Samir Frangié appelle à « achever la révolution de mars 2005 pour jeter les bases d’un Liban de paix »

MM. Najjar et Audi remettant la médaille du prix Phénix 2011 à Samir Frangié, hier soir, au centre-ville.

MM. Najjar et Audi remettant la médaille du prix Phénix 2011 à Samir Frangié, hier soir, au centre-ville.

PRIX PHÉNIX 2011 C’est entouré de ses parents, amis et proches, pour cet hommage bien mérité – et depuis si longtemps ! – que Samir Frangié s’est vu décerner hier le prix Phénix 2011 de littérature pour son essai Voyage au bout de la violence, publié fin octobre par les éditions L’Orient des livres. La cérémonie de remise du prix – qui consiste en une médaille en or de la Monnaie de Paris, représentant Orphée, et un chèque d’une valeur de 2 000 euros – s’est déroulée dans la soirée d’hier au siège de la Bank Audi, au centre-ville, dans l’amphithéâtre situé à l’intérieur de cet imposant bâtiment. L’occasion pour un Samir Frangié critique de souligner que « la bataille de la paix ne peut pas être menée aujourd’hui par les forces politiques » traditionnelles actuelles. « C’est à nous, citoyens de ce pays, d’assumer nos responsabilités. Comment ? En redonnant vie à cette révolution que nous avons lancée un jour de mars 2005 (… ) et qui n’a pas été l’œuvre de partis politiques, mais de simples citoyens (…) », a-t-il martelé.

Le prix Phénix 2011 est décerné chaque année à un écrivain francophone par un jury présidé par l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf et composé de grandes plumes, comme Yann Queffélec, Paule Constant, Josyane Savigneau, Daniel Rondeau, Mouna Béchara, Lucien George, Vénus Khoury Ghata, Nicole Avril, Salah Stétié, Jean Lacouture et Jabbour Douaihy. Il a déjà récompensé, entre autres, des écrivains de talent comme Ghassan Salamé, Georges Corm, Dominique Eddé, Samir Kassir, Carole Dagher, Joseph Chami, Fady Stéphan, Charif Majdalani et Richard Millet.

Trois orateurs se sont succédé à la tribune durant cette cérémonie : le PDG de la Bank Audi et du groupe Audi Saradar, l’ancien ministre Raymond Audi, le rédacteur en chef de L’Orient Littéraire, l’écrivain Alexandre Najjar, et M. Frangié lui-même. 

Raymond Audi
Prenant la parole, M. Audi a commencé par avouer son « peu d’attirance pour la politique telle qu’elle est surtout pratiquée au Liban », tout en distinguant Samir Frangié du lot, en affirmant qu’« avec lui, nous sommes dans d’autres horizons, toujours plus proches les uns des autres ».
Il a ensuite rendu hommage à M. Najjar pour le rituel qu’est devenu le prix Phénix depuis sa création en 1996, et qui honore chaque année une œuvre et son auteur. « Je suis très heureux de vous accueillir pour la remise du prix Phénix 2011, qui est décerné chaque année par un jury présidé par Amin Maalouf, dont nous saluons l’entrée à l’Académie française, et composé d’éminents journalistes et écrivains libanais et français. Nous soutenons ce prix depuis sa création en 1996 (…) », a indiqué M. Audi.
« Notre banque s’est toujours investie dans la promotion de l’art sous toutes ses formes non par mimétisme – pour suivre l’exemple des grandes institutions qui se dotent de fondations à but culturel ou social –, mais par conviction profonde, a souligné M. Audi. Car le Liban est un vivier de talents qui méritent d’être encouragés et soutenus. Ce rôle de stimulateur, nous sommes heureux et fiers de le jouer, surtout en l’absence de structures étatiques ayant les moyens d’assumer cette responsabilité », a-t-il poursuivi.
Et d’ajouter : « Le prix Phénix s’inscrit naturellement dans le cadre de cette action. Il est attribué cette année à Samir Frangié, qui est à la fois un homme politique et un homme de culture, à l’instar de son père Hamid Frangié, l’une des figures de proue de l’histoire du Liban, et à l’instar de Michel Chiha, Michel Zaccour, Ayoub Tabet, Charles Malek, Charles Hélou, Ghassan Tuéni et Gebran Tuéni, pour ne citer qu’eux, qui conjuguèrent si bien l’action politique et l’écriture journalistique ou littéraire. Son premier essai publié, intitulé Voyage au bout de la violence, paru aux éditions Actes Sud/L’Orient des livres, a connu un franc succès au Liban et sort bientôt à Paris. Il a reçu un accueil enthousiaste de la part de la critique et du public, et plusieurs tables rondes ont été organisées à son sujet », a noté Raymond Audi.
« Au prochain Salon de Paris, un colloque lui est même consacré, a déclaré M. Audi. Lui attribuer aujourd’hui le prix Phénix 2011 est un hommage supplémentaire rendu à un essai remarquable qui nous transmet les idées d’une personnalité qui a toujours su donner un sens à son action et de la hauteur à sa pensée. À travers ce prix, le jury a sans doute voulu saluer une œuvre clairvoyante qui nous ouvre les yeux sur la nécessité du vivre ensemble et nous met en garde contre les risques de nouveaux dérapages. À l’heure où le monde arabe est confronté à des révolutions aux issues incertaines, à l’heure où le Liban continue de stagner, Samir Frangié nous propose un texte rédempteur, fruit de son expérience personnelle, de son analyse et de ses lectures. Nous nous réjouissons que le prix Phénix le couronne aujourd’hui et le félicitons chaleureusement pour ce coup d’essai qui fut un coup de maître ! »

