« Hymne à la vie » pour la jeune Anne-Marie à Achrafieh et hommage au courage des frères Naïm à Badaro

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Par Tilda ABOU RIZK | 19/01/2012

La danse des cercueils, place Sassine. Photo Hassan Assal

La danse des cercueils, place Sassine.

TRAGÉDIE DE FASSOUH Anne-Marie Abdel Karim, Jihad, Farhat, Charbel et leur père, Tanios Naïm, ont effectué hier leur dernier parcours à Achrafieh, qui s’est habillé en blanc pour leur faire ses derniers adieux.

La grisaille du temps n’a rien à voir avec l’atmosphère triste et morose qui pèse lourd en ce mercredi matin sur Achrafieh. Ce quartier bourdonnant et continuellement embouteillé de Beyrouth s’est réveillé dans un calme inhabituel : la circulation est fluide. Les gens traînent les jambes, la mine allongée. Nombreux sont habillés de noir ou de blanc. La plupart des habitants du quartier ne connaissent pas Anne-Marie, Jihad, Farhat, Charbel et Tanios, mais plusieurs d’entre eux ont quand même voulu leur rendre un dernier hommage. Tout le quartier a été secoué par la tragédie qui a frappé dimanche soir les familles résidant dans l’immeuble qui s’est effondré à Fassouh.

Dans le carré que forment l’hôpital Saint-Georges, le collège Zahret el-Ihsan, l’hôpital Rizk et l’église Notre-Dame de la Présentation (as-Saydé), il y a foule. Les gens parlent. Leurs échanges sont un mélange de commentaires tristes ou indignés. Tristes, parce qu’on n’est pas supposé mourir à la fleur de l’âge quand on a encore toute la vie devant soi – Anne-Marie a 15 ans… Tristes, parce que trois jeunes frères (Farhat, Charbel et Jihad, qui ont entre 15 et 32 ans), sont morts avec leur père handicapé qu’ils essayaient de faire sortir de l’immeuble menacé d’effondrement. Indignés, parce que la tragédie aurait pu être évitée.

Le calme à Achrafieh est de courte durée. Il est brisé peu avant 9h par les feux d’artifice qui accueillent, place Sassine, l’arrivée du convoi funèbre des Naïm sous le riz lancé des balcons et les youyous des femmes : trois cercueils blancs et un quatrième couleur chêne, portés de l’hôpital Rizk, précédés d’une zaffé et suivis d’un cortège de corbillards noirs ornés de rubans blancs. À Sassine, la danse des cercueils portés à bout de bras et l’affliction des proches des Naïm fendent les cœurs. Les larmes coulent. Des femmes s’assoient à même le trottoir, incapables de tenir debout. Et c’est toujours sous une pluie de riz et au son de la zaffé que le cortège poursuit son chemin vers l’église du Sacré-Cœur à Badaro où les obsèques ont lieu.
Dans le même temps, les carillons joyeux des églises Saint-Georges (jouxtant l’hôpital Saint-Georges des grecs-orthodoxes où Anne-Marie repose depuis dimanche soir) et Mar Mitr, un peu plus loin, annoncent le passage du cortège funèbre de la jeune écolière. Le spectacle est saisissant tant l’hymne à la vie qui transpire des carillons joyeux mêlés aux chants pascals diffusés par des haut-parleurs contraste avec la tristesse de la circonstance.

Un hymne à la vie
Anne-Marie était membre des scouts grecs-orthodoxes. Ses camarades étaient tous là, dans leurs uniformes, à la tête du cortège funèbre, dans des voitures ornées de fleurs et de rubans blancs. Des vitres baissées, des branches de palmiers, symboles de la fête des Rameaux, sont caressées par le vent. Tout dans la cérémonie organisée pour Anne-Marie est un hymne à la vie, à la résurrection. Encadré par les véhicules des FSI, le convoi se rend à Zahret el-Ihsan, pour une ultime visite à l’école. Dans la cour du collège, les religieuses du couvent Sainte-Catherine, les écoliers, les corps professoral et administratif, en pleurs, font leurs adieux à Anne-Marie dont le cercueil est porté vers l’église Sainte-Catherine, pour une dernière bénédiction, avant de reprendre son chemin, mais porté à bout de bras cette fois vers l’église Notre-Dame de la Présentation, pour la cérémonie funèbre.
Le cortège fait cependant un détour pour passer par Fassouh, dans la ruelle où la jeune fille a été tuée. Arrivé au niveau de Mar Mitr où le carillon joyeux des cloches s’est amplifié, il marque une pause pour la danse du cercueil, rythmée par les applaudissements de la foule. Dans les voitures qui attendaient patiemment le passage du cortège, des larmes silencieuses coulent sur les joues de plusieurs passagers. Parmi ceux qui descendent de leurs véhicules pour regarder la cérémonie, certains avaient la main collée à la bouche, comme pour étouffer un sanglot, comme si la douleur des Abdel Karim était la leur. Sur tous les murs d’Achrafieh, où leurs portraits sont affichés, les visages des cinq victimes sourient à ceux qui les pleurent.
Le même spectacle se répète à Fassouh, puis devant l’église Notre-Dame de la Présentation où l’office funèbre est présidé par le métropolite Élias Audi, entouré de nombreux prêtres de l’évêché de Beyrouth, en présence du député Hagop Pakradounian, représentant les trois pôles du pouvoir, et des députés Michel Pharaon, Nadim Gemayel, Atef Majdalani, Serge Ter Sarkissian et Jean Oghassabian, et de nombreuses autres personnalités officielles. C’est la messe de Pâques qui est célébrée, en hommage à Anne-Marie.
L’église et la cour sont pleines à craquer. La foule a du mal à contenir son émotion et la messe est entrecoupée de sanglots.
L’oraison funèbre de Mgr Audi est aussi un cri d’indignation. Après avoir transmis aux Abdel Karim les condoléances du patriarche grec-orthodoxe, Mgr Aghnatios IV Hazim, il a rappelé à quel point Anne-Marie vivait dans l’amour du Christ. « Elle sentait que la mort était un pont qu’elle allait traverser pour pouvoir continuer sa vie avec Lui. Sa foi était solide. Elle l’aidait et la réconfortait, et c’est ce qu’elle avait exprimé lorsqu’elle avait été interrogée (pour un devoir de classe) au sujet du concept de liberté. Elle avait considéré que le royaume de Dieu était son objectif », a-t-il dit, la voix chargée d’émotion.

