Le « Rassemblement des chrétiens indépendants » : contre le clivage local et pour la pluralité dans la région

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Par Scarlett HADDAD | 14/01/2012

ÉCLAIRAGE Les idées sont grandioses, mais le chemin est long devant pour le « Rassemblement des chrétiens indépendants » qui a vu le jour le 8 janvier à Harissa. Moteur de ce rassemblement qui regroupe jusqu’à présent 33 personnalités chrétiennes indépendantes (comme les anciens ministres Michel Eddé, Karim Pakradouni, Naji Boustany, Farès Boueiz , Georges Corm, et les anciens parlementaires Élie Ferzli, Élie Skaff, Pierre Daccache, Gebran Tok, etc), l’ancien ministre Abdallah Farhat explique qu’il s’agit avant tout de briser l’alignement des chrétiens entre le 14 et le 8 Mars, et de tenter de pousser les chrétiens à retrouver un rôle à la fois national et régional. Abdallah Farhat précise que ce sont les propos du patriarche Mgr Béchara Raï qui ont inspiré la naissance de ce rassemblement qui ne se veut pourtant pas un second « Kornet Chehwane ». En réalité, il n’existe aucun lien organisationnel entre Bkerké et le rassemblement, mais une concertation et des lignes directrices qui correspondent à une vision commune du rôle des chrétiens dans la région.

Abdallah Farhat explique qu’alors que le conflit entre sunnites et chiites se précise et se généralise dans la région, y compris au Liban où la division entre 14 et 8 Mars en est quelque part le reflet déguisé, il faudrait redéfinir le rôle des chrétiens qui devrait être rassembleur, au lieu de contribuer à la division. Selon lui, les chrétiens de la région ne peuvent pas se transformer en incitateurs à la discorde, mais au contraire, ils doivent être le moteur d’un rapprochement entre les sunnites et les chiites car il y a va de leur survie. L’ancien ministre invoque à titre d’exemple le fait que la discorde entre sunnites et chiites a provoqué un exode massif des chrétiens d’Irak. Si cette discorde se poursuit et s’amplifie, elle constituera, selon lui, une menace sérieuse pour la présence des chrétiens dans la région. De plus, l’instabilité actuelle causée par les divisions et les conflits entraîne une émigration constante des jeunes chrétiens alors que ceux qui restent n’attendent que les meilleures opportunités pour s’en aller. La précarité et l’instabilité sont donc néfastes pour la présence chrétienne dans la région et, a contrario, tout ce qui rapproche, consolide et favorise cette présence. Enfin, l’expérience de Taëf, estime-t-il, a créé une sorte de malaise et de frustration chez les chrétiens, d’autant que la démocratie libanaise n’a jamais été celle du nombre. Le rassemblement, à ses yeux, vise donc à réclamer et à favoriser le retour des chrétiens au sein des institutions étatiques, pour faire pratiquement revivre l’esprit du pacte national, mis à mal depuis l’accord de Taëf.

Comme le précise Abdallah Farhat, ce sont là les idées du patriarche Raï, et le rassemblement souhaite servir de bloc d’appui à ces thèses tout en créant un espace politico-culturel où les personnalités chrétiennes non alignées sur l’un des deux camps rivaux puissent se retrouver. Le choix de Harissa (le lieu où s’est tenue la rencontre) est voulu car il s’agit d’un symbole à la fois national et chrétien. Il y a eu certes quelques critiques, et des personnalités ayant participé à la rencontre de Saydet el-Jabal ont protesté du fait que Harissa ait accepté d’accueillir une telle rencontre, mais le rassemblement maintient ce lieu pour son prochain rendez-vous prévu le 20 janvier. En principe, le cercle devrait s’élargir et accueillir de nouvelles personnalités. L’ancien ministre révèle ainsi avoir été sollicité par de nombreuses personnalités soucieuses de se rallier au rassemblement.

Au cours de la réunion du 20 janvier, le rassemblement devrait annoncer les grandes lignes de son programme, essentiellement fondées sur les idées du patriarche Raï. Le rassemblement, qui compte se transformer en institution avec des structures claires, souhaite aussi proposer au patriarche maronite de lancer une initiative vers al-Azhar, Qom et Najaf, dans le but de rapprocher les communautés sunnite et chiite. Celles-ci pourrait ainsi s’engager dans un document officiel à empêcher tout conflit communautaire dans le monde arabe et dans la région en général, car, explique Abdallah Farhat, la pluralité est aussi importante que la démocratie qui passe forcément par la protection des minorités. Aucune initiative particulière n’est prévue pour le moment en direction des Frères musulmans, le rassemblement préférant s’en tenir aux autorités religieuses officiellement reconnues. Le rassemblement, précise l’ancien ministre, ne cherche pas à voir grand pour ne pas avoir à exhiber son incapacité à rassembler d’abord les chrétiens du Liban. Il considère simplement qu’il faut dépasser les clivages actuels internes pour s’inscrire dans une dynamique régionale beaucoup plus cruciale pour la présence des chrétiens dans le monde arabe. La pacification de cette partie du monde et la récupération de la cause de Jérusalem, qui reste un des principaux lieux saints chrétiens, sont une obligation chrétienne, estime-t-il.

En dépit (ou à cause) de cette vision régionale, le rassemblement est déjà la cible de nombreuses attaques. Certains l’accusent d’être plutôt proche du 8 Mars et du régime syrien, mais Abdallah Farhat s’en défend et précise qu’il ne fait que reprendre à son compte les propos du patriarche Raï en tentant de les concrétiser par des initiatives politiques. D’autres cherchent à le récupérer dans un but politique, mais les membres de ce rassemblement, appelés d’ailleurs à se multiplier, ne veulent d’aucun alignement, puisque le principal mobile de leur action est le rejet de l’enfermement politique. Ils affirment que leur action intervient à un moment délicat pour la région et pour la présence des chrétiens au Moyen-Orient. Elle s’inscrit dans la politique du Vatican et n’a pas de préférence politique locale. « Nous sommes indépendants, martèle l’ancien ministre, qui occupe en pratique actuellement les fonctions de coordinateur et de porte-parole du groupe. Mais cela ne signifie pas que nous sommes neutres. Nous avons nos opinions qui seront précisées ultérieurement et qui tournent autour du refus du clivage actuel dans le pays et de la nécessité de préserver la pluralité dans la région. »

Source : olj.com