Ghada Shbeir à l’IMA : « Un concert est toujours le fruit d’une longue recherche »

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Le 18/02/13

Spécialiste de musique classique arabe, qu’elle soit profane ou sacrée, interprète, théoricienne et chercheuse, Ghada Shbeir de passage à Paris pour donner un concert à l’Institut du Monde arabe, nous parle de son parcours et de sa vision du chant oriental. Cette chanteuse hors du commun, dont la voix à la vélocité incandescente côtoie le dépouillement le plus absolu, prépare très longuement chacun de ses passages sur scène.

Comment êtes-vous venue à la musique et quel a été votre parcours ?

Mes parents étaient très mélomanes et, depuis ma toute petite enfance, j’ai été bercée par la musique d’Asmahane, Oum Koulsoum, Nazem el Ghazali et les Rahbani. A l’école je chantais dans le chœur, mais petit à petit, on a commencé à me confier des solos pour les grandes occasions, la fête des mères, la fête de l’école… Mais c’est à 17 ans que j’ai vraiment commencé à travailler ma voix et à étudier la musicologie à l’Université Saint Esprit de Kaslik. A l’époque, je ne savais pas très bien si je voulais être interprète, musicologue ou professeur. Le père Louis Hage, à l’époque doyen de la faculté de musicologie dont il est le fondateur, qui était un merveilleux musicien et pédagogue, a remarqué que j’avais une voix à couleur orientale et traditionnelle ainsi qu’une excellente diction et une très bonne prononciation de la langue syriaque et de la langue arabe.

Vous êtes donc en même temps chanteuse, chercheuse et musicologue. Parlez-nous de cette triple orientation.

Très attirée par la littérature de l’époque arabo-andalouse, je me suis naturellement intéressée aux Mouachahat, qui sont des poèmes chantés. J’ai réalisé au fil de l’approfondissement de mes recherches à quel point, en musique arabe, la langue appelait la musique. Elle en est totalement indissociable. Cette langue tellement riche peut être interprétée de milliers de façons, qu’il s’agisse de musiques sacrées chrétienne ou musulmane ou encore de chants d’amour. J’ai constaté la même chose avec la langue syriaque qui était la langue du Christ. La musique se confond dans la langue. La langue du Christ et la langue arabe du Coran portent en elles toute la tradition musicale orientale et le rapport de la langue à la musique est une véritable philosophie en tant que telle.

En somme vous avez tiré de l’oubli un répertoire que l’on n’interprétait plus. Et dans ce sens vous avez effectué un travail comparable à celui de la cantatrice Italienne Cécilia Bartoli qui donne une seconde vie à des compositeurs italiens totalement oubliés de l’époque baroque. Sauf que pour vous la difficulté est plus grande car la musique que vous ressuscitez n’a jamais été écrite.

Un travail très important avait déjà effectué sur cette musique classique arabe lors du Congrès du Caire qui s’est tenu en 1932. On peut considérer qu’en ce domaine, il y a l’avant et l’après congrès du Caire.

Mais il est vrai que pour tirer cette musique des limbes, il a fallu effectuer un travail de recherche colossal car la musique n’était pas écrite et elle se transmettait oralement. Comme on ne dispose pas d’enregistrements, la seule façon d’avoir des informations est de consulter les traités de l’époque tel Kitab el aghani qui au Xe siècle, en 24 volumes décrit et analyse très en détail les interprètes de l’époque. Au XXe siècle, la revue Raoudat el Balabel, fondée au Caire et dirigée par le compositeur libanais Iskandar Chalfoun, est une mine d’information extraordinaire sur la musique arabe.

Dans votre concert à l’Institut du Monde Arabe vous chantez a cappella et avec instruments et vous faites la part belle à l’improvisation.

Oui en effet je fais beaucoup d’improvisation sur scène. Un chanteur doit pouvoir apporter sa touche personnelle à une interprétation. La manière de chanter est différente selon le texte que l’on porte. On peu chanter de façon nasale, gutturale, buccale, en voix de tête. En musique orientale, nous avons la chance d’avoir cette liberté d’interprétation et d’improvisation que la musique occidentale, qui est beaucoup plus codifiée, ne connaît pas. On ne chante pas seulement parce qu’on a une belle voix. Il faut laisser un message, une interprétation, savoir ce que l’on chante et pourquoi on le chante. Comment porter un texte, le comprendre, le mettre en musique et enfin le chanter. Un chanteur ne doit pas perdre son identité.

Propos recueillis par Zeina Kayali à Paris

Source : Agenda Culturel