Le rideau ne tombera pas sur le théâtre de Beyrouth ?

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Par Maya GHANDOUR HERT | 22/12/2011

Junaid Sarieddine, à ses côtés Hanane Hajj Ali, pour sauver le TDB.

Junaid Sarieddine, à ses côtés Hanane Hajj Ali, pour sauver le TDB.

Patrimoine culturel La bataille du lot 243 à Aïn el-Mreissé va-t-elle créer un précédent historique concernant le classement des sites culturels au Liban ?

La bataille pour l’unique théâtre qui porte le nom de Beyrouth continue. Depuis quelques semaines, les rumeurs les plus diverses circulent sur le devenir de cet établissement qui joue à cache-cache avec son sort depuis son inauguration en 1965. Après moult fermetures et réouvertures, la dernière étant en avril 2010, coïncidant avec la clôture des manifestations de l’année Beyrouth, capitale mondiale du livre. Le dramaturge, metteur en scène et acteur Issam Bou Khaled le prenait sous son aile et tentait de raviver ses planches qui ont été témoins de la naissance et des heures de gloire du théâtre contemporain libanais. Et Hanane Hajj Ali, qui l’avait auparavant dirigé avec Roger Assaf avant de fonder le théâtre Tournesol, signait son ouvrage dédié à l’histoire du théâtre mythique à l’enseigne rouge.
Dix-neuf mois plus tard, c’est le coup de… théâtre. Le propriétaire et mécène Saïd Sinno, qui avait été son fondateur et qui persistait à soutenir cet espace laboratoire d’idées et de spectacles, perd un procès intenté par les autres propriétaires de la famille Sinno, lesquels réclamaient possession du théâtre puisque ce dernier est resté inactif de 2004 à 2009. 
Dans la presse, sur Facebook, sur le Net, les spéculations vont alors bon train. « Il va être détruit pour laisser la place à un grand magasin ou à une tour immense et hideuse », s’accordent à dire les commentateurs. Des musiciens, des acteurs, des artistes de tout bord s’invitent alors sur les planches de Aïn el-Mreissé et tiennent, tous les soirs, des représentations publiques en guise d’adieu avant le tomber de rideau final le 31 décembre 2011, date limite du transfert de titres.
La société civile se mobilise. Une pétition est postée sur Facebook (http ://www.change.org/petitions/the-lebanese-ministry-of-culture-save-beirut-theatre), invitant les signataires à prendre position pour que le ministère de la Culture « reconnaisse sa responsabilité et son obligation légale en classant le théâtre de Beyrouth comme propriété culturelle. Cette prérogative enjoint le ministère de la Culture de protéger ce lieu contre toute menace de démolition ou même de tout changement au niveau de son utilité autre que culturelle ou artistique ». Près de 1 300 signatures sont ainsi récoltées et le chiffre augmente d’une minute à l’autre. Un sit-in a été tenu hier en matinée devant le ministère de la Culture, au cours duquel Hanane Hajj Ali a réitéré l’importance de classer le théâtre de Beyrouth « comme patrimoine culturel et non architectural. Ce statut le protégerait contre d’éventuelles transformations possibles, comme en restaurant ou en magasin de vêtements ».
L’artiste militant Junaïd Sarieddine a ensuite donné lecture d’une étude faite sur la base des lois libanaises, expliquant les responsabilités et les bases juridiques sur lesquelles le ministère de la Culture peut s’appuyer pour s’approprier ce haut lieu de la culture beyrouthine.
Devant un parterre de journalistes et de militants pour la culture, le ministre Gaby Layoun est ensuite apparu, affirmant à ses interlocuteurs : « Vous n’êtes pas des protestataires. Vous êtes ici des convives. Je suis dans la même perspective que vous. Nous partageons les mêmes soucis. Il y a eu une décision de fermeture du théâtre par ses propriétaires, mais aucune mesure n’a été prise pour sa démolition. Le théâtre de Beyrouth ne mourra jamais. Je m’en porte garant personnellement », a martelé le ministre avant d’inviter ses « convives » à le rejoindre dans son bureau pour témoigner de la signature d’une « décision d’inscrire une partie du lot numéro 243 à Aïn el-Mreissé à la liste des bâtiments classés historiques, en vertu de laquelle il est interdit d’y toucher ou d’opérer un changement dans sa structure ou son emplacement ou de modifier sa mission principale sans un permis de la Direction générale des antiquités ».
Première réaction à chaud de Hanane Hajj Ali : « Le ministère a bien réagi. C’est positif jusqu’à nouvel ordre. Il a dit qu’il s’agit là de la première étape. Quelles sont les mesures qui vont être prises ultérieurement ? Vont-elles faire écho aux lois libanaises de 2005 et de 2008 ? Ces lois qui lui donnent le droit de préparer un décret ministériel en bonne et due forme. Dans ce cas-là, ce lieu devient la propriété du ministère et ce dernier devra proposer une compensation aux propriétaires du lot. Il existe mille et une façon de le faire, sans payer. »
D’aucuns considèrent qu’il s’agit d’une bataille perdue d’avance. Mais les « militants » n’en démordent pas. Ils veulent des garanties à perpétuité. Ils ne veulent pas s’arrêter à une décision qui pourrait être effacée par un éventuel successeur au tenant actuel du portefeuille ministériel.
« Laissez-nous une planche pour que l’on puisse nous tenir dessus », « Nous ne sommes pas une culture de grands magasins », scandaient hier les manifestants.
Gaby Layoun va-t-il opérer une première dans l’histoire culturelle du pays du Cèdre et classer le théâtre de Beyrouth patrimoine culturel libanais, comme l’avait fait le ministre français de la Culture Jack Lang en 1993 en sauvant le théâtre de l’Olympia de Paris de sa destruction imminente ?
L’affaire est bien évidemment à suivre…