I love you habibi

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13/12/2011

« Il ne fait pas bon être Arabe de nos jours. Pourtant, la situation n’a pas toujours été aussi tragique. Comment en est-on arrivé là ? » Samir Kassir. « Considérations sur le malheur arabe ».

Beyrouth, quartier d’Achrafieh, un matin ensoleillé. Un centre commercial « open space » à moitié vide. Les vendeuses se liment les ongles ou rangent pour la énième fois la pile de pulls. Soupirs d’ennui. La journée sera longue. Le chaland semble paresseux en ce début de décembre un brin morose. Les sapins plantés papotent avec Flash McQueen. Les enseignes clignotent. La fausse neige fait partie de la fête. Le Père Noël s’est invité depuis plus d’un mois dans les rues de Beyrouth. Les petits mendiants dansent et se faufilent entre les voitures. Aucun changement visible pour eux. Une petite blonde assise sur le bord du trottoir compte ses pièces. Un autre insiste pour nettoyer un pare-brise et se fait licencier illico presto par un doigt assuré. Ils se regroupent dans un coin et se tapotent comme pour se consoler de cette vie qu’ils n’ont pas choisie. Je pense à mes petits sur leurs bancs d’école. À leurs caprices parfois. À leurs cris. À la lettre écrite au Père Noël avec des étoiles plein les yeux. À l’abondance obscène de nos sociétés. À son indifférence. À nos bulles ouatées si maternelles. Vivre et survivre à la misère qui nous encercle. Otages malgré nous. Une vieillarde tape à ma vitre. Une main tendue. Coupable, je lui donne quelques billets froissés. Je ne croise pas son regard. Je ne veux pas plonger dans sa détresse qui l’a poussée à arpenter le bitume. Lire dans les sillons de ses rides. Voler un peu de sa triste vie. Une vendeuse vient m’extraire de mes pensées. Elle me propose des cartes « originales ». I love u ktir ktir ktir ou I love u habibi, ou encore habibi toi luv u sooo much. Le Liban aux trois langues. Je demande I love u habibti. Je suis désolée, nous n’avons pas de habibti. C’est un terme arabe utilisé dans les pays du Golfe. J’hésite entre l’éclat de rire ou l’explosion de colère. Je choisis de ruminer devant le tourniquet. L’adrénaline monte. Impossible de la contrôler. Absurdité inacceptable. J’achète finalement deux cartes. Mabrouk, it’s a boy. Elle insiste. Habibi c’est à la fois masculin et féminin. C’est du libanais. Ce n’est pas de l’arabe. Je me fâche. Vous devriez être fière d’être arabe. Je suis libanaise et fière de l’être. Mais qui êtes-vous et d’où venez-vous, me demande-t-elle intriguée par cette agression. Elle ne le saura pas. Je n’ai pas envie de lui dire. Paralysée d’avoir eu honte d’être arabe pendant si longtemps…

Tahani Khalil GHEMATI, Architecte libyenne