Censure : la société civile propose une loi sur la liberté cinématographique

Par Sandra NOUJEIM | 16/12/2011

Que les textes de loi qui soi-disant la fondent soient périmés ou pas, ou que la Sûreté générale la pratique avec « les meilleures intentions du monde », ne sont que des questions subsidiaires dans le débat sur la censure. Dénoncer cette pratique, c’est d’abord définir l’intérêt public – devenu prétexte d’empiètement sur la liberté d’expression – comme le corollaire du bonheur individuel et de la vitalité sociale.

Dans la salle du cinéma Métropolis (Sofil), à l’atmosphère feutrée, aux nuances bordeaux usées par les milliers de sélections projetées sur l’écran, des figures culturelles et médiatiques ont présenté hier un projet de loi sur la liberté des travaux cinématographiques. Cette démarche est le fruit d’un travail commun entre le groupement de L’observatoire de la censure, créé pour revoir et réformer les lois de la censure au Liban, et l’association Maharat (ou talents), qui consacre son action à la liberté d’expression. 
Sans vouloir s’en prendre à la SG ni prôner l’anarchie, les intervenants ont expliqué les fondements du texte proposé, assis sur des fauteuils art déco en cuir moutarde, sur la plate-forme devenue symbole de la fermentation artistique. « Nous sommes contre la censure en tant qu’interdiction imposée par la SG avec comme critère sa seule volonté ; ce que nous voulons c’est un contrôle pris en charge par le pouvoir judiciaire, sous l’égide de la loi », explique l’avocat et activiste Nizar Saghiyé. Fondateur du centre al-Moufakkira al-Kanouniya (l’Agenda juridique), il a corédigé, avec Nayla Geagea et Rana Saghiyé, un rapport sur « les actes de censure dans les textes de loi », publié avec le projet de loi sur la liberté des travaux cinématographiques. Ce que ce projet prévoit donc, c’est une voie judiciaire pour ceux qui s’estiment lésés par une production cinématographique. Il établit ainsi un mécanisme de contrôle postérieur à la projection, qui abolit définitivement la censure préalable, d’ailleurs non prévue dans la loi actuelle, et consacre les tribunaux comme « espaces ouverts et médiatisés » à l’écoute des griefs, selon M. Saghiyé. De plus, et pour contrer l’arbitraire d’une Sûreté générale, « qui exécute des actions voulues par la caste politique, mais que celle-ci craint d’endosser » selon M. Saghiyé, le texte propose la création d’une commission formée principalement d’individus issus de la société civile, de sorte à garantir leur indépendance.
S’il est nécessaire de responsabiliser les politiques en matière de censure, il faut également prendre conscience de « la responsabilité qui incombe à la société civile », souligne Hanane Hajj Ali, directrice du théâtre Chams. Déplorant « l’hypocrisie, le culot, la négligence et la bêtise » des pratiques liberticides, elle a appelé à « une mobilisation sérieuse sur le terrain » pour le vote du texte de loi. Si, de son côté, Pierre Abi Saab, responsable de la page culture au quotidien al-Akhbar, a déploré « la régression agaçante et honteuse de cette agora de liberté et de lumière qu’est le Liban », il a relevé la coïncidence de la conférence avec l’interdiction de projection imposée il y a près d’une semaine au film Beirut Hotel, de la réalisatrice Danielle Arbid.

Une résistance, signée « Beirut Hotel »
Était d’ailleurs présente dans la salle la productrice du film, Sabine Sidawi, de la société de production Ourjouan, qui n’a pas manqué de confronter, à la fin du débat, le représentant de la Sûreté générale, dont la présence, sur invitation des organisateurs, était discrète, retenue, presque timide. Vive et spontanée, Mme Sidawi déplore, pour L’Orient-Le Jour, « l’imagination sans bornes de la SG qui fait dire au film ce qu’il ne dit pas ». En effet, Beirut Hotel, « une histoire d’amour sur fond lié à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri », est une « pure fiction, qui ne fait aucune allusion politique », insiste-t-elle, exemples à l’appui. Confirmant la volonté de l’équipe du film de déférer l’affaire devant les tribunaux, « parce que nous ne nous plierons pas à leurs conditions », Mme Sidawi a insisté sur la symbolique de cette démarche, par rapport à une société dominée par « une sorte de terreur mutuelle, nourrie par une théorie du complot obsédante et une crainte continue du regard de l’autre », une société qui finit par trouver dans la censure un abri.
Il convient de noter que la Sûreté générale évoque une « menace à l’ordre public » pour justifier officiellement l’interdiction de la projection du film.
Si la journaliste Aline Farah, représentant Maharat, a insisté sur « notre volonté de communiquer à l’opinion et aux autres acteurs de la société civile l’essence de notre travail », c’est surtout une mouvance de solidarité qui aura surgi hier, parmi des acteurs obstinés à s’exprimer et à se faire entendre.

Source : L’Orient Le Jour