Les minorités et le manuel d’histoire

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Par Bahjat RIZK | 07/03/2012

Le mercredi 29 février, L’Orient-Le Jour a publié deux articles, l’un étant une tribune d’Alain Juppé publiée par le journal français La Croix sur les chrétiens d’Orient et les printemps arabes, l’autre donnant un compte rendu de la conférence de presse de Samy Gemayel autour du manuel d’histoire en cours d’élaboration au Liban. Certes les deux textes ne sont pas directement liés mais ils abordent, sous deux angles différents, la même problématique des minorités chrétiennes en Orient et, spécifiquement, celle de la minorité chrétienne au Liban. 

La tribune d’Alain Juppé s’adresse aux chrétiens d’Orient dans leur ensemble, dans leur rapport aux printemps arabes, mettant en avant leur présence depuis 2 000 ans et le lien aujourd’hui étroit, entre la mondialisation (monde globalisé) et la protection des minorités. Elle passe en revue les chrétiens d’Irak, les coptes d’Égypte et les chrétiens du Liban, pays de minorités. Elle recommande « l’instauration de la démocratie et l’État de droit dans les pays arabes » et lance un appel en faveur « d’une Syrie nouvelle et démocratique » en rendant hommage « au grand imam d’al-Azhar qui a publié, en janvier dernier, un document sur les libertés publiques en Égypte ». Dans sa tribune, Alain Juppé affirme qu’il est possible « de rassembler des sociétés diverses autour de valeurs universelles permettant à tous de coexister harmonieusement » en soutenant que « la confiance dans les révolutions de 2011 s’accompagne d’une vigilance absolue du respect des droits de l’homme et en particulier ceux des minorités ». Cette tribune reflète une prise de position humaniste qui s’enracine dans la vision philosophique, culturelle et politique de la France, pays de la première déclaration des droits de l’homme et du citoyen et pierre angulaire de l’identité française depuis la Révolution de 1789.

Le second article autour du manuel d’histoire révèle par contre la réalité des faits au Liban, pays par excellence du pluralisme culturel, religieux et politique et où les minorités ne parviennent toujours pas à s’entendre sur une même version de l’histoire, essentiellement de la guerre du Liban qui les a divisés depuis 1975. Cela concerne « les Libanais qui ont résisté contre la présence armée palestinienne au Liban et contre l’occupation syrienne. Ceux-là ont incarné une résistance libanaise formée de plusieurs partis à majorité chrétienne et qui ont défendu le Liban tout entier ». Le partenariat ne peut être réel si l’on exclut leur histoire du manuel. L’approche « idéologique » du manuel en cours d’élaboration révèle la profonde divergence des communautés par rapport à la guerre interne et régionale depuis 1975.
Si la tribune d’Alain Juppé reflète des valeurs en adéquation avec la vision historique des droits de l’homme, issue de la révolution française et de tous les autres soulèvements en Occident, entre 1789 et 1989, date de la chute du mur de Berlin, la conférence de presse de Samy Gemayel révèle la difficulté après une guerre civile et régionale de réunir les différentes communautés autour d’un projet national commun et d’un manuel d’histoire unifié. L’expérience libanaise demeure sujette à des négociations culturelles et politiques qui la maintiennent, à la merci des développements nationaux, régionaux et internationaux. L’entité libanaise n’est toujours pas autonome et toutes les communautés libanaises, notamment la communauté chrétienne, restent soumises aux courants contradictoires qui les traversent, au gré des choix imprévisibles, voire pathologiques, de leurs dirigeants. Tout dirigeant communautaire étant structurellement pathologique puisqu’il lui incombe de concilier la dimension communautaire dont il est issu, avec la dimension nationale à laquelle il n’accède qu’en élargissant sa vision communautaire propre, à l’échelle de la nation. La France elle-même, jadis, modèle de l’État-nation, pourrait être appelée dans les décennies qui viennent à connaître cette confusion du communautaire et du national, puisqu’elle est devenue pluraliste comme toutes les sociétés modernes, du fait de la mondialisation. Le débat politique en France sur l’identité nationale et le livre d’histoire est également de plus en plus d’actualité. (croisades, empires coloniaux, occupations étrangères, esclavage, révolutions, immigrations, libération des mœurs…).
Comment régler la question de l’identité ? Hérodote, le père de l’histoire, a défini il y a 2 500 ans les paramètres identitaires (race, mœurs, langue et religion) qui continuent à contribuer, dans des proportions variables, à l’édification de toute identité ou, plutôt, au processus d’identification car il n’y a pas d’identité statique, mais un compromis qui aboutit ou échoue, entre les paramètres identitaires selon la prévalence ou l’opportunité significative de chacun d’eux. Faire coexister plusieurs religions, langues, races ou mœurs n’est pas chose aisée. Cela peut aboutir à une unité de façade et un repli communautaire refoulé, qui ne demande qu’à ressurgir à la moindre crise réactualisant les traumatismes passés. Nous l’avons tellement de fois observé, de manière quasi mécanique, depuis le début de l’histoire culturelle des sociétés (3 000 ans avant Jésus-Christ). C’est d’ailleurs certainement un processus qui s’est prodigieusement accéléré, avec la récente mondialisation. Aucune société moderne n’est parvenue totalement à gommer les différences culturelles qui sont structurantes. Certaines sociétés ont choisi de reconnaître jusqu’à un certain point les différences (modèle anglo-saxon) d’autres de les nier (modèle français d’intégration).
Claude Lévi-Strauss avait été le premier, après avoir reconnu l’égalité des cultures (race et histoire en 1952), à attirer l’attention sur leur degré limité de perméabilité entre elles (race et culture en 1971). Il n’hésite d’ailleurs pas à parler de « seuil biologique ». Toute culture se voudrait universelle mais doit à un moment donné accepter sa relativité et défendre sa survie face à l’offensive « idéologique » d’une autre culture.
Quel est le meilleur moyen d’assurer la survie d’une minorité culturelle ? Est-ce en établissant une plate-forme commune avec un risque d’être submergée par une expansion démographique, économique et géographique ou est-ce en sanctuarisant un espace fermé au risque de s’isoler et de se couper de son environnement ?
L’expérience libanaise aurait dû être approfondie pour dégager un cadre conceptuel et réaliste sur la diversité culturelle. Les autorités libanaises tout en poursuivant le projet d’un compromis politique adapté devraient se pencher sur l’évaluation objective de l’expérience du vivre ensemble, ses conditions et ses chances de réussite. Le manuel d’histoire (autrement dit la mémoire commune) est par excellence l’indicateur privilégié du succès ou de l’échec d’un pareil projet.

Bahjat RIZK, Source : L’Orient Le Jour