Liban : divergences chrétiennes sur la Syrie

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Par Frédéric Pons, 22/12/2011 – Valeurs Actuelles.com

Les chrétiens d’Orient s’interrogent sur l’issue de la crise syrienne. À Beyrouth, Michel Aoun (majorité) et Samir Geagea (opposition) sont, une nouvelle fois, en désaccord. Nous leur donnons la parole.

L’affaire paraissait simple. Les difficultés de Bachar al-Assad auraient dû réjouir les chrétiens libanais qui, a priori, ne pouvaient que souhaiter la fin rapide de ce régime qui fit tant de mal au Liban, à eux en particulier. Mais ce n’est pas le cas, et il est bien difficile de se faire une idée claire de ce que pense la communauté chrétienne, comme une délégation de nos lecteurs avait pu le constater lors du voyage d’études Valeurs actuelles-Ictus en octobre. Le général Michel Aoun affirme redouter pour les chrétiens l’arrivée d’une majorité sunnite islamiste en Syrie. Celui qui fut l’un des plus ardents partisans de la souveraineté libanaise, courageusement défendue les armes à la main (1989-1990) face à l’armée syrienne, est désormais allié au Hezbollah, le parti-milice chiite, qui est le meilleur allié de la Syrie et de l’Iran au Liban. À l’inverse, Samir Geagea a pris fait et cause pour l’opposition syrienne. Chef des Forces libanaises, le parti chrétien allié lui aux sunnites de Saad Hariri, aujourd’hui dans l’opposition, il espère la fin du régime Assad et l’établissement de la démocratie, « le meilleur rempart pour les chrétiens d’Orient ».

Adulés par leurs amis, haïs par leurs adversaires, accusés chacun d’être financé par l’étranger (la Syrie et l’Iran pour Aoun, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour Geagea), les deux chefs chrétiens ont accepté de répondre aux mêmes questions, pour nous éclairer. 

Soutenez-vous la révolte contre le régime Assad en Syrie ?
Michel Aoun Il est évident que nous soutenons les droits de l’homme, non seulement en Syrie mais dans tous les pays arabes, mais nous ne soutenons pas cette “opposition syrienne” car sa majorité est formée de mouvements islamistes qui considèrent que la démocratie – pratiquement condamnée par leurs enseignements religieux – n’est qu’un moyen pour arriver à leur but. On l’a vu en Égypte, en Tunisie, en Libye. La réforme dans les pays arabes est une nécessité, et le droit des peuples de choisir leurs dirigeants est un acquis et une vérité incontournable. Mais la réforme et le changement ne se font pas dans une atmosphère d’anarchie. La démocratie ne peut pas se fonder sur le chaos, sur les armes. Telle est malheureusement la situation en Syrie.
Samir Geagea Il ne s’agit pas d’une révolte mais d’un soulèvement populaire. Nous qui luttons pour l’application des droits de l’homme et oeuvrons pour la liberté, nous ne pouvons pas être opposés au peuple syrien qui aspire à la liberté et à la démocratie. Cette attitude n’est aucunement dirigée contre le régime Assad. Même si Assad avait été l’auteur du soulèvement populaire, on l’aurait soutenu.

Ne craignez-vous pas qu’un changement de régime déstabilise la région ?
M. A. Toute déstabilisation provenant d’un conflit armé ne peut qu’avoir de graves conséquences sur le pays en général et la population civile en particulier. Les alternatives possibles au régime Assad sont perturbatrices dans leur nature et leurs objectifs, avec des conséquences potentiellement graves. La situation géopolitique de la Syrie fait de ce pays une force incontournable au Moyen-Orient, notamment dans le conflit israélo-palestinien. Faute d’une alternative viable et surtout crédible, il est à craindre qu’un changement de régime ne déstabilise la région. Les changements en Tunisie, en Égypte et en Libye le montrent.
S. G. Le renversement du régime Assad sera un facteur de stabilisation dans la région, notamment pour le Liban. Une période de gestation est certainement nécessaire, mais en fin de compte, un régime stable issu de la volonté du peuple syrien va remplacer le régime actuel.

