Le « pays rêvé » des Libanais de l’étranger

Par Carole DAGHER | 11/02/2012

La réalisatrice Jihane Chouaib

La réalisatrice Jihane Chouaib

CINÉMA Un premier long-métrage de Jihane Chouaib, puissant et sensible, pour conquérir la liberté de réinventer son identité.

Malgré la nuit glaciale, nombreux sont ceux qui ont bravé une température sibérienne au-dehors pour venir assister à la première du film de Jihane Chouaib, Pays rêvé, au cinéma Saint-André des Arts. La jeune réalisatrice a présenté son premier long-métrage devant un parterre d’amis, de cinéphiles, de professionnels, et en présence des acteurs, producteurs et membres de l’équipe de tournage. Avec ses yeux qui ont conservé quelque chose de l’enfance, et sa voix qui est l’exact miroir de ses émotions, elle a remercié les présents, la société de production Iskra, l’équipe libanaise « qui a travaillé dans des conditions difficiles », Orjouane production, les techniciens et tous les coéquipiers de son aventure. Car ce projet est bel et bien une aventure, professionnelle autant que personnelle. Une aventure réussie en tous points. 
Jusque-là, Chouaib s’était prudemment cantonnée dans le moyen métrage (Sous mon lit, Otto ou des confitures, et Étrangère de Danielle Arbid, avec qui elle a cosigné le scénario). Mais l’urgence d’un retour sur soi, l’obsession d’une quête identitaire habitent la jeune femme, qui aborde dans ce documentaire si personnel et si fort, les thèmes de l’enfance et de la guerre au Liban, de l’exil, du retour, de l’identité. Thèmes lancinants pour toute une génération de « Libanais de l’étranger », représentés par la réalisatrice, elle-même née à Beyrouth en 1972 et qui a dû quitter le Liban avec sa famille lorsque la guerre a éclaté en 1975, pour s’installer au Mexique, avant de poursuivre ses études en France. Cette identité multiple est partagée par les quatre « acteurs » qui se racontent avec une transparence qui fait de ce film un moment d’intimité captivant avec eux, avec soi. Patric Chiha, Nada Chouaib (sœur de la réalisatrice), Katia Jarjoura et Wajdi Mouawad se lancent – se « lâchent », devrait-on dire – sur les traces de leur enfance, des souvenirs familiaux, des retrouvailles avec des lieux que la guerre a détruits ou transformés irrémédiablement. Ils expriment avec justesse cette brûlure au cœur, ce « chagrin infini et doux » qui est le leur, comme le dit si bien Wajdi Mouawad. Ils parlent au nom de toute une génération que la guerre a arrachée à son cocon identitaire, sa maison, son village, sa famille au sens large, ses habitudes, en un mot sa vie, et qui a acquis un autre passeport sur d’autres rives. À l’âge adulte, ils reviennent au pays comme des oiseaux migrateurs remontent à la source, non pas tant pour renouer avec leurs origines que pour tenter de dénouer les nœuds gordiens qui les constituent et qui expliquent ce qu’ils sont devenus ou aspirent à être. Journaliste libano-canadienne, comme Katia Jarjoura, homme de théâtre et metteur en scène franco-libanais comme Wajdi Mouawad, cinéaste et Libanais de Vienne comme Patric Chiha ou danseuse orientale installée en Espagne, comme Nada Chouaib, ils se réapproprient l’espace libanais et tentent « de se ressaisir de ce qui les construit ». Entre hier et aujourd’hui s’est installée une distance qui est celle de la guerre et de la paix, de ce qui reste de la mémoire pour intégrer le présent, l’odeur et les photos d’antan dans les maisons aux cicatrices béantes laissées par la folie des hommes. Il ressort de tout cela un mélange de douceur et de violence, de tendresse et de frustration, de beauté et de laideur (de beauté dans la laideur ?), qui vous prend aux tripes et vous interpelle de bout en bout, sans un seul moment de répit. Pays rêvé de Jihane Chouaib est le genre de films où l’on se laisse embarquer sans savoir où l’on va. Dès les premiers mots, que la voix douce et articulée de Jihane rend semblables à un écho familier, dès les premières images du soleil filmé de face, caméra au poing, avec la chaîne de montagnes enneigées, puis celles de l’atterrissage de l’avion et des deux passeports français et libanais que l’on exhibe avec perplexité, le spectateur est accroché. Parce que tout cela parle de nous, de chacun de nous. « Est-il possible de rattraper
