« Réflexions libanaises », le questionnement de Carole Dagher : Pourquoi le Liban est un rêve toujours à refaire ?

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Carole Dagher Fady Noun

Fady Noun aux côtés de Carole Dagher. Photo Michel Sayegh.

 

DÉBAT « Si nous ne retrouvons pas nos raisons d’être ici, à terme nous ne serons plus là. » Le diagnostic de Carole Dagher est clair. Dépositaire d’un questionnement fondamental qui est celui de beaucoup de Libanais, en particulier chrétiens, elle en résume l’essentiel dans un ouvrage, Réflexions libanaises, qu’elle vient de présenter au Salon du livre francophone qui se tient au BIEL (*).

L’ouvrage est fondamental. Il comprend une série d’articles, dont certains parus dans nos colonnes ou dans La Croix, des textes de conférences ainsi que des réflexions inédites. Dans sa présentation publique, l’auteure en a résumé le questionnement en termes neufs. « Le Liban est un rêve que nous essayons tous de réaliser. Mais ce rêve rappelle trop le travail de Sisyphe, il est toujours à refaire. Pourquoi ? »
« Par ces réflexions, j’ai voulu interpeller chacun d’entre nous, enchaîne-t-elle. Quand on évoque les maronites et les chrétiens orientaux et leur apport au Liban moderne, on se rattache à un passé glorieux. Or nous sommes aujourd’hui la caricature de nous-mêmes. Le fossé entre la grandeur de ce qui a été pensé et ce que nous voyons est immense. Où se situe le point de rupture ? Pourquoi avons-nous laissé les choses se dégrader, et ce avant même d’être pris dans l’engrenage de la guerre ? On parle du modèle libanais, du pluralisme… Jusqu’à quel point est-on parvenu à construire une conscience nationale qui dépasse les appartenances communautaires ? »
Carole Dagher dit ne pas avoir « de réponses claires » à ces questions. Elle n’en a pas moins des éléments de réponse. « Je pense à la corruption, dit-elle, qui commence à petite échelle puis qui grandit. »
« C’est comme un cancer, précise-t-elle. Quand il n’est pas endigué par un homme ou un groupe d’hommes à la tête de l’État, ou par des garde-fous, dans la presse, la magistrature, la société civile, la conscience citoyenne, ce cancer finit par se propager dans le corps et ça empêche la construction de l’identité. »

Visages d’ombre et de lumière

« Nous avons, dans notre histoire, des périodes et des visages d’ombre et de lumière, enchaîne Carole Dagher. Je pense profondément que la lumière est vouée à estomper les ténèbres. À condition que nous soyons tournés vers cela, à condition que nous croyions en nous-mêmes, que nous retrouvions notre élan créatif. Si nous ne nous attachons pas à la source, à ce qui fait que nous avons été là, malgré les épreuves, si nous ne retrouvons pas nos raisons d’être ici, à terme nous ne serons plus là. Pas nous, mais dans trois ou quatre générations. »
Et de préciser : « Et ça ne veut pas dire nécessairement être là physiquement. Je pense beaucoup aux Libanais de la diaspora. Ces gens-là souvent font beaucoup plus pour le Liban que peut-être des Libanais qui sont au Liban physiquement, mais qui ne sont pas suffisamment engagés. »
« Je parle beaucoup du pacte et de la formule dans le livre, souligne Carole Dagher. Le Liban est un projet commun islamo-chrétien. Ce n’est pas un projet qui appartient aux maronites, aux druzes ou aux chiites. Sinon, il n’existerait pas. Il y a eu, à un certain moment de notre histoire, une vision ; il y a eu des hommes qui ont eu le courage de commencer à construire un État ensemble. Certes, il y a eu aussi des moments où nous sous sommes entretués, et pas seulement durant la guerre civile. Ce rapport a toujours été le nôtre à travers l’histoire. Nous sommes une terre qui n’a connu que les vicissitudes de l’histoire. Mais à travers tout ça, il y a eu une belle réalisation qui est le Liban. Comment entretenir ou faire renaître la flamme ? »

Le défi libanais

« Peut- être que le doute est inhérent à la nature même du Liban ? enchaîne l’auteure. Le Liban est un défi dans cette région. Ce partage de la vie quotidienne, du sommet jusqu’à la base, est unique dans tout le monde arabo-musulman. Est-ce qu’il pourra continuer ? Et est-ce que, pour qu’il se poursuive, il faudra penser autrement, faire un nouveau pacte ? Est-ce qu’on peut créer un État laïc ? Dans un pays gangréné par le confessionnalisme, ne faut-il pas se mettre à réfléchir à un nouveau pacte, une nouvelle formule ? »
« Et maintenant, on va où? Le titre du film de Nadine Labaki est pertinent. Quel Liban reconstruire ensemble?, conclut Carole Dagher, le Liban casino, ou le Liban qui apporte une solution à l’ensemble de la région, participation au pouvoir, émancipation de la femme, citoyenneté ? Où en est-on de tout ça ? Quelle éducation voulons-nous ? Quelle économie ? Quelle place pour l’agriculture ? »
« C’est effrayant de penser qu’il y a tant de choses à repenser, à refaire, finit l’auteure, non sans rendre un vibrant hommage à une société civile résiliente qui continue de jeter des ponts entre les communautés. Je pense qu’il y a un esprit libanais, un esprit libaniste, mais il faut réfléchir à la manière d’imperméabiliser la société. Il y a des courants d’air… »

(*) « Réflexions libanaises », de Carole Dagher, L’Harmattan, 2013.

Fady NOUN | 07/11/2013. Source : L’Orient Le Jour