Verticalité patriarcale et horizontalité démocratique

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PRINTEMPS ARABE EN ORIENT ET PRÉSIDENTIELLES EN OCCIDENT Bahjat RIZK

Beaucoup d’articles ont été publiés en ce premier anniversaire du printemps arabe dont on ne connaît toujours pas l’issue mais qui semble s’acheminer, du moins dans les pays où il s’est accompli (Tunisie, Égypte, Libye, Yémen), soit vers un retour culturel et politique d’une mouvance nationaliste islamique modérée, soit vers la reprise en main du pouvoir par l’armée après la chute des anciens régimes dictatoriaux laïques. Cela avait d’ailleurs été déjà le cas, comme il l’est toujours d’une certaine manière aujourd’hui, dans la Turquie redevenue brusquement nationaliste, après le vote récent de la loi sur la négation des génocides par le Parlement français, ce qui l’éloigne un peu plus d’une improbable adhésion prochaine à l’Union européenne. La Turquie étant passée, en un siècle, de l’Empire ottoman religieux et ethico-linguistique à la république militaire et laïque de Kemal Atatürk, à la résurgence de la mouvance islamiste radicale il y a une trentaine d’années, devenue modérée il y a un peu plus de cinq ans.

Si l’on observe par ailleurs l’évolution sur plus de deux siècles de la société occidentale, on constate que le passage graduel du pouvoir à la société civile organisée en multipartisme démocratique et la reconnaissance des libertés individuelles se sont effectués au détriment de la société patriarcale, dans ses deux composantes communautaire et familiale. Ce démantèlement de la structure patriarcale a accompagné le passage d’une économie de type primaire (agriculture) à une économie de type secondaire (industrie) et tertiaire (services). La révolution marxiste n’a pu d’ailleurs s’accomplir, par défaut, que dans les pays qui n’avaient pas connu la révolution industrielle, alors qu’elle ne leur était pas destinée. Le libéralisme économique impose le libéralisme politique comme c’est le cas aujourd’hui des pays émergents, notamment ceux qui étaient encore hier des empires communistes (Chine, Russie) et qui doivent, pour des considérations de mobilité, de communication, de circulation et de compétitivité développer les libertés individuelles indispensables à la libre entreprise.

Parallèlement, la mise à mal des systèmes économiques et les crises financières dysfonctionnelles et structurelles peuvent entraîner un repli archaïque identitaire, y compris dans les démocraties les plus développées (montée du nationalisme en Occident, tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale). On a tendance à beaucoup moins partager quand on se sent menacé. Ainsi, en période de crise, une entité humaine, quelle qu’elle soit, éprouve le besoin de ressouder sa cohésion en mettant en avant le lien culturel d’identification provisoire, qui durant cette période précise la fonde. Le processus identitaire de construction ou de déconstruction, étant en perpétuelle négociation, selon la capacité de mobilisation du paramètre invoqué et l’interaction circonstancielle des paramètres identitaires entre eux (religion, langue, mœurs et race). De la sorte, si le paramètre religieux prévaut et devient fédérateur, il s’effectue obligatoirement au détriment des libertés individuelles ,avec le retour obligé du système patriarcal vertical sous l’une ou l’autre de ses formes (théocratie ou régime religieux, dictature militaire, monarchie absolue). Si, par contre, ce sont les libertés individuelles qui l’emportent, c’est nécessairement aux dépens du système patriarcal. On ne saurait concilier un système patriarcal (verticalité) et une démocratie (horizontalité). Il y va des nations comme des familles : si le père est trop présent, il devient abusif, et s’il est effacé, il est rapidement disqualifié et les membres de la famille (ou de la nation) sont livrés à eux-mêmes. Une société civile qui n’est pas assez organisée politiquement peut facilement revenir à la dictature ou déboucher sur une guerre civile.
En Égypte, Tunisie, Libye,Yémen et demain peut-être en Syrie, les régimes dictatoriaux ont été balayés après une moyenne de pouvoir de trois, quatre, voire cinq décennies. La grande question est de savoir s’ils seront remplacés par d’autres systèmes patriarcaux (d’autres formes de dictature ou même de tutelle) pour éviter la guerre civile ou par des systèmes graduellement démocratiques (démantèlement des structures patriarcales au profit des individus) même s’il s’agit, dans un premier temps, de partis religieux moyennement modérés (démocrates musulmans à l’instar des démocrates chrétiens).
De même, les prochaines échéances électorales en période de crise économique aiguë, tant en France qu’aux États-Unis, semblent, quel qu’en serait le résultat, porter au pouvoir de manière prévisible des dirigeants qui seront rapidement contestés et qui pourraient tout au mieux tenter de gérer la crise plutôt que la résoudre, avec le risque désormais endémique de revenir tôt ou tard, en cas de détérioration, à un nationalisme archaïque pour pouvoir se protéger. On a l’impression que les présidents Sarkozy et Obama n’ont fait que courir durant cinq et quatre ans après leur mandat et qu’ils semblent, au bout de cette première manche peut-être orpheline, passablement épuisés, voire sans ressources. La mondialisation semble avoir inversé les rôles : tout en demandant aux nations de l’Orient de s’ouvrir, les nations de l’Occident, de peur de se fragmenter, pourraient à nouveau se fermer.
C’est cette juste mesure qu’il s’agit d’atteindre entre la préservation de soi et l’ouverture à l’autre, le nationalisme identitaire archaïque et l’éclatement utopiste expérimental, les régimes autoritaires et les libertés anarchiques, la sacralité du pouvoir et sa démystification. La société humaine est la seule qui doit, grâce ou à cause de ses progrès technologiques, renégocier et rétablir son propre cadre environnemental, pour pouvoir assurer sa continuité et même sa survie.Bahjat RIZK, L’Orient Le Jour