niveau existentiel et individuel comme à un niveau politique et collectif.

Je pense que le Liban devrait faire un travail de réflexion sur lui-même. Il ne s’agit pas de chanter uniquement un dialogue des cultures illusoire mais de vérifier, combien il correspond à notre réalité quotidienne. Certes nous ne cesserons jamais de tendre vers un humanisme universel mais nous ne pouvons à chaque fois, nous réfugier dans le déni des conflits, qui traversent depuis plusieurs décennies, la société libanaise dans son ensemble. Nous savons aujourd’hui que tous les conflits de par le monde et à travers le temps sont des conflits culturels.

Nous devons conceptualiser, rationnellement et durablement notre expérience, en dressant un cadre référentiel d’anthropologie politique, à partir duquel nous pourrons débattre, relativiser et aménager, pour mettre nos différences culturelles en partage, plutôt que de les idéologiser et nous éliminer les uns les autres.

Mon travail sur le pluralisme culturel libanais et sur les paramètres d’Hérodote, relève de ce désir de rationnaliser le débat identitaire et d’éviter, qu’il devienne en période de crise, discriminatoire et sanglant. Il y a un espace du débat intellectuel, qui devrait être considéré au Liban comme indispensable. La culture est une fin en soi et non, un moyen comme un autre, d’accéder au politique.

Hélas un intellectuel est souvent marginalisé ou instrumentalisé, dans le système politique libanais. Et c’est également le cas, de la société civile dans son ensemble. C’est une société qui mène deux logiques parallèles, qui peinent à dialoguer.

Le dialogue des cultures est tout d’abord un dialogue avec nous-mêmes, dans cette identité complexe qu’il faudrait définir, à travers des paramètres objectifs, établis il y a 2500 ans par le père de l’Histoire, de la Géographie et de l’Anthropologie.

Je voudrais vous remercier tous d’être là ce soir et de m’honorer, par votre présence. Je voudrais remercier le ministère de la culture français et spécialement monsieur Henri Lebreton, qui dès son arrivée, m’a témoigné une grande écoute et qui me remet, cette belle distinction ce soir. Sans oublier son prédécesseur monsieur Aurélien Lechevallier, avec lequel j’ai tissé, de solides liens intellectuels et humains et madame Andrée Wakim, pour son précieux concours, son soutien continu et son efficacité.

Je voudrais surtout remercier, ma collègue et amie Zeina Saleh, dont la famille a été, une seconde famille pour moi et qui m’accompagne, depuis plus de dix ans, avec bienveillance, générosité, discrétion et rigueur. Elle accomplit elle aussi de son côté, un travail remarquable, novateur et structurant, au service des compositeurs Libanais de musique savante et de la culture et de l’identité libanaises.

Je voudrais remercier ma famille dans son ensemble et surtout ma mère, à qui je dois mon amour de la culture universelle et de la langue française. Elle a veillé patiemment, à nous transmettre outre une éducation, une véritable ouverture d’esprit, le respect d’autrui, la sincérité et l’attachement aux valeurs essentielles.

Finalement, une heureuse coïncidence a voulu, que cette cérémonie se tienne le 11 mars, jour très précieux et mémorable pour notre famille car c’est l’anniversaire de mon père, qui aborde aujourd’hui même, dans toute sa vigueur, sa vitalité, sa maturité, sa lucidité et son éclat sa huitième décennie. Qu’il me soit modestement permis, à cette double occasion, de témoigner de l’influence déterminante qu’il a eue sur moi.

Mon père a été et est toujours, à juste titre pour moi, un exemple vivant de probité, de courage politique, d’intégrité morale, de fulgurance intellectuelle et d’engagement désintéressé et total, pour le Liban.

Durant tout son parcours politique, qui continue à accaparer au quotidien, l’essentiel de son énergie et de sa pensée, il a toujours été humainement tolérant et moralement intransigeant, conciliant une grande transparence et une grande cohérence dans ses convictions.

L’amour des écrits, qui lui a été transmis par son père, journaliste et poète, m’a été à mon tour légué, ajoutant à la filiation du corps, celle de l’esprit.Cet héritage spirituel est le bien le plus précieux, dont mes quatre frères, ma sœur et moi-même, nous sentons dépositaires, d’une manière ou d’une autre, car nous croyons plus que jamais, que le collectif réunit harmonieusement et solidairement, les individualités. Il n’y a de véritable cause que la cause commune.

Etant un homme public, ceci ne nous appartient d’ailleurs pas en propre mais de manière égale, à tous les Libanais, qui se battent toujours au quotidien, pour les mêmes valeurs et pour une identité libanaise bien définie, en accord avec elle même et non dénaturée ou défigurée.

Le Liban, pays du premier alphabet phonétique et de la communication mondialisée, pays du pluralisme culturel religieux et du pluralisme culturel linguistique, pays des libertés individuelles à travers les libertés des groupes, construit durant des siècles par les Pères fondateurs, continuera je l’espère, pour des siècles à venir, à jouer son rôle de médiateur et d’interlocuteur, entre les nations et les peuples sur notre seule et unique planète.

Source : L’Agenda Culturel