Le monde comme il va

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11/07/2012, par Bahjat RIZK

Pendant que le frère-président élu il y a moins de deux semaines s’époumone sur la place Tahrir, bondée de rebelles et de croyants, rassurant l’Occident sur ses desseins futurs et tâchant de se présenter, tout en restant fidèle à ses principes de base, de la manière la plus moderne, la plus progressiste et la plus ouverte possible, afin de conquérir son espace politique et d’empêcher l’armée de confisquer à nouveau le pouvoir, la gay pride défile en masse, presque le même jour, place de la Bastille pour célébrer par anticipation l’annonce en fanfare par la ministre de la Famille et le Premier ministre lui-même de l’institutionnalisation avant la fin de l’année du mariage homosexuel et la possibilité d’adoption, conformément à l’une des promesses phares du président socialiste fraîchement élu et en application, du triptyque structurant, sacro-saint révolutionnaire : liberté, égalité, fraternité.

Au même moment, l’Angleterre poursuit en grande pompe les festivités du jubilé de diamant de sa souveraine, en attendant l’ouverture prochaine des Jeux olympiques de Londres, et l’Italie et l’Espagne s’affrontent pour la finale de l’Euro de foot et font corps conjointement pour la sauvegarde de l’euro monétaire défaillant, sous les yeux du l’ancien-nouveau couple franco-allemand, qui débat interminablement et en boucle de la croissance, de la rigueur et de la priorité de l’Europe économique ou de l’Europe politique. Parallèlement et quotidiennement, les civils en Syrie continuent à mourir face à un régime dictatorial implacable, soutenu internationalement par la Russie et la Chine, et intérieurement par une armée communautaire, avec l’appui régional de l’Iran et la menace de la Turquie voisine, mais avec le désaveu des pays du Golfe, avec à leur tête le royaume d’Arabie.

Le Liban, comme d’habitude, sert de caisse de résonance à tous les problèmes régionaux et de terrain d’affrontement et de négociation ardue, compte tenu de sa structure pluricommunautaire et pluriculturelle, et se veut exemple vivant et privilégié de pays de dialogue des cultures ou, en référence désormais classique et continue, de l’échec cuisant et flagrant de ce même dialogue. La probable visite du pape en septembre prochain vise à renouveler cette vocation du Liban-pays message, consacré par son prédécesseur, le bienheureux Jean-Paul II.

Deux semaines auparavant, la réception de l’académicien Amin Maalouf, succédant au siège de Claude Lévi-Strauss, réaffirmait cette même conviction. Pourtant le jour même, la politique Nadine Morano, piégée par l’humoriste Gérard Dahan, déclarait à celui qu’elle croyait être un dirigeant du Front national qu’elle ne voulait pas « d’un second Liban » chez elle.

Qu’on le veuille ou pas, qu’on le reconnaisse ou pas, toutes ces situations conflictuelles ou consensuelles sont à la base culturelles.

Nous nous apercevons de plus en plus que c’est bien le culturel qui fonde le politique et l’économique, et que le processus d’identification est un processus dynamique de négociation permanente entre des constantes identitaires structurantes ou déstructurantes, selon que ce processus aboutisse ou échoue.

C’est ainsi que, tout en gardant en perspective l’idéal universaliste de l’humanisme et des droits de l’homme, la pratique réaliste nous contraint à conserver en ligne de mire l’instinct ségrégationniste de survie et de discrimination. Dans notre rapport dialectique au monde, nous ne pouvons écarter ni la tendance vitale à la transcendance ni la pulsion tout aussi vitale de conservation, de conquête et de domination. Le sujet des différences culturelles doit nécessairement être abordé, dans une approche plus complète, dans son double aspect de complémentarité et d’opposition, d’assimilation et de rejet. Ainsi, selon le cas, l’élection d’un religieux (ou issu d’une confrérie) à la tête d’un État peut s’avérer solidaire et salutaire, ou sectaire et suicidaire. Elle peut inaugurer une ère de compromis, d’ouverture, de reconnaissance et de dialogue, comme également être le prélude à une ère d’obscurantisme, d’archaïsme et de régression. Il me semble toutefois incontournable pour rationaliser le débat identitaire d’accepter la réalité des constantes paramétriques identitaires (paramètres d’Hérodote : langue, religion, race et mœurs) afin de pouvoir mieux les compenser.

Ainsi l’optimisme idéaliste d’Amin Maalouf va de pair avec le pessimisme réaliste de Claude Lévi-Strauss. Nous avons besoin du premier pour continuer à croire et espérer, et du second pour prendre conscience et prévenir.

Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire (1952) prône l’égalité des cultures, et dans Race et culture (1971) avance l’idée de « seuil biologique » des cultures pour pouvoir se préserver. Amin Maalouf porte à l’Occident la version des Croisades vues par les Arabes, dénonce Les identités meurtrières et Le dérèglement du monde.

Les deux ont été élus symboliquement au même siège de l’instance la plus prestigieuse pour la langue française, créée par le cardinal de Richelieu, prince de l’Église et homme politique et militaire par excellence, qui contribua grandement, par la politique et les armes, à l’affaiblissement du protestantisme en France et au renforcement de la langue par l’établissement de l’Académie. Le rituel de réception du futur Immortel comporte, tel qu’il nous a été rapporté, de contempler derrière un paravent, en tête à tête si l’on ose dire, le masque mortuaire de Richelieu, le père fondateur de cette institution.

Cet universalisme et cet humanisme nous appartiennent à tous en tant que race humaine, mais la spécificité de nos cultures nous oblige à négocier nos espaces et à les protéger, à travers des engagements, des alliances et même des affrontements.

C’est là tout notre dilemme entre notre relativité toute humaine et notre quête d’immortalité et d’éternité.

Bahjat RIZK

Source : L’Orient Le Jour