Samir Frangié et les chemins de traverse

Farès Sassine, Akl Awit, Jabbour Douaihy et Ahmad Beydoun rendent hommage à Samir Frangié, à l'occasion de la parution de la version arabe de son ouvrage de Samir Frangié, Voyage au bout de la violence (traduit par l’écrivain et chercheur Mohammad Hussein Chamseddine).

Farès Sassine, Akl Awit, Jabbour Douaihy et Ahmad Beydoun rendent hommage à Samir Frangié, à l'occasion de la parution de la version arabe de son ouvrage de Samir Frangié, Voyage au bout de la violence (traduit par l’écrivain et chercheur Mohammad Hussein Chamseddine).

TABLE RONDE L’hommage d’un quatuor d’intellectuels à Samir Frangié, unanimement salué comme un « précurseur ».

Pour la parution de la version arabe de l’ouvrage de Samir Frangié Voyage au bout de la violence (traduit par l’écrivain et chercheur Mohammad Hussein Chamseddine), quatre prestigieux compagnons de route de l’ancien député – Farès Sassine, Akl Awit, Jabbour Douaihy et Ahmad Beydoun – ont rendu hommage à son parcours politique et intellectuel dans le cadre d’une table ronde organisée par le Mouvement culturel – Antélias et les éditions L’Orient des livres, au Salon du livre d’Antélias.

La table ronde a été suivie d’une séance de dédicace de M. Frangié au stand de L’Orient des livres. L’occasion de retracer tout ce que cet homme, qui a toujours préféré les chemins de traverse aux grandes avenues reposantes, a apporté à la pensée et à l’action politique, au cours du demi-siècle écoulé. 

Farès Sassine
C’est dans une perspective philosophique que le modérateur de la séance, Farès Sassine, a replacé l’œuvre de Samir Frangié, estimant qu’à travers Voyage au bout de la violence, c’est d’une véritable phénoménologie, au sens hégélien du terme, de la violence au Liban depuis 1975 qu’il s’agit, là où le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, qui a inspiré M. Frangié pour l’intitulé de son ouvrage, relève plutôt de la phénoménologie husserlienne.

Selon M. Sassine, avec Samir Frangié, c’est la perception du rôle de la violence chez Engels qui change. M. Frangié ayant vu toute la laideur de cette dernière ne souhaite plus en faire le moteur et la contradiction de l’histoire (la dialectique). Le regard sur le phénomène est négatif, et l’auteur cherche à dompter la violence par l’esprit et par la vie.

C’est pourquoi cette phénoménologie de la violence libanaise s’accompagne d’une phénoménologie critique de la problématique du vouloir-vivre en commun, qui plaide pour une libération de l’individu et de l’État de certains clichés puissants. « Samir Frangié a toujours été innovateur en matière de réflexion, pour le dialogue dans son essence, antidémagogue, et en faveur d’une action sous le signe de l’espoir et contre le désespoir et le monolithisme, par des moyens d’action en groupe et hors des sentiers battus. Il ne s’est jamais posé en alternative, il n’a jamais fait de compromis à cette fin, mais a toujours œuvré pour une pensée alternative, un courant alternatif, des institutions alternatives, une citoyenneté alternative. (…) Celui qui est son ami en est fier, et celui qui est son ennemi lui dissimule son adversité, sachant ce qu’il perdrait en contrepartie », a ajouté Farès Sassine.

Akl Awit
Dans un style pour le moins original, l’écrivain Akl Awit fait un usage abondant d’antiphrases dans son pamphlet visant à encenser Samir Frangié. « Vous n’êtes pas un écrivain, dit-il, parce que votre livre ne vise pas à exciter les sentiments de l’opinion publique, les instincts claniques, régionalistes et communautaristes.

Le lecteur, l’homme politique et le dignitaire religieux populistes ne pourront guère étancher leur soif de populisme, cette soif qui a corrompu les composantes de ce pays, ainsi que son essence et son existence, et qui en a fait une arène pour les vandales et une jungle pour les monstres, au lieu d’un laboratoire pour l’esprit, l’opinion, le questionnement, le dialogue, la diversité, ou encore un phare pour les valeurs », a-t-il dit. « Vous voulez être un auteur et un intellectuel éminent au cœur de la vie politique. Or il vous était demandé de jeter à la poubelle la littérature, la culture et la culture politique, et de revêtir le masque d’une persona sociale ou d’un politique à succès. Or, comme vous voulez demeurer fidèle à vous-mêmes, vous êtes un écrivain raté et un politicien raté. Votre nom ne figurera jamais au rang du club des personnalités déifiées de ce club politique exécrable. »

Toujours en suivant le même style rhétorique, Akl Awit a salué le fait que Samir Frangié ne soit pas un politicien corrompu, un chef de tribu ou de milice, un homme vendu à la solde de tel ou tel, une personnalité servile au service du baassisme damascène ou du surhomme iranien… « Et pourtant, vous auriez ainsi pu être riche à volonté, député ad vitam, ministre pour toujours, zaïm jusqu’à la fin des temps, et peut-être même président à vie… (…) Mais vous ne faites pas partie de ces gens-là, et c’est pourquoi vous êtes pratiquement banni de ce cercle. Si vous avez réussi à effectuer une brèche qualitative dans ce mur sociopolitique, c’est parce que la culture de l’espoir et la culture politique n’ont pas disparu et ne disparaîtront jamais chez les citoyens, », a ajouté M. Awit.

