Pour les enfants de Baal Mohsen et de Bab el-Tebbaneh, les chants plus forts que la guerre

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Par Scarlett HADDAD | 17/08/2012

OFFRE-JOIE Dans le tunnel où s’enfoncent de plus en plus les Libanais, une lueur d’espoir donnée par Offre-Joie ! L’association a réussi à réunir des enfants de Jabal Mohsen et de Bab el-Tebbaneh dans le cadre d’une colonie de vacances. Sortis de leur environnement violent, les enfants de cette guerre qui ne dit pas son nom apprennent à se détendre, se respecter les uns les autres… et s’aimer ?

Dans leur vie quotidienne, seul un escalier les sépare, mais chaque marche est pétrie de haine à la fois confessionnelle, politique et quasi ancestrale. Unis dans une même misère sans fond, les habitants de Jabal Mohsen et de Bab el-Tebbaneh auraient pu s’entendre, mais les ambitions politiques et les sensibilités confessionnelles ont saboté les relations de voisinage qui se sont transformées en haine réciproque sur fond de violence. Les enfants des deux côtés de l’escalier sont les principales victimes de cette animosité. Non seulement ils sont formés à se détester, mais ils ne savent plus jouer qu’à la guerre. Offre-Joie, qui, depuis des années, a choisi d’axer son action sur les enfants, qui sont les plus fragiles, mais aussi qui constituent le seul espoir d’un avenir meilleur, a d’abord décidé d’améliorer leur environnement . Elle a commencé par repeindre et réhabiliter les maisons (autant que possible) le long de la ligne de démarcation entre les deux quartiers ennemis, allant même jusqu’à aménager un petit espace entre les deux en terrain de jeux. À chaque nouvel affrontement, ce terrain est déserté et l’escalier entre les deux quartiers devient impraticable. Mais à chaque accalmie, Offre-Joie reprend ses efforts de réconciliation et le centre qu’elle a ouvert au milieu de l’escalier redevient un lieu d’accueil pour les deux parties.

Mais dans ce contexte de plus en plus tendu, le moteur et l’âme d’Offre-Joie, Melhem Khalaf, a décidé de frapper un grand coup. Il a eu l’idée un peu folle de réunir les enfants des deux quartiers dans une colonie de vacances à Kfifane, à l’école qui sert de siège à l’association. Une cinquantaine d’enfants entre 7 et 13 ans sont ainsi montés dans deux bus différents pour passer dix jours dans le décor apaisant et serein de l’école de Kfifane, entourés d’une vingtaine de moniteurs, tous des jeunes volontaires, et de deux adultes, un habitant de Jabal Mohsen et un autre de Bab el-Tebbaneh. Abdallah – un moniteur qui en est à sa quatrième colonie cet été et qui déclare non sans humour que depuis qu’il a attrapé le virus d’Offre-Joie, il ne s’en est jamais remis –, raconte qu’après la première escale dans une pâtisserie de Tripoli, les passagers des deux bus se sont mélangés dans une joyeuse excitation. Pendant dix jours (la colonie touche à sa fin), ils ont appris à se côtoyer, jouer ensemble, se disputer aussi, mais en essayant de se respecter et de s’habituer les uns aux autres.

Une grande misère

Le pari n’était pourtant pas évident, ni facile, reconnaît Abdallah. Les enfants qui vivent dans un environnement violent et dans la plus grande des misères sont souvent livrés à eux-mêmes et reproduisent les actes et les propos de leurs aînés. Ils ont d’ailleurs pour la plupart des problèmes psychologiques. De l’avis de tous les moniteurs, le plus difficile est Salah, un garçon de 11 ans, hyperactif, incapable de se concentrer et violent. Le père Jean Rouquette, qui accompagne Offre-Joie depuis ses débuts, dit de lui : conscient de l’attention particulière dont il fait l’objet, Salah est en train de devenir un petit chef.

Devant nous, le petit garçon joue au dur. Il s’empare du couteau de cuisine destiné à éplucher une orange et le tourne entre ses mains, se voulant menaçant, mais il redevient très vite un enfant malicieux et fier lorsqu’il raconte avoir mis deux buts au cours du match de football. Il espère pouvoir devenir un joueur professionnel, lui qui, dans son quartier, joue plus souvent avec les fusils qu’avec le ballon.