Alexandre Najjar
De son côté, Alexandre Najjar a présenté en quelques mots le parcours professionnel, politique et idéologique particulièrement riche de Samir Frangié depuis près d’un demi-siècle. « Journaliste et chercheur, il a collaboré à plusieurs journaux au Liban (L’Orient-Le Jour, as-Safir et an-Nahar) et en France (Le Monde diplomatique, Africasie) et a participé à la création de plusieurs centres de recherche, dont les Fiches du monde arabe et The Lebanese Studies Foundation, a indiqué Alexandre Najjar. Engagé dans l’action politique, il a fait partie, durant la guerre libanaise, du Mouvement national, puis a participé à la création du Congrès permanent du dialogue libanais et de la Rencontre libanaise pour le dialogue, consacrée au dialogue islamo-chrétien. Membre fondateur du Rassemblement de Kornet Chehwane, il a contribué à jeter les bases de l’opposition plurielle au nom de laquelle il a annoncé, en 2005, l’intifada de l’indépendance, qui a conduit au retrait des troupes syriennes du Liban. Député de 2005 à 2009, il est membre de la direction du mouvement du 14 Mars », a-t-il rappelé.
« Samir Frangié s’est rapidement imposé comme l’un des acteurs majeurs de la vie politique libanaise. Fort de son expérience, il analyse dans l’essai primé les raisons de la violence endémique dont souffre le Liban contemporain. Il évoque la violence sous toutes ses formes : la violence identitaire, la guerre entre les Libanais ; la violence israélienne et le projet d’une alliance des minorités contre la majorité arabo-musulmane ; la violence syrienne – qui se manifeste aujourd’hui en Syrie même – et le projet de la Grande Syrie. Il aborde ensuite l’assassinat de Rafic Hariri qu’il qualifie de meurtre fondateur, puis évoque la révolution du Cèdre qu’il juge, à juste titre, inachevée, ainsi que les récentes révolutions arabes dont les conséquences demeurent incertaines. L’un des thèmes majeurs de l’ouvrage est le vivre ensemble, qui conjugue les deux notions de pluralisme et de citoyenneté et qui postule une nouvelle culture, celle du lien », a poursuivi M. Najjar.
« Ce qui est remarquable dans ce livre, et c’est sans doute cela qui a séduit le jury, c’est la clarté de l’analyse, la profondeur des idées et une grande lucidité, nécessaire sans doute pour évaluer les erreurs et les acquis. Chez Samir Frangié, le ton n’est jamais moralisateur ; il ne s’exprime pas ex cathedra. Il nous parle avec sincérité et nous ouvre les yeux pour mieux penser l’avenir de notre pays. Avec érudition, il puise dans les ouvrages et articles qu’il a lus des exemples édifiants qui enrichissent le lecteur et confortent ses convictions. Samir Frangié a longtemps hésité avant de se résoudre à rédiger cet essai. Ses proches ont tout fait pour le convaincre de l’écrire et il a fini par céder à leurs pressions. C’était peut-être la première fois que cet homme courageux cédait à l’intimidation. Mais quand on voit le résultat, on ne peut que se féliciter de cette faiblesse passagère… », a ajouté l’écrivain, une boutade qui a déclenché un rire général dans l’auditoire.
Et de conclure : « Au nom du jury du prix Phénix, je félicite le lauréat pour cette distinction en espérant une suite à cet essai fondamental par une meilleure compréhension du Liban. Je tiens également à remercier la Bank Audi-Saradar pour son soutien. C’est grâce à elle que nous parvenons encore à honorer des personnalités de la trempe de Samir Frangié et à démentir le funeste proverbe : “Nul n’est prophète en son pays”. »

