La mondialisation et les minorités

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09/12/2011 – Par Bahjat RIZK

Le Monde et La Vie consacrent cette année leur atlas au thème des minorités, avec 200 cartes géographiques, s’étalant sur une période de 2 000 ans. Après l’atlas des religions qui inaugura la série en 2007 (révisé en 2011), celui des migrations en 2008, des civilisations en 2010, c’est le thème d’actualité brûlante des minorités. Ce sont bien sûr des thèmes spécifiques qui sont nés et ont acquis une nouvelle ampleur urgente avec la mondialisation et la révolution des moyens de communication, et qui sont traités à chaque fois avec 200 cartes géographiques, à l’échelle de la planète, sur une période s’étendant entre 2 000 et 6 000 ans d’histoire, depuis le début de la culture humaine. Il est impératif à chaque fois d’avoir une vision d’ensemble car la mondialisation nous oblige aujourd’hui à envisager les mutations politico-culturelles dans leur globalité.

Les cinq parties de ce numéro annuel sont les suivantes : « Qu’est-ce qu’une minorité ? » (I) ; « Une longue histoire » (II) ; « Les mosaïques contemporaines » (III) ; « Minorités issues des migrations » (IV) et « Tous minoritaires ? » (V). On peut donc constater dès le départ le ton, tant descriptif que spéculatif et interrogatif, de la question minoritaire. Sans se lancer dans un commentaire exhaustif ou énumératif, auquel le lecteur peut lui-même se livrer s’il le désire en se référant au document disponible, dans sa version complète et originale, il est important de présenter la carte d’introduction qui, sous le titre « Minorités, la diversité fait le monde », identifie les différents types de minorités entre peuples autochtones, minorités ethniques et linguistiques, minorités religieuses, populations d’origine africaine issues de l’esclavage, intouchables et immigrés récents. Tout en relevant que les minorités retenues ont été sélectionnées en fonction de leur notoriété ou de leur présence dans l’actualité. Une représentation plus fidèle en compterait des centaines, voire des milliers.

Concernant les grandes aires géographiques, l’atlas les répartit entre États-Unis et Canada (culture anglo-saxonne dominante) ; Amérique hispanique (culture espagnole et métissage) ; Brésil (culture portugaise et métissage) ; Europe (une multiplicité d’États nations) ; monde arabe (prédominance de la langue arabe et de l’islam) ; pays musulmans non arabes (diversité des régimes politiques et imbrication des groupes ethniques) ; Afrique au sud du Sahara (États d’origine coloniale plaqués sur une extrême diversité ethnique) ; Russie (majorité russe, autres peuples répartis en 21 républiques) ; Chine (1,25 milliard de Chinois) ; Japon (une nation homogène) ; Inde (prédominance de la culture hindouiste, multiplicité des langues) ; Asie du Sud-est continentale (cinq États nations de tradition bouddhiste) ; Asie du Sud-Est insulaire (trois États multiethniques : Malaisie, Indonésie et Philippines) et, finalement, Australie et Nouvelle-Zélande (culture anglo-saxonne dominante).

Nous pouvons donc vérifier que depuis Hérodote, le père de l’histoire, qui vécut et relata les guerres médiques qui constituèrent le premier choc des civilisations entre les Grecs et les Perses, au Ve siècle avant Jésus-Christ, les paramètres identitaires n’ont pas varié entre race, mœurs, langue et religion. Chaque contact culturel va mettre en avant, selon son contexte géographique et historique, l’un ou l’autre de ces paramètres, avec la possibilité au sein d’une entité pluriculturelle de générer une situation soit de rupture et de persécution s’il est perçu comme une menace, soit d’échange culturel s’il est envisagé comme une valeur ajoutée, bien négocié et positivement compensé.

Ainsi, même si les conflits culturels empruntent selon les cas des paramètres différents, la manière de les résoudre est identique : soit on reconnaît à cette minorité une entité propre (risque de scission de la majorité ou de création d’une nouvelle entité) ; soit cette minorité se saisit du pouvoir et brime la majorité selon une idéologie dictatoriale ou ségrégationniste ; soit la minorité est elle-même persécutée par la majorité au nom de l’unité ; soit la majorité et la minorité parviennent à un compromis satisfaisant qui, tout en prenant en considération les droits politico-culturels des minorités, les insèrent dans un ensemble plus vaste, en ayant recours à des valeurs transcommunautaires qui les lient au sein de la grille paramétrique, en rétablissant le processus de construction et d’identification.

Certes, l’idéal serait de dépasser les différences culturelles au profit d’une identité humaine qui reconnaît les droits de l’homme « sans distinction de race, de sexe, de langue et de religion », mais le réalisme historique, politique et même anthropologique nous contraint à reconnaître que les sociétés humaines, à ce stade de leur évolution, sont soumises à des éléments incontournables structurant leur identité culturelle collective et qui demeurent liés, à leur affectivité, à leur instinct de survie et à leur devenir, et qu’il va falloir rationaliser avec la mondialisation.

Concernant le Proche-Orient et le Liban, l’Atlas des minorités comporte deux articles signés Joseph Yacoub, professeur de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon, dont l’un est consacré à l’impact du printemps arabe (p. 64) et l’autre à l’exode des chrétiens de langue arabe (13,5 millions, soit 8 % de la population totale). Par ailleurs, il est à relever que la quatrième de couverture de l’Atlas des minorités de cette année est consacrée à l’œuvre d’Orient avec une grande question : peut-on abandonner les chrétiens d’Orient ?

Dans l’article sur le printemps arabe, c’est la dimension des mœurs qui devient fédératrice puisqu’elle met en avant les libertés individuelles et la révolte contre le système patriarcal sous toutes ses formes (militaire, monarchique ou intégriste), alors que l’article sur les chrétiens arabes met en avant la dimension minoritaire religieuse et la dimension linguistique fédératrice. Ainsi, nous appréhendons la problématique dans sa double dimension : l’une universelle, idéaliste et individuelle (printemps arabe et déclaration des droits de l’homme et des libertés individuelles), l’autre plus contextuelle, pragmatique et collective.

Le résultat des élections en Tunisie, au Maroc et en Égypte – et demain peut-être en Libye –, tout en reconnaissant la dimension structurante culturelle religieuse, semble replacer ces pays dans un contexte de modernité, inséparable de la mondialisation. Le libéralisme économique (en espérant qu’il sera régulé) doit s’accompagner d’un libéralisme politique et culturel (mœurs). D’ailleurs, cela est déjà le cas dans les pays émergents. La transition s’est déjà déroulée pacifiquement au Maroc, et probablement demain en Jordanie et dans les pays du Golfe. Elle s’est effectuée de manière plus violente en Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Libye, et peut-être demain en Syrie et en Iran. Le modèle de compromis turc entre le califat ottoman d’antan (religieux et ethnico-linguistique) et la république laïque d’Atatürk (père de la Turquie moderne) semble se rapprocher de plus en plus d’un certain équilibre ; même si subsistent la question historique de la reconnaissance du génocide arménien et celle, plus actuelle et géographique, de l’entité kurde.

La question des droits de l’homme et celle des minorités sont au cœur de la mondialisation. Les Nations unies devraient peut-être se pencher sur une nouvelle déclaration universelle des droits des minorités, rendue indispensable avec la mondialisation.

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