La violence mondialisée

Non classé

Par Bahjat Rizk, 07/02/2014

Bahjat RizkLes conflits se poursuivent à travers le monde et chaque jour apporte son lot de heurts et de confrontations. Outre les catastrophes naturelles, les conflits humains sont de nature sociale ou sociétale, autrement dit ils touchent la répartition des biens ou la définition de l’identité. Selon les hommes et les lieux, ils sont résolus soit de manière rationnelle (démocratique), soit de manière pulsionnelle (la loi du plus fort). C’est l’éternelle négociation entre l’idéal de l’homme et son instinct de survie.

Le conflit en Syrie a dépassé le seuil du tolérable (135 000 morts et 6 millions de déplacés). Ceux en Ukraine, en Égypte, en Thaïlande, en Tunisie, malgré des dérapages et des abus, restent pour le moment gérables, malgré la violence émotionnelle. Les conflits en Afghanistan, Irak, Libye, République centrafricaine, Mali, après des phases de grande violence physique généralisée, semblent pour le moment en période de latence, suite à l’intervention occidentale, mais peuvent à tout moment se réveiller. Tous ces conflits se situent en dehors de l’Occident (même si l’Ukraine est aux portes de l’Europe) et bénéficient du soutien logistique et matériel de puissances qui se revendiquent régionales ou planétaires.

Les conflits en Occident se résolvent pour le moment par des manifestations démocratiques et non armées, même si la violence verbale s’accentue, traduisant un véritable malaise dans une société qui ne parvient plus à définir de manière stable ses valeurs et à concilier les droits individuels avec l’appartenance au groupe (montée du communautarisme et du nationalisme).

Les différences culturelles, tout en étant structurelles, deviennent forcément, à un moment donné, discriminatoires. Et souvent hélas, une discrimination ne peut être surmontée que par une nouvelle discrimination (de la religion, de la race, de la langue et des mœurs, peu importe le contenu). Nous sommes rattrapés par la démographie et la loi du nombre. Une société a besoin de continuité, de cohérence et de cohésion. Elle doit sans cesse négocier, au-delà de ses différences, des paramètres identitaires pour établir une plateforme culturelle commune qui la fonde et lui permette de définir son projet politique. Les libertés individuelles et l’ordre public sont inversement proportionnels. Nous ne pouvons parallèlement développer les deux, à l’infini. Si le cadre référentiel saute, les individus sont déboussolés et livrés à eux-mêmes. Si le cadre est trop contraignant, ils finiront par dépérir ou par se révolter. La figure référentielle doit savoir tour à tour encadrer et dialoguer. Un documentaire récent sur France 5, sous le titre Révolte, se propose de décrypter les révoltes récentes : France (mai 68), Iran (1978), Pologne (1980), Chine (1989), Union soviétique et Rideau de fer (1989), monde arabe (2010-2014). Il décrit un processus de violence sociétale qui, une fois déclenché, ne peut plus revenir en arrière, avec un déchaînement plus ou moins pacifique de passions qui envahit et submerge la société. Si la société est armée, c’est la guerre civile assurée. Le Liban, depuis les années 70, continue à souffrir de cette fragilité. L’armement des populations renforce cette menace. Que ce soit tout d’abord celui des milices palestiniennes après l’accord du Caire, puis celui des milices chrétiennes, des milices chiites et aujourd’hui des milices sunnites transnationales et locales. De nos jours, la violence semble monter inexorablement : un jour à Tripoli, un autre dans la banlieue sud de Beyrouth, une troisième fois au Hermel ou au centre-ville de Beyrouth. Tout cela s’accompagnant de la menace progressive du vide institutionnel (Parlement, gouvernement, présidence).

Les discours identitaires sont des discours structurants qui peuvent devenir idéologiques et totalitaires et, du fait de la mondialisation, traversent les frontières. Ils nous définissent, mais également nous emprisonnent. Sans remettre en question l’universalité des droits de l’homme, nous nous construisons collectivement à travers des paramètres identitaires anthropologiquement définis, qu’il faudrait pouvoir relativiser et aménager.

Source : L’Orient Le Jour