Samir Frangié
S’adressant à un parterre formé de plusieurs générations de compagnons de route et de différentes formes de lutte, aussi bien dans l’arène politique qu’au sein de la société civile, Samir Frangié a tenu, avec son habituelle modestie, à leur dire merci. « Je tiens à vous remercier pour votre présence ici aujourd’hui, et aussi pour votre présence dans les différentes étapes de ce long voyage au bout de la violence », a-t-il dit, avant de remercier chaleureusement le jury du prix Phénix, ainsi que la Bank Audi, le groupe Audi-Saradar et l’ancien ministre Raymond Audi, puis, enfin, Alexandre Najjar et Hind Darwish de L’Orient des livres, et « sans l’aide desquels ce livre n’aurait pas vu le jour ».
M. Frangié a ensuite asséné un message politique critique dans un silence quasi religieux. « Ce livre est tout d’abord une réflexion sur la violence que nous avons connue, sur sa nature, son fonctionnement, mais aussi et surtout sur notre aveuglement la concernant. C’est aussi le récit d’un long cheminement à la recherche d’une “sortie” de la violence. Mais c’est surtout une invitation à un autre voyage, un voyage à la recherche de la paix. Et cette paix n’est pas un choix que nous pouvons accepter ou refuser. Il n’y a pas de “bonne” ou de “mauvaise” paix. La “paix des braves”, la “paix glorieuse” n’existe que dans les manuels d’histoire. La paix ne peut être que banale, ordinaire, quotidienne, mais elle est une nécessité de vie, ou pour être plus précis, de survie », a-t-il affirmé.
Et de citer ensuite Martin Luther King, dont cette phrase lapidaire s’applique, a-t-il dit, à la situation que nous vivons : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots. »
« À l’heure où le régime syrien qui est responsable, dans une large mesure, de la violence qui a ravagé notre pays est sur le point de s’effondrer, nous nous retrouvons placés devant un choix décisif. Allons-nous relancer nos querelles intestines qu’alimentent les appétits de pouvoir des uns et des autres et les illusions idéologiques de ceux qui pensent avoir le monopole de la vérité, ou bien allons-nous tourner la page du passé et jeter les bases d’un avenir de paix ? » s’est interrogé Samir Frangié.
« À cette question, il n’y a pas aujourd’hui de réponse claire. Les forces politiques sont empêtrées dans leurs contradictions. Les partis du 14 Mars réclament l’instauration d’un État civil dans les pays du printemps arabe, mais prônent, dans le même temps, l’adoption au Liban d’une loi électorale qui consacre le cloisonnement communautaire. Quant aux partis du 8 Mars, ils se veulent l’avant-garde de la lutte en faveur des opprimés partout dans le monde, mais soutiennent, dans le même temps, la plus féroce des répressions contre les opprimés du pays voisin », a-t-il lancé.
Et d’ajouter : « Je ne vais pas dresser ici un inventaire de ces contradictions – elles sont nombreuses –, mais tirer la conclusion que la bataille de la paix ne peut pas être menée aujourd’hui par ces forces politiques. C’est à nous, citoyens de ce pays, d’assumer nos responsabilités. Comment ? En redonnant vie à cette révolution que nous avons lancée un jour de mars 2005 sans savoir qu’elle annonçait le “printemps arabe”. »
« Cette révolution n’a pas été l’œuvre de partis politiques, mais de simples citoyens qui, en brisant les barrières érigées par la guerre, ont redonné vie au pays. C’est cette révolution qui est restée inachevée qu’il nous faut poursuivre pour jeter les bases d’un “autre” Liban, un Liban de paix, et ne plus avoir à refaire ce long voyage au bout de la violence », a souligné Samir Frangié.
Un cocktail a suivi la remise du prix.

24/01/2012, Source : L’Orient Le Jour