Le Liban, pays rêvé, pays réel ?

OPINIONS – mardi 4 décembre 2012, par Faten MOURAD

Il est des films dont vous ne sortez pas indemne. Il vous font réfléchir, vous questionnent sur vous-même et sur votre identité. Le film Le pays rêvé, de la jeune réalisatrice libanaise Jihane Chouaib, en est un. J’ai assisté à son film sans la connaître et sans même savoir de quoi il s’agit, juste d’un film libanais qu’il fallait, en tant que Libanaise, soutenir. J’en suis ressortie très touchée et émue. La réalisatrice a dû quitter son pays, avec sa soeur et ses parents, à l’âge de 3 ans, pour fuir la guerre civile qui sévissait dans le pays. C’était en 1975. Et cet exil forcé l’a obligée à se demander qui elle était et de quoi elle est faite. Elle s’était sentie tenue de questionner son identité car, quelque part en elle, il y avait un lieu dont elle rêvait et qu’elle appelait «le Liban, mon pays». Ainsi est né le film qui raconte l’exil de quatre personnages d’une quarantaine d’années qui ont dû quitter leur pays d’origine malgré eux. Elle a eu la bonne idée de leur demander de retourner dans le pays qui les a vus naître pour savoir si leur «libanité» était toujours présente en eux, s’ils se reconnaissaient dans ce pays, si leur identité libanaise est toujours active. L’un a refusé d’y aller pour conserver l’image du Liban qu’il se faisait et pour «ne pas mettre en danger son monde intérieur». Le deuxième est passé par la musique et le mouvement, préférant s’exprimer par son corps plutôt que par les mots. Le quatrième personnage du film est rentré au pays, pour la première fois depuis les années 80, en 2005. Même s’il n’y avait jamais vécu, il s’est institué le guide de la réalisatrice et semblait se mouvoir comme dans un rêve. Le dernier personnage est la plus intrépide des quatre. Il s’agissait d’une journaliste qui n’a jamais appris l’arabe et qui voulait le faire pour retrouver ses racines. Son retour était volontaire et ne s’était pas fait dans la facilité. Je ne donnerai pas le mot de la fin car je souhaite que le lecteur de ces lignes puisse le découvrir lui-même en allant voir le film. Juste après la projection, un débat animé par l’excellent attaché culturel de la délégation du Liban à l’Unesco, M. Bahjat Rizk, a eu lieu dans le café du cinéma, en présence de la réalisatrice. Touchées et émues, la plupart des personnes qui ont assisté au film sont restées, et je voyais bien qu’ils voulaient réagir. M. Rizk a ainsi résumé brillamment le film qu’il a trouvé excellent mais un peu trop centré dans le rêve et le fantasme, et qu’il fallait à un moment donné recadrer; d’autres, dont la réalisatrice, ont estimé qu’au contraire, c’est dans le rêve qu’on pouvait retrouver son identité. En tout cas, les réactions multiples du public démontraient l’intérêt pour le thème du film. Étant une Libanaise expatriée depuis plus de trente-deux ans et ayant la nationalité française, le film m’a permis de me questionner sur moi-même, afin de savoir si mon identité libanaise était toujours présente ou si la deuxième identité avait pris l’ascendant. Malgré les longues années d’exil forcé, j’ai toujours un attachement pour mon pays d’origine. Mes racines libanaises sont toujours ancrées dans la terre. Je n’ai pas demandé à partir, mais les circonstances m’y ont forcée. Inconsciemment et sans me rendre compte – je le réalise maintenant –, je me suis trouvée travaillant dans une institution culturelle réunissant ma culture d’origine, l’arabe, et celle de la France. Comme si le fait d’être loin de mon pays m’avait forcée à y retourner pour me maintenir attachée. Je ne sais pas si je retournerai vivre un jour au Liban (même si l’idée me tente parfois), mais ce qui est sûr, c’est que mon identité et mes racines resteront toujours vivaces en moi. J’invite tout le monde à aller découvrir le film de cette jeune réalisatrice prometteuse, car le thème de l’exil et de l’identité est universel, et parce que ce film donne à réfléchir. On en sort plus intelligent. Je souhaite à Jihane Chouaïb de continuer à faire des films aussi intéressants, attachants et émouvants.

Source : L’Orient Le Jour