Palestine à l’Unesco, référendum grec : priorité du culturel

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10/11/2011 – Par Bahjat RIZK

L’admission surprise de la Palestine à l’Unesco en tant qu’État membre et le recours au référendum tardif pour la dette grecque illustrent de manière éclatante la priorité du culturel sur le politique et même l’économique. Le culturel est structurant, vital et dans la durée alors que les deux autres sont conjoncturels et changeants.

En effet, tant l’admission que le référendum ne vont rien changer sur les données matérielles car les deux situations sont bloquées et pourraient même, de ce fait, dramatiquement empirer : harcèlement en Palestine et regain de tension au Proche-Orient, possibilité de mise en faillite pour la Grèce et perturbations en Europe, avec dans les deux cas, des conséquences régionales et mondiales. Mais ces deux pays retrouvent, à travers cette reconnaissance (admission, référendum), leur autonomie symbolique en tant que nations et le respect de leur espace culturel.

Pour la Palestine qui se bat depuis des décennies pour une reconnaissance en tant qu’entité nationale, avec une culture (langue, religion, race et mœurs) et un projet de vie, l’admission à l’Unesco en tant qu’État membre rend légitime sa revendication identitaire et politique et rétablit la continuité de son histoire, interrompue brutalement durant plus d’un demi-siècle. D’ailleurs, la Palestine, berceau des trois religions monothéistes, s’est empressée dès son admission de se présenter au comité du patrimoine mondial, le programme-phare de l’Unesco, de signer la convention de 1972 et de demander l’inscription de ses sites historiques sur la liste du patrimoine de l’humanité afin de les préserver et de les soustraire aux tentatives répétées de négation, de récupération et d’élimination de la part d’Israël. C’est bien le culturel qui prime et fonde le politique, et c’est le discours historique qui construit le discours idéologique.

Il est clair que la Palestine, en empruntant le chemin de l’Unesco, a obtenu par la démocratie et la logique ce qu’elle ne parvient pas à avoir par la force sur son propre sol et aux Nations unies. Cela est dû aux institutions spécifiques de l’Unesco, qui correspondent à un état d’esprit et à une approche dont les États membres ne peuvent se départir sans se renier. Cela correspond également à la culture de la France, pays hôte de l’Unesco et promoteur, depuis la révolution-matrice de 1789, de l’universalité des droits de l’homme et du citoyen et du triptyque républicain sacro-saint : liberté, égalité, fraternité. C’est au nom de ces mêmes principes que la France s’est engagée récemment en faveur du printemps arabe.

La recommandation a été obtenue au conseil exécutif, à sa 187e session, et l’admission a été votée à la 36e conférence générale, le 31 octobre, jour où l’humanité a franchi le cap symbolique des 7 milliards. L’Unesco a été fondée en 1946, après la Seconde Guerre mondiale, par vingt pays membres dont le Liban et, deux ans après, en 1948, ce fut la débâcle de la Palestine et l’exil forcé des Palestiniens, l’année même où fut promulguée, aux Nations unies la Déclaration universelle des droits de l’homme. Soixante-trois ans après, la Palestine devient le 195e membre de l’Unesco, après la République du Soudan du Sud, et cette entrée s’annonce comme une sorte de rachat. Il faut des gestes symboliques réparateurs pour guérir nos mémoires collectives meurtries de leurs blessures sanglantes, qui n’ont cessé de saigner. En passant par le culturel, les Nations unies, à travers l’Unesco, font un geste de paix car le politique divise et le culturel reconnaît (naître à nouveau avec) et réconcilie. D’ailleurs, le ton serein et apaisé du représentant de la Palestine contrastait de manière flagrante avec l’attitude véhémente et menaçante (presque injurieuse) du représentant d’Israël. Par ailleurs, certes les États-Unis, superpuissance actuelle et protecteur d’Israël, peuvent bloquer leur contribution à l’Unesco ou même se retirer à nouveau, comme ils le firent jadis (1984-2003), durant la guerre froide, mais il ne s’agit pas d’imposer la démocratie par la force, il s’agit de respecter l’intégrité émotionnelle et culturelle des peuples et de les reconnaître, dans leur dignité culturelle, en tant qu’entités.

Ce même 31 octobre, le Premier ministre grec, descendant d’une dynastie politique de Premiers ministres de gauche (son père Andréa et son grand-père Georges le furent avant lui), surprit le monde entier, notamment ses partenaires européens et même ses proches, en réclamant un référendum autour de la dette renégociée de son pays, entraînant à la veille de la tenue du G20 à Cannes le courroux du couple franco-allemand qui s’était épuisé depuis des mois à trouver une solution rationnelle afin d’éviter l’éclatement de l’Europe des 27 et le démantèlement de la zone euro (17 membres). Le président du pays hôte, la France, a même fait une déclaration inhabituelle, lapidaire et intransigeante, sur le perron de l’Élysée, en invoquant l’unanimité européenne. Une situation qui repose la question de l’identité européenne. Certes, l’attitude de la Grèce peut paraître irrationnelle, voire irresponsable, mais elle rétablit la Grèce, pays souverain, à l’origine de la démocratie (démos : peuple, cratie : pouvoir) depuis Périclès (Ve siècle avant Jésus-Christ), dans la dignité de sa propre culture. Ayant pratiquement tout perdu, en termes de crédibilité politique et économique, la Grèce se devait, par un retour salutaire ou suicidaire sur elle-même, de retrouver ses racines profondes, celles qui sont à la base de l’universalité de son savoir et de sa sagesse antiques. Une manière de rappeler que c’est l’héritage grec que les Européens ont, en premier et entre autres, en commun.

Il est important de relever que les peuples spoliés ou humiliés n’ont pas d’autre recours, pour se redresser ou tenter de se relever, que de donner l’illusion, impertinente ou même téméraire, qu’ils décident par eux-mêmes, malgré les revers qu’ils subissent et les malheurs qui les accablent. La tragédie grecque et la tragédie biblique se rejoignent car nous lisons éternellement dans le même livre, selon des versions différentes. Certes, nous perdons notre rationalité, mais nous retrouvons nos mythes fondateurs, nos sources profondes et les symboles communs de notre humanité.

Par identification, nous pouvons comprendre qu’une admission tardive, après 63 ans d’errance et d’exclusion, et un référendum tardif, après plus d’un demi-siècle d’instabilité économique et politique, peuvent, devant tant d’épreuves accumulées, donner l’impression vive de reconquérir symboliquement la dignité du culturel.