Disparition de Paco de Lucía : « Que Dieu te bénisse ! »

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Comment ne pas être sensible à la guitare de Paco de Lucía ? Voilà un très bel article paru dans Le Monde…

LE MONDE | 26.02.2014 à 18h37 • Mis à jour le 27.02.2014 à 09h23 |

Séville (Espagne), 9 octobre 2010. Paco de Lucia lors de la Biennale de flamenco. | REUTERS/MARCELO DEL POZO

Séville (Espagne), 9 octobre 2010. Paco de Lucía lors de la Biennale de flamenco. | REUTERS/MARCELO DEL POZO

Drapeaux en berne, trois jours de deuil annoncés dans sa ville natale, Algésiras, au sud de l’Espagne, déclaration émue du maire José Ignacio Landaluce à l’AFP : « La mort de Paco de Lucía transforme le génie en légende. Son héritage restera pour toujours, de même que la tendresse qu’il a toujours éprouvée pour sa terre. » L’annonce, mercredi 26 février dans la matinée, de la mort du guitariste Paco de Lucía, à l’âge de 66 ans, après une crise cardiaque, sur une plage de Cancún, au Mexique, a été un choc pour sa ville, sa patrie et la communauté mondiale des amateurs de flamenco, dont il était l’un des plus formidables interprètes.

Sa technique, indépassable, sa sensibilité, son érudition, sa générosité de musicien et d’homme seront aussi mises au service d’une relecture du grand répertoire de la musique classique espagnole. Et du jazz, en particulier au sein d’un trio à succès, dans les années 1980, avec le Britannique John McLaughlin et l’Américain Al di Meola, ou en duo avec le pianiste américain Chick Corea.

SOMMÉ DE JOUER DOUZE HEURES PAR JOUR

Né le 21 décembre 1947 à Algésiras, de son vrai nom Francisco Sanchez Gomez, Paco de Lucía apprend la guitare dès l’âge de 4 ans. Son père, ses frères – il prendra le nom de Paco de Lucía en référence au nom de scène de son frère Pepe de Lucía, chanteur, qui lui-même rendait ainsi hommage à sa mère Luzia Gomes –, tout le monde s’y met. Le voilà sommé de jouer douze heures par jour, ce qu’il fera jusqu’au bout. Cet apprentissage, c’est la transmission d’un savoir et d’une tradition, c’est pouvoir un jour gagner sa vie par la musique, c’est aussi trouver un son, un style, une manière.

A l’âge de 12 ans, en 1959, il remporte un prix au Concours international de flamenco de Jerez. Ses débuts professionnels, il les fait le soir, dans les lieux où vit le flamenco. Il joue avec son frère Pepe, sous le nom des Chiquitos de Algeciras (Les Petiots d’Algésiras), une vingtaine d’années à eux deux. Pepe de Lucía fera une honnête carrière, comme leur autre frère, Ramón de Algeciras. Paco de Lucía, lui, porte l’art flamenco à l’un de ses points culminants, tout en le révolutionnant de fond en comble.

EN 1963, LE DÉPART À NEW YORK

En 1963, alors qu’il a rejoint la troupe du chorégraphe et danseur José Greco (1918-2000), il part à New York. Il y croise des musiciens arrivés des années plus tôt, dont Sabicas (1912-1990) et Mario Escudero (1928-2004). On aurait tort de croire que le flamenco ne se pratique qu’en Andalousie : il se trouve partout où il y a des flamencos. C’est grâce à eux, dira plus tard Paco de Lucía, qu’il envisage de faire carrière.

Cela prendra la forme, à partir de 1965, de plusieurs enregistrements en duo avec Ricardo Modrego, dont le très significatif Doce canciones de García Lorca para guitarra, un premier album sous son nom, La Fabulosa guitarra de Paco de Lucía (1967), un duo avec Ramón de Algeciras, qui donnera lieu à quatre albums. La réputation de Paco de Lucía grandit. Comme interprète et compositeur.

Le guitariste espagnol Paco de Lucia lors du 35e Montreux Jazz Festival (Suisse), le 12 juillet 2001. | AP/LAURENT GILLIERON

Le guitariste espagnol Paco de Lucia lors du 35e Montreux Jazz Festival (Suisse), le 12 juillet 2001. | AP/LAURENT GILLIERON

AVEC CAMARÓN DE LA ISLA, UN DUO EXCEPTIONNEL

L’un des événements majeurs de sa carrière est la rencontre avec un phénomène, José Monge Cruz, qu’en raison de son physique menu et de ses cheveux roux, un oncle avait surnommé Camarón (petite crevette). Camarón de la Isla (1950-1992) et Paco de Lucía se retrouvent à Madrid, en 1968, à la Torres Bermejas, célèbre salle de flamenco (tablao), où Camarón de la Isla était artiste résident. Il y reste douze ans. De 1969 à 1977, les deux artistes ne se quittent plus. Neuf albums, des tournées internationales. Ils arrachent le flamenco au zoo folkloriste où avait voulu l’enfermer le franquisme. Un duo exceptionnel dont chacun était capable de fulgurances les plus inattendues. Le goût de quitter la route ordinaire pour rejoindre son temps, une mémoire archaïque qui ne s’endort jamais : anxieuse chez Paco de Lucía, débridée chez Camarón de la Isla.

Dans le même temps, Paco de Lucía mène une carrière solo. Abondante, sa discographie, simplement en flamenco, fait référence : Recital de guitarra (1971), El duende flamenco (1972), font partie des modèles inaccessibles autant qu’enviables de tout guitariste, tout comme Entre dos Aguas (1983), Siroco (1987) ou En vivo (2011). Il a aussi l’intelligence des autres musiques. Carlos Santana, le flamboyant guitariste du rock latino, l’invite, Egberto Gismonti aussi, Al di Meola, pour une fusion jazz et rock. Avec Larry Coryell et John McLaughlin, il fonde The Guitar Trio en 1979. Di Meola remplacera Coryell en 1980 et c’est le succès mondial de l’album Friday Night in San Francisco. Echanges virtuoses, dans lesquels Paco de Lucía ne perd pas son âme. L’idée d’affronter l’improvisation en jazz lui donne de terribles migraines. La modestie fut toujours son fort.

« TE QUEREMOS, MAESTRO ! »

Avec le pianiste Chick Corea, il joue en duo en 1982. Avec ses frères, il constitue un groupe de six musiciens. A partir de la fin des années 1990, il décide de se produire moins. Il est d’autant plus invité partout, et collectionne tous les prix d’un art qui se plaît en concours et distinctions, alors que tout dans ses manières y répugne. Lors de la Biennale de Séville (2012), tout au long de son concert, fusaient du public : « Dios te bendiga, Paco ! », (« Que Dieu te bénisse, Paco ! »), « Te Queremos, Maestro ! » (« Nous t’aimons, Maestro ! »)

Ce jour de la mort de Paco de Lucía, les radios passent à leur habitude environ cinq mesures d’une solea, trois d’une buleria. Dans chaque pastille de son jeu, on entend tout, les ruptures de rythme qui fendent le cœur, chaque phrase habitée d’une épopée de l’âme, le génie musical qui oublie les notes. Et Dieu sait, entre deux de ses bénédictions adressées au génie, s’il en décochait des quadruples, des sextuples croches, Paco de Lucía. Sans que jamais vienne à l’idée de parler de sa virtuosité mais de sa bonté, de sa douceur, de son inquiétude créatrice, de cet art de chanter les cordes.

Source : Le Monde Culture

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Diaporama tiré du Nouvel Obs

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