« Le dictateur », de Issam Mahfouz, conjugué au féminin

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Par Edgar DAVIDIAN | 07/02/2012

Huit clos pour une prise de pouvoir. (Photo Sami Ayad)

Huit clos pour une prise de pouvoir.

SPECTACLE Reprise, sous couvert de dictature au féminin, d’une pièce phare dans l’histoire du théâtre libanais. Écrite en 1968, en cette période où le Liban dansait sur un volcan (et quarante-quatre ans plus tard, il le fait toujours !), « Le dictateur »* de Issam Mahfouz, mise en scène par Lina Abiad au théâtre al-Madina, est une prémonitoire et virulente fabulation sur les violences politiques et le despotisme. D’une abrasive actualité régionale…

Hommage d’abord, avant le lever de rideau, à Issam Mahfouz, dramaturge, poète et critique, à travers quelques mots, affectueux et vibrants, introduits par Roger Assaf et Abdo Wazen. Issam Mahfouz dont on fête actuellement la mémoire, lui qui a disparu après une douloureuse maladie, le 3 février 2006.
À l’affiche de l’auteur de Carte blanche et d’Al-Zanzalakht, Le dictateur. En souvenir aussi, pour ceux qui s’en rappellent encore, d’un verbe «progressiste», acide et tonitruant, jeté pour la première fois en 1969 en pâture à un public médusé par Antoine Kerbage et Michel Naba’a, qui ont fait vivre ces dialogues percutants et étincelants comme sabres qui se croisent.

Sur une scène totalement nue, sauf un miroir et une demi-douzaine de cubes blancs amovibles, deux femmes tiennent aujourd’hui à nouveau le public en haleine. Deux comédiennes, Julia Kassar et Aïda Sabra, palpitantes de vie pour camper le rôle de deux personnages «adamoviens», totalement aliénés.
Le général et son bouffon Saadoun, évidente dialectique du maître-esclave, en un ébouriffant huis clos pour abus et prise de pouvoir. Huis clos où le pathétique a les couleurs de la naïveté et où le rire se teinte toujours d’amertume. Déconcertante corrida à deux sous les feux de la rampe.
Entre discours décousu et folie, entre absurde et parodie, entre fantasmes et poésie du désespoir, entre délire et chimère, entre burlesque et caricature, la pièce de Issam Mahfouz reste d’une universelle et brûlante actualité. Actualité des attitudes des dévoiements militaristes, des chutes monarchiques et de la convoitise des démocraties, sous couvert de l’amour et du bien du peuple. Un peuple, aux quatre coins de la planète, toujours manipulé. À qui on fait miroiter la liberté, mais pourvu qu’il reste dans l’asservissement et l’ignorance.
Des républiques bananières d’Amérique latine jusqu’aux pays arabes aux systèmes de gouvernements branlants, Le dictateur reste un archétype dramaturgique, corsé et fort représentatif, pour dénoncer la démence des mégalomanes qui visent le pouvoir. Et ne s’en détachent plus même à coups de crosse ou de fusils.

Une reprise d’une brûlante actualité
Sous des traits féminins (comme si la noirceur de l’âme humaine avait un sexe! On se souvient bien encore de la soldate américaine qui lâchait les crocs de ses chiens sur des prisonniers terrorisés, ligotés et nus, à Abou Ghreib), vêtues de noir, pieds nus, visages crispés ou défaits, gestes carrés, la «dictatrice» et sa complice investissent la scène. Pour un grinçant et diabolique jeu de pouvoir.
Hagard, ivre de puissance, la bouche en bave, le regard torve, l’index tendu, les jambes écartées, la démarche pompeusement virile, le dictateur s’agite, ordonne, légifère, tonne, massacre et… secoue du vent! Saadoun a beau être son cache-misère et son souffre-douleur, la machination échoue et le roi tant attendu pour être décapité ne vient pas… Accès d’hystérie du tyran et coup de poignard pour Saadoun qui joue au roi pour entretenir les irréductibles illusions de son haut gradé de général.
De ce récit cousu de fil blanc et de ces personnages (dé)gonflés reste une impression d’angoisse, de névrose, de cruauté, de solitude et d’échec.
Lina Abiad (au sein du groupe de «Théâtre 8.30» qui ambitionne de cravacher la créativité théâtrale au Liban), qui a toujours eu à cœur le sort des femmes (surtout dans le monde arabe), renoue avec les belles et sobres mises en scène de ses débuts. Pour un ton juste et dense, on lui sait gré d’avoir choisi deux femmes, comme pour atténuer le choc (ou le souligner, comment savoir?) de la pièce. Une pièce fondamentalement «machiste» avec deux personnages masculins aux caractères antagoniques: un tyran chatouilleux et sanguinaire et un acolyte servile et pitoyable.
Julia Kassar en général, sanglée dans une veste moulante à boutons dorés, un pied nu, l’autre chaussé d’une «hussarde» à talon, claudiquant comme un pantin, est impayable. Mais la palme d’honneur revient à Aïda Sabra, qui offre une superbe performance d’un Saadoun versatile, craintif, craquant d’humilité, de révolte et de soumission. Avec mimiques simiesques et réparties vives.
Rien que pour elle, avec ce souffle de touchante drôlerie et d’épaisseur humaine qu’elle insuffle à son personnage, Le dictateur de Issam Mahfouz semble n’avoir pas pris une ride. Au contraire, avec ce que nous voyons autour de nous aujourd’hui comme dérive, corruption et pourriture, cette pièce d’une décapante jeunesse est à (re)voir…

* « Le dictateur » de Issam Mahfouz se donne au théâtre al-Madina jusqu’au 4 mars.

Source : L’OLJ