le temps ? En venant au Liban, retrouverai-je la part perdue ? » se demande Jihane, dont le texte lu par elle rythme les différentes séquences du film. Ce « je » qui part à la quête du « moi » nous interpelle. « À qui retourne-t-on quand tout a changé ? Mon pays existe-t-il encore ? » Est-ce le Liban de mon père, de « la mélancolie qui déforme tout », un Liban- fiction ? Ou le Liban de la guerre ?
« Nos enfances, comme un couteau dans la gorge », dit encore Wajdi Mouawad. Des quatre explorateurs du pays de l’enfance, il est le seul à ne pas être filmé sur le terrain, mais à l’aéroport, puis dans une chambre d’où l’on voit le ballet des avions dans la baie vitrée derrière lui. Le sourire, et l’humour et la vivacité de sa parole crèvent l’écran.
Alors oui, on comprend le besoin de sortir de son cadre communautaire et sociopolitique, d’avoir un regard extérieur sur tous ces politiciens « kitsch », de prendre du recul pour aller vers l’autre. « Ici, l’identité est une prison, on te demande de prendre parti », déplore Katia Jarjoura. La journaliste veut expérimenter l’exaltation des bains de foule du Hezbollah pour tenter de comprendre, de partager.
Partir et en même temps, « vouloir tellement appartenir ». Cette dualité est au cœur du film de Chouaib. Ses personnages parlent avec justesse de leur besoin d’un rapport charnel avec le Liban, de la culpabilité de n’avoir pas vécu la guerre, aux côtés de ceux qui sont restés. Pour Katia, la balle reçue à l’estomac pendant la guerre de 2006, laissant une cicatrice au ventre, a créé ce lien organique avec le Liban. « Être blessée pour m’ancrer ici », explique-t-elle. Pour Nada, qui « baragouine » un peu d’arabe et veut réapprendre sa langue natale oubliée, c’est la danse orientale qui la rattache à son identité, à sa féminité. Elle lui donne la liberté de s’exprimer avec le corps mieux qu’avec les mots, de peur de commettre une maladresse et de blesser les autres. La danse, expression de l’amour aussi. Wajdi partage, quant à lui, un fantasme de jeunesse, celui d’écrire une pièce de théâtre qui aurait été gravée sur le marbre du monument des Martyrs, puis jouée dans tout le Liban, et qui aurait mis un terme à la guerre. La guerre, omniprésente dans l’histoire de chacun. Elle les a rendus étrangers : étrangers à leur propre camp ou à l’autre, celui d’en face, puis étrangers dans le pays d’accueil dont ils ont pris la nationalité, puis étrangers de retour au Liban.
Sur les pas de son histoire familiale, Patric Chiha constate, en déambulant dans les pièces dévastées d’une maison à la mémoire blessée : « C’est un terrain mouvant, je connais et reconnais ce lieu et en même temps, je ne suis pas d’ici. » Plus loin, il ajoute, avec une émotion retenue : « On ne voit plus rien de ce qui existait, mais c’est dans l’air. »
Jihane Chouaib filme le Liban, « territoire intérieur », sans concessions ni faux romantisme. Sans mélancolie non plus. Son texte est servi par une caméra complice, sensible, qui capte le dit et le non-dit.
Il faut voir et revoir le Pays rêvé. Ce pays, chacun le reconnaîtra, car on le porte tous au fond de soi, que l’on soit « Libanais d’ici » ou bien d’ailleurs. À quand une projection au Liban ?

Source : L’Orient Le Jour