En dix jours, ces enfants privés de tout sauf de violence vont de découverte en découverte. En dépit d’une otite aiguë négligée par ses parents faute de moyens et soignée à la colonie, Hassan raconte avec émerveillement sa visite à la grotte de Jeïta, les stalactites et les stalagmites, sans parler du parcours en bateau. Soudain, au milieu du récit, Ali et Mouemène débarquent en colère. Ils se seraient fait agresser par d’autres enfants et ils menacent de riposter, estimant avoir été humiliés. Avec une patience presque angélique, les moniteurs tentent de les calmer et surtout de leur rappeler les trois règles apprises au début de la colonie : 1 – Amour, respect, pardon ; 2 – Pas d’insultes ; 3 – On ne touche pas l’autre. Avec toute l’autorité que lui confère la confiance que les enfants ont placée en lui, Melhem intervient, calmant le nerveux, consolant le chagriné et aidant celui qui se sent isolé. Melhem et son équipe de moniteurs – dont un Français de Suède, Axel, et un autre, Momo, envoyé par l’État français dans le cadre d’un programme pour le travail social et humanitaire – ne cachent pas leur effarement face à la situation psychologique des enfants. Ils racontent que les gosses grincent des dents sans s’en rendre compte tant ils sont tendus.

De peur, je dors sous le lit…

Au début, ils se méfiaient de tout et le manifestaient violemment. Mais petit à petit, ils ont appris à se détendre et retrouver une certaine sérénité. L’un d’eux a même demandé à rester à Kfifane : « Ici, a-t-il dit, je dors. Chez moi, je me retrouve souvent sous le lit tellement j’ai peur. » Un autre porte fièrement le tee-shirt et la casquette d’Offre-Joie. Il en voudrait encore, mais ne sait pas comment les réclamer. Un moniteur explique : « Ils viennent sans rien avec juste les habits qu’ils portent sur le dos et une crainte d’être heureux. » Axel renchérit : « Au début, j’ai été frappé par le fait qu’ils réagissent au quart de tour et le moindre incident prend des proportions énormes. Ici, on parle aussi beaucoup de religion. Mais au fond, ils sont comme tous les enfants du monde. Personnellement, je n’arrivais pas à distinguer celui qui vient du quartier du bas (Bab el-Tebbaneh) de celui qui vient du haut (Jabal Mohsen), et à la fin de la colonie, les enfants sont tristes de nous quitter. C’est cela notre grande réussite. Ce sont aussi des résultats concrets. Avec peu de moyens, Offre-Joie réussit de grandes choses. » Momo est aussi convaincu que ces dix jours ont permis aux enfants de se détendre et de tisser des liens entre eux. « À la colonie, ils réapprennent à être des voisins, non des ennemis. Il y a certes eu quelques bagarres, mais elles ont été vite circonscrites, les enfants étant soucieux de ne pas déplaire aux moniteurs et surtout de profiter de cette occasion unique », raconte-t-il.

Justement, n’est-elle pas trop unique, une sorte de goutte d’eau dans la mer, car une fois rentrés chez eux, toute la tension revient ? « Il leur reste d’abord de beaux souvenirs, mais aussi un nouvel horizon », répond le père Rouquette, que tout le monde appelle ici Jean. Offre-Joie ne peut pas changer leur environnement, mais elle peut leur donner le goût et la volonté d’un autre avenir, d’un autre destin. D’ailleurs, le travail de l’association ne se limite pas à la colonie de vacances. Elle continue inlassablement à rouvrir le centre situé entre les deux quartiers et tenter de refaire ce qui est défait par les affrontements. « Nous ne baisserons pas les bras, affirment les moniteurs. Le désespoir n’est pas dans le dictionnaire d’Offre-Joie. Un jour, les chants d’amour et de joie que nous apprenons aux enfants de Baal Mohsen et de Bab el-Tebbaneh résonneront plus fort que le bruit des fusils et des canons. »

Source : L’Orient Le Jour