Ghassan Tuéni s’en est allé

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olj.com | 08/06/2012

Ghassan Tuéni.

Ghassan Tuéni.

LIBAN Le Liban perd un monument de la presse écrite et une grande personnalité politique et diplomatique ; le quotidien an-Nahar orphelin.

Ghassan Tuéni est décédé aujourd’hui vendredi à l’âge de 86 ans. Avec sa mort, le Liban perd un grand journaliste, un diplomate et un homme politique dont le parcours a traversé l’histoire du pays du cèdre.

Né en 1926 et doté d’une personnalité exceptionnelle, Ghassan Tuéni fut député à 25 ans. Il a également occupé plusieurs fonctions ministérielles et diplomatiques : il fut notamment ambassadeur du Liban en Grèce puis à l’ONU où il côtoya les grands de ce monde.

Il est considéré comme le principal artisan de la résolution 425 du Conseil de sécurité en 1978 qui a appelé Israël à retirer ses troupes après son invasion du sud du Liban, et qui ne se matérialisera qu’en 2000.

Propriétaire et ancien patron du journal à grand tirage an-Nahar, Ghassan Tuéni fut également PDG de L’Orient-Le Jour.

Surnommé le « doyen des journalistes libanais », Ghassan Tuéni est l’auteur de plusieurs ouvrages en arabe et en français, dont « Une guerre pour les autres » (1985) sur la guerre civile au Liban.

Si sa vie fut passionnante et parsemée de défis, elle fut également jonchée de drames. Ghassan Tuéni a perdu son fils aîné et député Gebran dans un attentat près de Beyrouth en décembre 2005 après le retrait des troupes syriennes du Liban.

Lors des funérailles de Gebran, anti-syrien notoire, suivies par des milliers de Libanais, il avait appelé au pardon, dans un Liban en proie alors aux divisions sectaires et secoué par de nombreux assassinats d’hommes politiques et de journalistes hostiles au régime de Damas. Ghassan Tuéni occupera par la suite la place de son fils assassiné dans l’hémicycle.

La mort de Gebran venait s’ajouter à celle de sa première fille Nayla, décédée en bas âge, de son autre fils, Makram, tué dans un accident de la route alors qu’il poursuivait ses études à Paris, et de celle de Nadia Hamadé, sa première épouse issue d’une grande famille druze et décédée des suites d’une longue maladie.

Ghassan avait pris en secondes noces Chadia el-Khazen.

Diplômé en philosophie de l’université américaine de Beyrouth (AUB) en 1945 et détenteur d’une maîtrise en sciences politiques de l’université de Harvard en 1946, il a enseigné les sciences politiques en tant que maître de conférences à l’AUB entre 1947 et 1948.

Il a été salué par le journal Le Monde comme étant un « modèle d’indépendance dans une presse arabe souvent inféodée aux Etats ou aux partis politiques ».

L’image qu’ils garderont de Ghassan Tuéni

TÉMOIGNAGES Ils ont connu Ghassan Tuéni à des époques différentes, dans des contextes différents. Ils se souviennent.

Michel Eddé, PDG de L’Orient-Le Jour

« C’est un homme qui a beaucoup souffert, il a perdu toute sa famille. Ce que je retiens de lui, entre autres, c’est son attachement au Christ. C’est ça qui lui a permis de tenir le coup.

Ghassan était aussi un homme très pudique ».

Issa Goraieb, éditorialiste de L’Orient-Le Jour

« Les voyages, l’aventure ? Détrompez-vous mon jeune ami, c’est dans une vie monacale que vous êtes en train d’entrer ! ». C’est ce que Ghassan Tuéni m’avait dit en m’engageant, en mai 1965, au quotidien Le Jour.

Nagib Aoun, rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour

« J’ai fait mes premiers pas dans le journal sous sa direction. Je me souviens d’un homme plein d’affection et d’autorité. Il m’a appris le sens de la liberté d’expression et de la nécessité d’une justice pleine. Tout au long de mon parcours, il n’a cessé de m’encourager. Et dans les moments durs, il était toujours disponible ».

Najla Chéhab, la secrétaire de Ghassan Tuéni

« Ghassan Tuéni, c’est une leçon de vie. Un homme humble dans sa grandeur. »

Gisèle Khoury, journaliste et épouse de Samir Kassir

« J’ai cette image de lui et Samir (Kassir), dans le bureau de Ghassan, au Nahar. Chaque soir, ils prenaient un verre de Cognac et discutaient de la marche du monde.

J’ai l’image, aussi, du visage de Ghassan, à l’aéroport de Beyrouth, alors que je revenais des Etats-unis où je me trouvais quand Samir a été tué.

Et j’ai l’image du visage de Ghassan, trois mois plus tard, quand lui débarquait à l’aéroport de Beyrouth, alors que Gebran venait de se faire tuer ».

Haykal Imad, employé au Nahar

« C’est un homme historique. Un homme qui accordait plus de respect à un employé (au sein de l’entreprise) qu’à un chef d’Etat.

Quand ma mère est décédée, il m’a appelé plusieurs fois par jour de Paris pour voir si j’avais besoin de quelque chose… C’est l’homme le plus grand de l’Histoire. »

Farès Souhaid, ancien député

« Ghassan Tuéni, c’est la liberté… »

Ali Fayad, député, membre du bloc parlementaire du Hezbollah

« Ghassan Tuéni était un homme d’une grande valeur morale. Un homme qui se caractérisait par une approche humaine de la politique. »

Mohammad Baalbaki, président de l’Ordre de la Presse

« Il était mon étudiant en 1941 à l’Université américaine de Beyrouth. En fait, j’ai eu la chance d’avoir été son professeur. C’était un jeune homme d’une intelligence supérieure et d’une politesse sans égal. Dès le début, je lui ai prédit un avenir brillant… »

Abdallah el-Cheikh, employé au Nahar

« Ghassan Tuéni est mon père. Je le connais depuis 50 ans, j’avais alors 17 ans quand je suis entré au Nahar. J’ai vécu avec lui plus qu’avec mon vrai père. Les souvenirs se bousculent dans ma tête. Je me rappelle surtout quand il me chargeait de raconter une histoire à Gebran, son fils, l’enfant de 6 ans, pour qu’il puisse dormir… »