Anthologie de l’art plastique au Liban

Par Edgar DAVIDIAN | 30/01/2012

VIENT DE PARAÎTRE Un gros pavé, en langue arabe, pour cerner le vaste et prolifique mouvement de l’art plastique au Liban depuis ses débuts, aux abords des années 1900, jusqu’à ses nombreux éclatements actuels. Pour cela, un livre, « Richat fi mahab el-rih » (Un pinceau au vent) – Dar al-Hiwar al-Jadid, 623 pages –, signé Georges el-Rassi. Un répertoire important pour se retrouver à travers le dédale de plus de 250 artistes de tous crins, tous en quête de création…

En couverture, comme pour rester dans le sillage de la créativité, « Antar et Abla », mythique couple d’amoureux représenté sur toile par Rafic Charaf, sabre au vent sur un fringant pur-sang arabe…

Analyse du mouvement pictural libanais, l’un des plus importants du monde arabe, à travers de petites biographies soigneusement documentées (avec rectification et remise à jour des dates de naissance ou de décès de certains, reproduits un peu chaotiquement par la presse) pour chaque peintre. Ainsi qu’une introduction générale concernant les données sociales (fondation et développements des universités, centre d’art et galeries), cadre, source d’inspiration et reflets de la personnalité de tous ceux qui ont envahi salles d’exposition et cimaises, aussi bien au pays du Cèdre qu’à l’étranger. Mis à part les balbutiements à caractère religieux depuis le XVIe siècle, tout commence effectivement avec l’émergence du groupe des cinq : Daoud et son fils Georges Corm, Habib Srour, Khalil al-Salibi, Philippe Mourani et Khalil Gibran. Suit la premiètre Nahda avec Mustapha Farroukh, Omar el-Ounsi, César Gemayel, Saliba Doueihy, Rachid Wehbé, Youssef el-Howayk et les frères Basbous.

Les années cinquante, riches en expérimentations et premières audaces, seront le témoin d’une nouvelle créativité, foisonnement incroyable, au sceau encore plus moderne et plus original avec, entre autres, Aref Rayess, Rafic Charaf, Paul Guiragossian, Chafic Abboud, Wajih Nakhlé, Amine el- Bacha, Farid Awad, Hussein Madi, Zaven Hadichian, Mohammad Rawass, Assadour… Cohorte impressionnante où se bousculent les nouveaux arrivants, mais la liste est loin d’être exhaustive car cela s’étend aux abords de l’âge d’or de Beyrouth, c’est-à-dire les rutilantes et effervescentes années d’avant 1975.

Quand tout bascule après cette année charnière de 1975, une nouvelle génération prend la relève, en gardant toutefois bien des noms de l’époque passée. Si certains restent impassibles, en reprenant leurs thèmes préférés déjà abondamment utilisés, d’autres changent de revendication, de casquette ou parfois même de veste…
Pour une expression nouvelle, une flopée de peintres se range sous la bannière de la guerre ou de l’époque d’après-guerre. Quelques noms, tête en pointe d’un gigantesque iceberg à l’appartenance esthétique diverse, pour illustrer ce tumultueux panorama : Samir Abirached, Mazen Rifaï, Oussama Baalbacki, Youssef Aoun, Emilio Trad…
Les femmes sont dans un chapitre à part. Non par sexisme, explique l’auteur, mais par convenance et facilité de rédaction pour cerner l’inspiration et expression féminine. On mentionne quelques grands noms et grands talents telles Salwa Rawda Choucair, Yvette Achkar, Hugutte Caland, Juliana Séraphim, Fatmé el-Hajj… Mais on attend en vain l’apparition, dans ces pages, du nom de Bibi Zoghbi, Sophie Yérémian ou Olga Limanski qui, entre bouquets de fleurs, images naïves et lyrisme des paysages de Aïn Mreissé, n’ont pas fini de nous charmer.

Peintres, photographes, sculpteurs, vidéastes, créateurs d’installation, plasticiens de tous bords, connus et moins connus, importants et moins importants, sont laborieusement répertoriés dans ces pages. À penser à la mégalo de la plupart des amis du pinceau et de la palette, certains seront bien étonnés parfois de se voir réduits à un petit carré évoquant leur art… Et, pour certains, c’est bien de leur faire comprendre leur relative importance….
Outils de travail essentiel pour toute introduction à l’art plastique libanais, cet ouvrage, bourré de bonnes intentions, avec toutefois quelques égarements de favoritisme (ou alors ce serait, en ce qui concerne certains, un manque d’informations approfondies) ou petites confusions (Hrair a eu, par exemple, sa fulgurante ascension avant la guerre et non après la guerre !), est d’une écriture simple et claire. Mais quelques flagrantes lacunes aussi : des sœurs Kélikian, seule Léna est sous les feux de l’actualité tandis que sa sœur Hilda, artiste chevronnée par les enluminures arabes, n’est même pas mentionnée. Pourtant l’aventure picturale des Kélikian a débuté à deux ! À noter aussi, au hasard de la mémoire, l’absence de Mario Saba ou Dikran Dadérian. Pourtant d’autres, au talent guère plus remarquable, figurent en bonne place !

Illustrations avec des photos, pas toujours d’excellente qualité, mais cela reste mineur car l’essentiel de cet ouvrage de compilation (loin d’être un livre d’art mais sur l’art !) est surtout de ne pas perdre la trace de nos artistes. Et en cela, le livre de Georges el-Rassi, dans le sillage de la mémoire culturelle de Beyrouth, est un important document de recherche.

Source : L’OLJ