Quels sont les risques pour le Liban ?
S. G. Contrairement à ce que pensent certains, c’est le régime Assad qui a déstabilisé la région et le Liban en particulier, par exemple en armant et en soutenant les Palestiniens au Liban dans les années 1968 et 1969 ; par son rôle dans le déclenchement de la guerre de 1975, par le dévoiement des accords de Taëf et par la mise sous tutelle du Liban, avec le désarmement des milices libanaises à l’exception notable du Hezbollah.

Faut-il aussi rappeler les agissements du régime Assad, en Palestine et en Irak, ses relations avec le Hamas et l’Iran ?
M. A. Nous nous opposons à toute ingérence dans les affaires syriennes, conformément à nos principes, nous qui avons depuis toujours résisté à toutes les ingérences étrangères dans les affaires intérieures libanaises. Notre politique a toujours été claire : il s’agit de consolider notre unité nationale, de renforcer notre “immunité” pour faire face à toutes les conséquences des changements régionaux, et pas seulement syriens.

Ne redoutez-vous pas l’arrivée au pouvoir d’une majorité sunnite en Syrie, qui serait sous l’influence de fondamentalistes ?
S. G. Les sunnites constituent 70 % de la population syrienne, il est donc très normal qu’une majorité sunnite arrive au pouvoir. Quoi qu’il en soit, il faut aider et soutenir les modérés, autant que possible. L’action de l’opposition, à l’intérieur comme à l’extérieur, atteste que les modérés sont ma joritaires. Comment le régime qui devrait succéder au régime Assad pourraitil être fondamentaliste ? Près de 30 % de la population est constituée de chrétiens, de Kurdes et d’alaouites, et la majeure partie des autres est faite de gens modérés. Du seul fait de vivre dans un régime démocratique, les minorités syriennes, dont les chrétiens, jouiront de leurs droits, de leur liberté, ce qui n’a jamais été le cas sous le régime Assad.
M. A. Nous ne craignons pas la “majorité sunnite”, comme vous dites, mais nous craignons les Frères musulmans, qui considèrent que la démocratie est contre les principes islamiques et qui agissent en conséquence. Nous ne voyons que cette alternative si Assad est renversé.

Un changement de régime en Syrie ne menace-t-il pas la minorité chrétienne, à l’image de ce qui s’est produit en Irak après le renversement de Saddam Hussein ?
M. A. La situation des chrétiens dans les pays d’Orient est grave et précaire. La Palestine ne compte presque plus de chrétiens, une grande partie de ceux d’Irak ont quitté le pays depuis la chute de Saddam Hussein et leur situation ne fait qu’empirer. Les chrétiens du Liban font face à leurs propres démons de puis des années. Les coptes d’Égypte vivent dans une incertitude pire que sous Moubarak et ils quittent massivement leur pays. L’accession au pouvoir des mouvements islamistes, Frères musulmans et salafistes, pose la question très grave du sort de ces minorités religieuses, qui font pourtant partie intégrante de la société, voire de l’identité de ces pays. La situation est identique pour les chrétiens de Syrie. Le monde semble oublier ou ignorer que la disparition de ces minorités religieuses, notamment des chrétiens, va changer profondément l’identité de toute la région, qui a été le berceau de la pluralité, de la démocratie, ce qui encouragera la montée en puissance des forces islamistes radicales, avec des conséquences catastrophiques.
S. G. Le malheur des chrétiens d’Irak est celui de toutes les autres communautés irakiennes, sunnites, chiites et kurdes. Dans ce pays, la proportion des chrétiens frappés par les attentats est plus faible que pour les autres communautés. Si les chrétiens de Syrie veulent tirer profit du changement de régime, ils doivent contribuer maintenant au processus de démocratisation en cours. La seule menace sérieuse qui pèse sur eux est qu’ils restent en marge de ce qui se passe. Pour être des partenaires à part entière dans le nouvel ordre à venir, les chrétiens de Syrie doivent s’engager dès à présent, car la démocratie et l’État de droit appelés à naître seront leur plus solide garantie, leur meilleure protection.

Propos recueillis par Frédéric Pons
Source : Valeurs Actuelles