Un « Élixir d’amour » d’essence libanaise…

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Par Edgar DAVIDIAN | 13/02/2012

Dans la fosse, l’OPL, sur les planches, une brochette de chanteurs, chœurs et figurants.

Dans la fosse, l’OPL, sur les planches, une brochette de chanteurs, chœurs et figurants.

OPÉRA Grand branle-bas au palais de l’Unesco où « L’Élixir d’amour » de Gaetano Donizetti, grâce à l’initiative du Conservatoire national supérieur de musique, a mis ses tréteaux d’art lyrique sous les spots. Une production (Medline events) et une distribution exclusivement, de bout en bout, libanaises, pour un bel canto profondément italien.

Le hall d’entrée, derrière les grilles des portes en fer, grouille de monde. Les loges et les baignoires débordent. Pas un seul siège libre dans la salle et, à défaut de strapontins, les escaliers sont gaillardement envahis par des grappes de spectateurs assis à même la moquette.
Dans la fosse, sous la baguette de maestro Rahi, dont on découvre la pétulante direction, l’Orchestre philharmonique libanais.

Sous les feux de la rampe, chœurs, figurants et protagonistes, attifés d’une manière baroque, pour un village basque, guère aux confins du XVIIIe siècle comme le suggère le libretto de Felice Romani. Confusion de l’espace et du temps pour ce village transplanté dans un paysage aux allures d’une improbable infirmerie, ou vague station portuaire avec des chanteurs qui ont le lumignon du cellulaire brillant comme lucioles dans la nuit.

Petite trame coquine pour les intermittences du cœur où Adina, riche fermière volage, prend son temps pour s’éprendre de Némorino qui compte sur le philtre du charlatan Dulcamara pour conquérir la belle courtisée par le pompeux sergent Belcore. Mais une bonne bouteille de bordeaux n’est pas une pilule bleue… À peine un bon euphorisant pour plus de courage à mieux entreprendre… Au milieu de cet imbroglio sentimental de personnages échappées un peu à la commedia dell’arte, une jeune paysanne, Giannetta, qui navigue entre deux eaux.
Pour ce spectacle connu sous la rubrique de «melodramma giocoso», où l’on batifole et cabotine beaucoup, reste la grâce et l’habileté d’une musique qui enthousiasme et amuse par ses fioritures, ses trilles, ses vocalises, sa cavatine, ses arias, duos et trios.
Un remuant «élixir d’amour» qui révèle aussi bien les épanchements amoureux que les timbres des voix… D’ailleurs, de cet opéra bien léger, volatile et mutin, reste cette superbe aria d’una furtiva lagrima, petite larme qui dévoile le secret des cœurs bien plus que l’élixir d’un bonimenteur.
En tête du petit peloton des chanteurs vient la basse Wadih Abi Raad qui fait une remarquable composition d’un Dulcamara, alliant en toute agilité et prestance roublardise gestuelle et caverneuse profondeur vocale. La soprano Nadine Nassar campe une Adina qui a beauté et souplesse d’une voix qui porte, mais ne donne guère d’épaisseur psychologique et d’ingénuité féminine à une coquette impénitente… Le ténor Pierre Daladier Sammia fait vivre un Némorino plus benêt qu’il ne faut, et son costume vert phosphorescent avec un béret de rapin le rapproche plus du «muppet Kermet» que d’un amoureux transi et maladroit. Même son morceau de bravoure, cette fameuse aria de la lacrima, ramassée comme une perle précieuse, manque d’émotion et de nuance. Quant au baryton Raymond Ghattas qui incarne le sergent Belcore, il est plus flasque que pompeux et sa voix, après de petits déraillements, vibre, mais la magie du chant est interrompue.
Pour des moyens de bord, dans une mise en scène sans grand relief ni trouvailles scéniques, le décor est minimaliste avec des cubes noirs longilignes qui s’élèvent en gradins où se posent, sous de subtils jeux de lumière, figurants (les anciens lakiens) et chœur (Université antonine à saluer pour le bon travail des révérends pères Khalil Rahmé et Toufic Maatouk).
Les costumes, mélange incohérent de genres et d’époques, sont faits de bric et de broc avec une toge romaine jusqu’aux chevilles sur escarpins à talons aiguille pour Adina au premier acte, avant de finir en robe de bal de débutante pour le second acte. Sergent Belcore a le costume militaire bien large et pendouillant, tout comme ses sous-fifres d’acolytes inutilement dégingandés dans leur accoutrement. Giannetta, qui a davantage la corpulence «walkyrienne» que «donitzetienne», est saucissonnée dans une robe aubergine ultramoulante à jupe relevée bouillonnante! Dulcamara arbore une cape de diable à col et manchon de fourrure, seyante pour son personnage de vendeur ambulant, mais on se demande pourquoi ce gilet un peu flottant à galons de hussard…
Petits détails que tout cela, mais l’ensemble est prestement enlevé et on ne boude pas son plaisir pour tant de labeur. Pas plus que, d’ailleurs, ces talents émergents – surtout les solistes – dont on attend avec impatience les promesses.
Accueil chaleureux du public (amis, familles, professionnels du monde de la musique et mélomanes) qui a ovationné à tout rompre orchestre, chanteurs, chœurs et figurants. Par-delà cette louable entreprise, le noviciat d’une intrépide et complète aventure de l’art lyrique sous auspices libanais, le bel canto, avec humour, zèle et esprit d’entrain, a bien pris racine au pays du Cèdre et semble promis à un bel avenir.

Source : L’Orient Le Jour