« L’État existe-t-il ? »
Et Mgr Audi d’ajouter : « Il est affligeant de perdre un être cher. Plus consternant encore est le fait qu’on n’aurait pas perdu la défunte si l’immeuble ne s’était pas effondré. Je ne fais assumer la responsabilité de cette tragédie à personne, mais je pose les questions suivantes : Qui est responsable ? La vie humaine est-elle devenue aussi insignifiante ? Depuis que l’incident est survenu, nous n’entendons parler que d’incidents similaires qui risquent de se produire. Où se situe l’État et les administrations compétentes dans tout cela ? L’État existe-t-il? Pourquoi les administrations compétentes n’examinent-elles pas les anciennes bâtisses ? »
Poursuivant sur le même ton, il s’est interrogé sur le point de savoir si les responsables « ne devraient pas tous songer en premier lieu à l’intérêt des citoyens, à leur assurer une vie digne et leurs droits les plus élémentaires. À chaque catastrophe, tous s’engagent dans une course pour s’indigner, lancer des mises en garde et proposer des solutions. Je crains seulement que le rideau ne tombe sur cette catastrophe, comme sur toutes celles qui l’ont précédée. Nous espérons qu’elle sera un avertissement et une leçon pour tous, afin d’éviter d’autres à l’avenir et pour que le sang des victimes n’ait pas coulé inutilement ».
S’adressant ensuite aux propriétaires, Mgr Audi a estimé qu’« en dépit de leurs complaintes, ils doivent agir en toute conscience et coopérer avec les locataires pour éviter les dangers. L’être humain est plus cher que l’argent. Il est à l’image de Dieu ». Il a conclu en demandant aux dirigeants du pays de mettre leurs divergences de côté pour assumer leurs missions.

Matar, la démocratie et le gouvernement du peuple
À l’église du Sacré-Cœur, à Badaro, c’est l’archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Matar, qui a célébré l’office funèbre, en présence des députés Michel Moussa, représentant les trois pôles du pouvoir, Michel Pharaon, Nadim Gemayel, Antoine Zahra, Michel Hélou et plusieurs autres officiels.
Dans son oraison funèbre, Mgr Matar a aussi abordé le thème de la responsabilité de l’État vis-à-vis des citoyens, après avoir rendu un vibrant hommage aux trois jeunes frères, morts alors qu’ils venaient en aide à leur père. « Leur amour et leur courage font d’eux des martyrs », a-t-il dit, avant de souligner que tous les Libanais veulent savoir pourquoi les habitants de l’immeuble sinistré ont subi ce sort.
Il a regretté « le manque de coordination, d’unité et de vision au sein de l’État », avant de rappeler que « la démocratie dont nous nous vantons est avant tout le gouvernement du peuple au service du peuple ». « Mais sommes-nous suffisamment unis pour servir la population ? » s’est-il interrogé, avant de mettre en relief le problème de l’habitat ainsi que celui de l’émigration qui découle des difficultés de la vie quotidienne.
C’est ensuite au tour de Gladys, une des sœurs de Jihad, Farhat et Charbel, de prendre la parole pour exprimer en même temps sa foi et sa douleur. La foule ne retient pas ses larmes.
Au terme des deux cérémonies, Anne-Marie, Jihad, Farhat, Charbel et Tanios sont conduits vers leurs ultimes demeures. Le cercueil d’Anne-Marie est porté à bout de bras jusqu’à Mar Mitr et ceux des Naïm sont emmenés à Zhalta, dans le caza de Jezzine.
Le drame est loin d’être fini. Toujours hospitalisés, Antonella et Anthony Abdel Karim ignorent toujours qu’ils ont perdu leur sœur.

L’hymne à la vie pour Anne-Marie et les frères Naïm…

Photo Nasser TraboulsiAnne-Marie Abdel Karim, Jihad, Farhat, Charbel et leur père, Tanios Naïm ont effectué leur dernier parcours à Achrafieh, qui s’est habillé en blanc pour leur faire ses derniers adieux, eux, les victimes, parmi d’autres, du drame de Fassouh, où des anonymes, éplorés, sont venus déposer hier soir des fleurs et allumer des bougies sur les ruines de l’immeuble qui s’est écroulé dimanche dernier…

Source : L’Orient Le Jour