Lamartine, toujours d’actualité, au cœur de « La question d’Orient »

Par Edgar DAVIDIAN | 31/12/2011

Vient de paraître Un livre qui jette un éclairage neuf, sans qu’il soit vraiment méconnu, de Lamartine, galérien des lettres. Sous le titre « La question d’Orient » (éditeur André Versaille, 405 pages), Sophie Basch et Henry Laurens ont groupé les articles et discours politiques de l’auteur de « La chute d’un ange ». Un document intéressant, loin de toute poésie ou romantisme, mais avec une élégance littéraire extrême, même si elle est caduque, pour parler du processus de modernisation des sociétés orientales. Un sujet toujours d’une brûlante actualité. 

Sophie Basch, professeur de littérature française à la Sorbonne, et Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, ont entrepris de ressusciter la voix de Lamartine. Celle d’un brillant orateur et d’un homme politique chevronné, mais que le commun des mortels et la plupart des lecteurs connaissent davantage pour le lyrisme de ses poésies et la luxuriance de sa prose musicale, fleurie, dentelée.

Avec Volney, Nerval, Delacroix, Chassériau, Chateaubriand, Flaubert et Loti, Alphonse de Lamartine a subi l’appel de l’exotisme oriental et fut un des pionniers d’un mouvement littéraire (ou pictural) venu, entre sable et soleil, quêter inspiration, volupté, couleurs et images nouvelles.

Poète, romancier, dramaturge (même si la postérité ne se rappelle plus ses levers de rideaux), prosateur, Lamartine, écrivain prolifique, fut aussi une figure de proue du romantisme en France, tout en assumant des fonctions de député et de conseiller général et municipal.

De ses obédiences royalistes, il glisse vers le républicanisme. Et son regard, après un long voyage en Orient, lui qui croyait au progrès et écrivait pour l’harmonie et la paix, ne pouvait rester indifférent devant une région qui se devait de secouer le joug de la servitude de l’Empire ottoman qui devint, d’ailleurs, la cible préférée de sa plume incisive et acérée. Politiquement, bien entendu! Car pour les harpes du cœur et les épanchements passionnels, le registre a des tonalités et des effusions bien plus lyriques et différentes.

Hanté depuis 1821 par le projet d’une grande épopée, en prise déjà avec la rédaction de eJocelyne, Lamartine entreprend un voyage aux lieux saints afin de raffermir sa foi et enrichir son inspiration épique. De la Grèce au Liban (les cèdres et une rue portant son nom à Mar Mikhaël à Beyrouth en témoignent), en passant par le Saint Sépulcre, l’Orient est sujet d’observation, de narration, d’analyse, de commentaire, d’étude. Souvenirs, impressions, pensées et paysages remplissent les pages et se fondent dans l’encre d’une plume qui n’en finit pas de crisser.

Mais le présent volume réunit tous les discours et articles relatifs à la «question d’Orient» qui a monopolisé toute l’attention du XIXe siècle. Acteur de la vie politique française, certes, mais Lamartine est aussi un poète qui ne saurait être hors de la Cité, et son horizon ne s’est pas arrêté à l’Hexagone. Le Voyage en Orient reste au cœur de ses préoccupations politiques et reflète son combat pour le démembrement de l’Empire ottoman dont un retentissant discours a inauguré sa carrière de député. Mais, curieusement, ce combat qui a duré plus de trente ans n’est pas sans mea culpa spectaculaires et revirements courageux. En avouant, sans ambages et avec une pompe cicéronienne, erreurs de parcours et jugements.

À peu près deux siècles plus tard, en ce printemps arabe si chaud, si turbulent, si porté à jeter aux orties toutes les tutelles, le poète aurait sans doute son mot à dire. Prémonitoires ces discours où la liberté est si ardemment appelée, si clairement désignée, si farouchement défendue? Et dire que l’Algérie, les maronites et la Syrie figuraient déjà en bonne place.

Loin de la sensiblerie de la bleuette de Graziella, loin des récriminations de Géthsémani après la mort de sa fille, loin des œuvres historiques alimentaires après la vente du domaine de Milly, loin des poèmes d’amour poitrinaire au bord d’un lac, on retrouve dans ces textes, virulents et érudits, un Lamartine surprenant de poigne et d’autorité. Il use toujours le verbe avec brio et virtuosité, mais ici sans lamento ni larmes. Il en use cette fois sans emphase émotive, pour donner vie à un orateur doublé d’un chroniqueur politique avisé.

Source : L’Orient Le Jour