Les révolutions parallèles

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Par Samar Yazbek | L’Orient Littéraire | 05/02/2012

L’ORIENT LITTÉRAIRE Le discours sur le caractère moral de la révolution syrienne sous l’angle de la dignité et de la spontanéité exceptionnelle semble quelque peu dépassé malgré toute sa véracité. Ce qui est apparu dans le déroulement de cette révolution et son développement ces derniers temps confirme qu’elle fabrique, à travers un parcours sanglant, des révolutions parallèles à celle destinée à renverser la tyrannie. C’est un nouveau phénomène auquel il importe d’être attentif.

Même si les débuts du soulèvement n’avaient pas un caractère culturel strict, que la majorité des intellectuels n’en étaient pas à l’origine, il se trouve aujourd’hui qu’émergent trois formations qui commencent à mettre en place des institutions culturelles alternatives. Des institutions civiles qui seront fondatrices d’un futur État citoyen, de droits et d’égalité. 

Ces trois institutions (la Ligue des écrivains, l’Association des plasticiens et l’Association des artistes et créateurs) sont à dues l’initiative d’intellectuels qui ont annoncé leur retrait de l’Union des écrivains arabes et du syndicat des artistes « officiel ». Cela signifie d’une part que les Syriens aspirent à renverser le régime, et d’autre part, qu’ils constituent dans le même temps leurs propres institutions indépendantes. Si l’idée de fonder un État peut sembler exagérée en référence à ces formations culturelles, c’est toutefois un signe précurseur qui pourrait dans un avenir proche inciter – pourquoi pas – les hommes d’affaires, les ingénieurs ou les avocats à en faire de même.

Ces formations sont une indication significative dans le cas syrien. Le champ culturel qui a subi la marginalisation et la dénégation était transformé en coquille vide ne produisant que des discours et slogans idéologiques à la gloire de la patrie incarnée par la personne de Hafez el-Assad et son fils Bachar. Par conséquent, le lien entre l’intellectuel et sa société a été vidé de son sens. Il est passé du statut de sujet à celui d’objet. Bien que des voix indépendantes, courageuses et rebelles à l’idéologie unique aient existé durant les dernières décennies, elles n’ont toutefois pas constitué un courant porteur de la culture en tant que référence. Elles n’ont pas eu d’impact réel dans la vie publique vu le contexte sécuritaire verrouillé, et caractérisé par le harcèlement, les arrestations et le bannissement.

Bien entendu, cela ne signifie pas que les dernières années n’aient pas connu une dynamique culturelle en Syrie incarnée par la montée d’une nouvelle génération d’écrivains – hommes et femmes -, de journalistes et de réalisateurs de cinéma. Une génération issue de milieux sociaux divers et en majorité des classes moyennes. Des jeunes dans leur ensemble qui s’intéressaient à la chose publique et étaient en lien avec l’ancienne génération d’intellectuels et opposants, ce qui a joué un rôle déterminant dans leur sensibilisation et engagement. Mais leur véritable travail a commencé lorsqu’ils ont accompli la prouesse de traduire, de manière très créative et subversive, la colère populaire de la rue et le ras-le-bol du despotisme et de l’esclavage en manifestations organisées dans le nouveau champ de bataille que sont devenus les réseaux sociaux, notamment Facebook.

Alors que le sang continue de couler, la construction continue aussi. Tandis que certains Syriens sortent réclamer leur liberté et leur dignité, d’autres commencent déjà à construire une nouvelle identité à leur future société. Un régime despotique est sur le point de s’écrouler, pendant que les germes d’une nouvelle société annoncent sa venue, et ce n’est sans doute pas un hasard que la vie revienne par la porte de la culture, celle qui était la grande perdante du temps du despotisme assadien.

Trois initiatives culturelles constituent donc trois avancées timides. Elles redonnent tout son sens à la culture et poseront les jalons d’un nouveau savoir. Celui de l’innovation par la recherche et le questionnement, remplaçant l’endoctrinement et le mimétisme, et celui de la prochaine révolution dans le monde arabe. Une révolution sans doute lointaine mais inéluctable : celle de l’esprit.

*Traduit de l’arabe par Nadia Aissaoui

Source : L’Orient Littéraire