Préoccupations identitaires et préoccupations sociales

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Par Bahjat RIZK

Ces deux dernières semaines ont mis en avant deux types de préoccupations qui agitent la société libanaise et qui, aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, secouent toutes les sociétés.

Tout d’abord, les préoccupations identitaires, au moment où le pluralisme culturel, sous toutes ses formes, traverse les sociétés modernes.

Au Liban, les assises à Bkerké des élus et dirigeants maronites, toutes tendances confondues, sous l’égide du patriarche Raï, ont semblé reprendre à leur compte la proposition de la rencontre orthodoxe suggérant pour la loi électorale à venir que chaque communauté élise ses propres représentants. Le but étant d’assurer une juste participation au pouvoir et de garantir pour l’avenir une autonomie politique aux communautés chrétiennes, en déclin démographique. Le risque serait de créer une séparation plus grande entre les différentes communautés et de consacrer une fédération communautaire de fait, dans l’impossibilité de définir une fédération proprement géographique.

Certes, il ne s’agit pas d’évaluer l’opportunité d’une pareille approche mais de relever que les communautés chrétiennes minoritaires dans ce Proche-Orient, malmenées par des décennies d’instabilité politique, continuent à se sentir menacées. Le Liban étant le seul pays arabe à leur avoir accordé des libertés culturelles accompagnées de libertés politiques, ce qui a entraîné un pluralisme culturel et politique dont ont bénéficié les différentes autres communautés, mais également une appartenance nationale largement dépendante de l’appartenance communautaire. Néanmoins, au-delà de savoir si ce nouvel arrangement peut, en les rassurant, refonder une entité plus cohérente et plus solide, il est à relever que, quel que soit le système politique adopté, il ne peut à long terme porter ses fruits que s’il est accompagné d’une vraie politique éducative, une véritable réforme scolaire, l’établissement d’un livre d’histoire commune, et cela après un débat profond, sur l’identité libanaise, à travers une commission scientifique indépendante nommée à cet effet. Une identité ne se décrète pas, elle se construit intérieurement, sur l’étendue et la durée, dans l’histoire et la géographie, à la suite d’une négociation aboutie et consentie, de paramètres constants depuis Hérodote, le père de l’histoire, il y a 2 500 ans (race, mœurs, langue et religion). Tant que la brèche identitaire n’est pas comblée, le système politique ne fera que provisoirement la colmater. La question du pluralisme culturel, où qu’il soit et de quelque nature qu’il soit, ne se définit pas uniquement par le compromis politique mais par la volonté (et non la contrainte) de vivre ensemble, à travers un patrimoine culturel commun suffisant, qui reconnaisse les différences culturelles structurantes mais les envisage toutefois comme une valeur ajoutée et non comme une menace.

L’histoire du Liban nous apprend que le conflit ne fut pas toujours communautaire dans la montagne libanaise. Il fut, durant deux siècles, clanique et tribal, entre Qaïssites (tribus arabes du nord de l’Arabie) et Yéménites (tribus du sud de l’Arabie ou du Yémen), depuis l’établissement de l’émirat en 1516 jusqu’à la bataille de Aïn Dara en 1711. À d’autres moments, ce fut un conflit de mœurs entre les féodaux et le despote éclairé (notamment sous Béchir II, 1789-1840). Il fut également ethnique entre Égyptiens et Libanais sous Mohammad Ali et son fils Ibrahim Pacha qui envahirent le Liban, la Syrie et la Palestine entre 1831 et 1840, et ethnico-linguistique entre Arabes et Ottomans, notamment lors de la nahda arabe, durant le gouvernement direct ottoman , de la montagne libanaise (moutassarifiya), après la chute de l’émirat.

Les conflits dans le monde, à travers l’histoire, ont été parfois religieux, d’autres fois ethnico-linguistiques, raciaux ou sociaux. D’ailleurs en une semaine, nous sommes passés d’une opposition entre maronites toutes tendances confondues et sunnites presque également toutes tendances confondues, autour de la loi électorale, avec un mutisme prudent de la communauté chiite, à une alliance sociale tripartite au sein du gouvernement, entre le courant libre et les deux ailes de la communauté chiite, face à ceux qui défendent la survie du système libéral, notamment l’ancien et le nouveau Premier ministre, tous les deux issus des instances économiques et soutenus par le patronat et les entrepreneurs. Autrement dit, un paramètre socio- économique est venu se greffer sur le paramètre religieux, déplaçant ou faisant diverger le débat.

De même en France, à l’approche de l’élection présidentielle, le débat oscille entre préoccupations identitaires (vote des immigrés et identité nationale et européenne) et préoccupations sociales (retraite, chômage, allocations, dettes de l’État et agences de notation). Et cela est également valable pour l’Europe où, à l’occasion du compromis politico-économique franco-allemand, nous avons vu réapparaître soudainement des poussées fébriles et quasi irrationnelles de nationalisme de part et d’autre, et un désengagement prévisible de la Grande-Bretagne qui, outre le fait de conserver sa monnaie nationale, a été le seul pays sur les 27 à ne pas voter le nouvel arrangement européen initié par le couple franco-allemand. C’est ce déplacement rapide du conflit identitaire au conflit social et vice versa qui illustre la dynamique politique aujourd’hui.

Le printemps arabe lui-même a mis en avant cette proximité du paramètre identitaire religieux et du paramètre social sans pouvoir déterminer encore celui qui sera prioritaire. Nous ne savons toujours pas dans quelle saison nous allons entrer. Quelle approche privilégier, celle universelle des droits de l’homme et des libertés individuelles, ou celle des groupes et des minorités ? Celle du libéralisme économique, qui peut s’avérer sauvage, ou celle de la solidarité sociale imposée, peu compétitive, décalée, sinon dépassée ? Celle de l’ère nucléaire ou de l’ère écologique ?

Certes, l’humanité ne peut complètement éliminer ses propres conflits car l’être humain ne peut se passer de ses besoins, de ses émotions et de ses pulsions. Il peut juste, une fois qu’il les a identifiés et reconnus, apprendre à leur donner un cadre constant et un ordre de priorités, et à les rationaliser.

Bahjat RIZK

Source : L’Orient Le Jour