« Cézanne et Paris », un parcours hautement pédagogique

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« La pendule noire », une des toiles exposées.

« La pendule noire », une des toiles exposées.

Exposition Relever l’automne et l’hiver parisiens par une exposition sur « Cézanne et Paris », telle est l’initiative réussie du musée du Luxembourg. Les œuvres présentées permettent de découvrir que le peintre de la montagne Sainte-Victoire a fait ses armes dans la capitale, où il a vécu la moitié de sa vie.

PARIS, de Carole DAGHER

Paris, qui fascinait les amis impressionnistes de Cézanne, ne sera pas vraiment un motif pictural pour cet artiste «monté» de Provence vers la capitale, suite aux conseils de son ami Émile Zola (avec qui il se brouillera plus tard). Cézanne a peu représenté la ville, mais il peint ce qu’il voit de sa fenêtre ou d’une terrasse sur les toits, et cela donne une œuvre magistrale (Les toits de Paris). Bien qu’influencé par les anciens (Delacroix, Rembrandt, Poussin) qu’il considérait comme ses maîtres, ce peintre autodidacte était attentif et sensible à ce qui se créait dans la capitale. C’est là en effet qu’un artiste pouvait connaître la consécration. C’est là aussi que l’on s’encanaillait. Paul Cézanne va découvrir les tentations et les plaisirs de la capitale, éprouvant fascination, malaise et violents désirs devant le corps féminin, si accessible. Ses œuvres des années 1862-1880 expriment ce mélange de répulsion, de peur et d’attraction, en touches épaisses et en thèmes sulfureux : La tentation de Saint-Antoine, Une moderne Olympia, l’Éternel féminin ou Le Veau d’or.
Bientôt, cependant, les figures humaines deviennent plus stylisées (Les Baigneuses). Cézanne peint sa femme, réalise des portraits réalistes (Victor Choque, Joueurs de cartes, Autoportrait, Ambroise Vollard, Pissarro) et cherche une nouvelle voie, inspirée du courant impressionniste. Rejoignant Pissarro à Pontoise, il s’intéresse à l’étude de la lumière et du travail en plein air, chevalet dans les champs. C’est à cette période que naissent la Maison du pendu, le Quartier du Four à Auvers-sur-Oise, Le pont de Maincy, toiles pionnières où Cézanne démontre sa capacité à réinventer l’espace. En hiver, n’ayant pas les moyens de louer un atelier, Cézanne peint dans son appartement ce qu’il y trouve (La pendule noire, mais aussi des fruits et, surtout, des pommes). Ses natures mortes témoignent d’une véritable quête picturale et sont abordées comme n’importe quel modèle, portrait ou paysage. Il dira de sa femme qu’elle a «le mérite de poser comme une pomme». Ses amis (Monet, Pissarro) pressentent le génie de Cézanne et comprennent qu’il a l’audace d’aller plus loin qu’eux, notamment dans le rapport entre couleurs et formes. «Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude», disait-il.
C’est en 1895 que la «cote» de Cézanne s’envole, comme on dirait aujourd’hui. Le marchand d’art, Ambroise Vollard, lui organise sa première exposition dans sa boutique. Cézanne devient célèbre. De sa Provence, l’artiste continue de faire des sauts à Paris pour aller peindre seul, dans le calme de la campagne parisienne (les bords de la Loire, de l’Oise, la forêt de Fontainebleau, Giverny), où il retrouve une lumière différente que celle de sa Provence. Ses tonalités de vert et de bleu évoluent, ainsi que sa palette de couleurs et ses reflets d’eau sur la Seine.
C’est donc l’histoire d’un parcours, d’une découverte du monde et de soi, d’une maturation et de la naissance d’un véritable mouvement inspiré de l’impressionnisme, annonciateur de l’art moderne et précurseur du cubisme, que l’exposition du Luxembourg raconte. Un parcours intelligent et une approche thématique éclairante racontent ainsi l’œuvre et la vie de ce peintre libre et génial que fut Cézanne, le peintre qui voulait «étonner Paris avec une pomme».

Source : L’Orient Le Jour