Jabbour Douaihy
C’est une approche mêlant la sociologie politique à l’histoire que privilégie pour sa part l’écrivain Jabbour Douaihy dans sa présentation de l’œuvre de Samir Frangié, qui est pour lui un « précurseur », un avant-gardiste. C’est en Zghortiote que M. Douaihy affirme que Samir Frangié a eu une longueur d’avance sur tout le monde, aussi bien en pratiquant la politique de la main tendue et de la lutte de la violence par la pensée, celle qui a conduit à l’accord de Taëf, ou en « descendant », au plan symbolique, sur Beyrouth comme le jeune Rastignac découvrant la capitale française, c’est-à-dire en choisissant la voie de la ville, de la modernité, loin du clanisme politique villageois, et loin des privilèges que le féodalisme politique pouvait lui offrir au royaume des tribus.

Jabbour Douaihy met en évidence le binôme polyvalence/constance de Samir Frangié, qui le conduit, dans son parcours politique, de la gauche universelle à cet engagement à ce qui deviendra l’idée rassembleuse du 14 mars 2005, aux côtés de Rafic Hariri, du patriarche Sfeir et de Kornet Chehwane, contre la tutelle syrienne et pour la souveraineté et l’indépendance du Liban. Le « petit miracle » de Samir Frangié sera d’apporter des amendements fondamentaux à la rhétorique de l’élite politique chrétienne au Liban, en la transformant en discours rassembleur fondateur, selon M. Douaihy. Dans cette optique, M. Frangié a été, dit-il, pour la deuxième indépendance, en tant que fondateur, ce que Michel Chiha a été pour la première. Un véritable « Gardien du Temple » au pays de toutes les déviations et de toutes les dérives politiques.

Ahmad Beydoun
Le sociologue Ahmad Beydoun choisit, lui, la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la terre de Frantz Fanon pour entamer son propos sur l’ouvrage de Samir Frangié. Qui est donc le lecteur, le destinataire du message véhiculé par l’ouvrage, qui emprunte la dialectique du mimétisme chez René Girard pour dénoncer la violence ? s’interroge M. Beydoun.

Une question qui se pose compte tenu de l’identité même de l’auteur. Et de répondre, qu’au fil des pages, le constat s’impose naturellement : Samir Frangié traverse toutes les étapes de son parcours politique et idéologique en harmonie avec lui-même, et c’est au final à lui-même qu’il ressemble, au-delà de toute logique représentative.

L’auteur n’apporte ainsi aucune certitude, et son œuvre est en quelque sorte un questionnement permanent, infini. Nous sommes face à un essai véritable sur la théorie de la violence, celle de Girard, comme indicateur dans une rétrospective historique du Liban moderne, celle qui nous concerne directement affirme M. Beydoun. Cette lecture, dit-il, est fondée sur la déstabilisation de l’infrastructure traditionnelle – les familles et les communautés particulièrement – dans la politique des identités et des différences communautaires qui prévalaient jusqu’aux premières années de l’indépendance. Cette politique identitaire marquait l’échange symbolique dans la société libanaise et contrôlait l’échange de la violence, lequel exprimait des objectifs communs partagés par les groupes malgré leurs caractéristiques différentes sur le plan de l’influence et de l’importance.

Mais Ahmad Beydoun affiche néanmoins son scepticisme, sinon son différend, par rapport à la lecture de Samir Frangié du phénomène du 14 mars 2005, qui n’est pas, dit-il, « un phénomène extraordinaire de renouveau des structures sociales et politiques libanaises ». Un sujet « épuisant et épuisé », sur lequel il ne souhaite pas revenir, puisque « le 14 Mars s’est lui-même fatigué de soi ».

Samir Frangié
Quant à Samir Frangié lui-même, concis et limpide dans son allocution de remerciements à ses quatre compagnons de route qui viennent, chacun à sa manière, de lui rendre hommage, il est en effet fidèle à lui-même, serein et impitoyable : « Ce voyage au bout de la violence n’est pas terminé. Nous vivons encore sous la menace de nouvelles guerres, et dans la crainte constante de l’autre. Ce voyage ne se terminera que si, après un demi-siècle de tragédies continues, nous œuvrons à construire une paix durable au Liban. Cette tâche est notre mission à tous, car l’option de la paix n’est pas une option partisane ou partielle, qui concerne une partie des Libanais et pas l’autre. La paix du Liban est par et pour tous les Libanais… ou elle n’est pas ! » dit-il.

Et de conclure : « Ce que je souhaite de tout cœur, c’est que ce voyage au bout de la violence soit un catalyseur pour un voyage au bout de la paix, à l’heure du printemps arabe. »

Source : L’Orient Le Jour