Violences identitaires

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vendredi 5 octobre 2012, par Bahjat RIZK

Chaque jour nous apporte, à travers les médias, son lot de débordements de violence commis à travers la planète et qui reflètent l’interpénétration des cultures et la perte des repères due à la mondialisation.

Certes, la révolution des moyens de communication a ouvert et élargi l’espace planétaire aux niveaux politique, économique et culturel, tout en libérant des pulsions archaïques qui menacent de nous livrer au chaos, à défaut d’une réglementation rapide et rationnelle tant sur le plan financier que sur le plan identitaire. Nous ne savons plus quelles sont les priorités que nous défendons et nous nous heurtons au relativisme éclaté de nos valeurs culturelles qui paraissent de plus en plus contradictoires en l’absence d’un cadre référentiel, stable, commun et unifié. Cela est dû au fait que nous appartenons tous à une humanité commune, mais que nous appartenons également à des groupes identifiés par la religion, la race, la langue et les mœurs. Comment concilier nos libertés individuelles et nos appartenances collectives ?

Du film médiocre et dégénéré, intitulé frauduleusement L’innocence des musulmans, qui dégénère lui-même en manifestations anti-Occident, entraînant la mort spectaculaire par asphyxie de l’ambassadeur des États-Unis, aux caricatures douteuses de Charlie Hebdo ; des massacres quotidiens en Syrie qui ont déjà fait 30 000 morts entre révolution populaire et guerre civile, au lynchage à mort pour un mauvais regard de deux jeunes gens exemplaires, eux-mêmes issus de l’immigration, par une bande de quinze voyous âgés entre 16 et 21 ans, en mal de repères et d’autorité, dans une banlieue de Grenoble ; du viol par des policiers en Tunisie d’une jeune femme obligée de comparaître au tribunal pour attentat aux bonnes mœurs, aux multiples maltraitances subies par d’autres femmes et enfants dans des pays régressifs et répressifs, virant sous l’intégrisme religieux : chaque jour nous apporte un lot nouveau de violences culturelles identitaires. Sans oublier les révoltes populaires en Grèce, en Espagne et au Portugal contre la récession et l’austérité, les licenciements industriels abusifs, les sportifs qui, du jour au lendemain, passent sans transition du stade d’icônes (y compris publicitaires) à celui de quasi délinquants (parieurs sur leur propre défaite ou tricheurs), au mépris de l’éthique sportive. La liste est bien trop longue et l’on ne saurait tout énumérer.

Nous sommes submergés de manière continue par des images agressives, sans avoir le temps de mettre de la distance, de faire le tri et d’ordonner les informations qui nous parviennent car nous sommes constamment soumis à des identifications contradictoires qui nous interpellent dans notre subjectivité et qu’il nous semble impossible de rationaliser. Qu’est-ce qui est permis et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Où se situe le seuil de l’intolérable ? Comment reconstituer une autorité morale qui vaille pour tous, au-delà des frontières ?

Les institutions internationales (notamment celles des Nations unies) établies après la Seconde Guerre mondiale sont incapables de réguler ce désordre et les dirigeants du monde, à découvert, sont impuissants à s’entendre et sont dépassés par la vague de crises successives, à tel point qu’ils échouent à peine élus dans une chronique d’échec annoncé. Pourquoi ce XXIe siècle, qui nous semblait si radieux et prometteur après la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’empire soviétique, nous apparaît-il soudain si opaque et sombre, sans illusion et presque sans espoir ?

Menaces écologiques, menaces économiques, menaces démographiques, menaces politiques, menaces identitaires, nous vivons dans l’insécurité d’appartenir à un monde qui semblait prêt à s’unifier et qui se met à se fissurer de toutes parts. Comment absorber toute cette violence, maintenant que nous recevons tous immédiatement l’information en direct et en temps réel ?

Nous étions dans une logique d’États-nations au XIXe siècle (après la première révolution des moyens de communication) et puis dans une approche de deux blocs au XXe siècle (après la deuxième révolution des moyens de communication) et nous nous retrouvons dans un monde globalisé au XXIe siècle (après la troisième révolution), avec une perte de frontières mais également de repères.

Pour pouvoir à nouveau unifier notre monde aujourd’hui, il faudrait inventer au niveau des collectivités (infranationales et transnationales) un cadre de reconnaissance mutuelle qui les intègre dans une même grille de compensation positive afin de surmonter les différences culturelles, certes structurantes mais discriminatoires, et afin de les relativiser. L’essentiel c’est d’éviter les ruptures et les guerres civiles. Le cadre national est devenu étroit, le cadre mondial n’est toujours pas défini, ni maîtrisé. Par la transmission de l’image, nous ne pouvons plus ignorer ce qui se passe, tant chez le voisin le plus proche que chez l’humain le plus lointain. Nos différences culturelles existent, nous ne pouvons les nier mais devons les gérer et se partager le plus pacifiquement l’espace de notre planète de plus en plus restreint.

Définir les paramètres identitaires et les négocier au niveau culturel pourrait contribuer à aider les peuples à se comprendre et à se respecter, en évitant les débordements pulsionnels et passionnels. Depuis le début de l’histoire culturelle humaine, ces paramètres n’ont pas changé et ont dû cohabiter dans un espace de moins en moins vaste. Nous sommes tenus de vivre dans un même monde que, soit nous parvenons rationnellement à encadrer, soit qui nous explose dramatiquement entre les mains.

Bahjat RIZK