La nouvelle angoisse des parents des détenus en Syrie…

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Par Nada MERHI | 11/06/2011

L’infinie rage des étudiants syriens qui manifestaient hier à Tripoli, au Liban-Nord, contre le régime de Damas. Photo Reuters

L’infinie rage des étudiants syriens qui manifestaient hier à Tripoli, au Liban-Nord, contre le régime de Damas.

Disparitions Les parents des prisonniers libanais en Syrie vivent une énième angoisse. Ils espèrent que l’amnistie décrétée par Bachar el-Assad, le 31 mai dernier, englobera leurs enfants, dénonçant au passage les interminables gesticulations politiciennes. Un calvaire.

Dans le jardin Gebran Khalil Gebran du centre-ville, des parents de détenus et disparus libanais dans les prisons syriennes sont las d’attendre. Fatigués, malades et déçus par « cette classe politique », ils restent pourtant fidèles à ce sit-in permanent qu’ils avaient entamé il y a plus de six ans, le 11 avril 2005, pour que leur cause ne soit pas perdue. À cette époque, et dans la foulée des manifestations organisées dans le cadre de l’intifada de l’indépendance initiée au lendemain de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, ils avaient espéré une issue heureuse à leur cause. Illusions…
Avec le retrait des forces syriennes du Liban fin avril 2005, le gouvernement libanais a fini par reconnaître l’existence d’un dossier. Mais, depuis, les gouvernements qui se sont succédé se livrent à des atermoiements. Le dossier n’est plus qu’un sujet de litige entre les forces politiques en présence.
Depuis quelques jours, néanmoins, ils osent espérer de nouveau. Le président syrien Bachar el-Assad, dont le pays est secoué par des manifestations et une répression sanglante, a décrété le 31 mai dernier une amnistie générale englobant tous les crimes commis avant cette date. Cette amnistie s’appliquerait à tous les détenus politiques ainsi qu’aux Frères musulmans. « Depuis ce jour, j’écoute les nouvelles tous les matins, en espérant une bonne nouvelle concernant les Libanais disparus en Syrie », souligne Jeannette, dont le frère, Milad, a été enlevé en 1983. Il avait 18 ans et venait de s’enrôler dans l’armée. « Nous savons par le biais des prisonniers libérés en 2008 qu’il est encore vivant, poursuit-elle. Nous connaissons même la prison dans laquelle il se trouve et le numéro de sa cellule. Nous avons communiqué ces informations à nos responsables, mais ils n’ont rien fait. Nous nous désolons pour ce gouvernement. Mon frère a rejoint les rangs de l’armée pour défendre son pays et son gouvernement. Ce dernier ne fait rien pour lui. Ça suffit. Qu’ils aient pitié de nos souffrances ! »Les Libanais exclus…
Même indignation chez Marie, alias Oumm Georges, dont le fils est porté disparu depuis 1983. « Depuis vingt-sept ans, nous participons à tous les sit-in et manifestations, dans l’espoir de retrouver nos enfants, lance-t-elle. Nous campons dans ce jardin depuis plus de six ans et nous n’avons rien obtenu !
Il n’y a pas un seul responsable politique qui ne nous a pas rendu visite pour, soi-disant, soutenir notre cause. Qu’ont-ils fait ? Rien ! Ils nous abreuvent de mensonges ! S’ils ne sont pas capables de nous rendre nos fils, qu’ils l’avouent ! Nous trouverons un moyen de les trouver à leur place ! »
« Nabih Berry, alors chef du mouvement Amal, que j’avais rencontré au lendemain de l’enlèvement de mon fils, a pris contact avec un prénommé Abou Issam pour réclamer la libération de Georges, poursuit Oumm Georges. Il avait alors affirmé que mon fils me sera rendu « lundi ». De quel lundi parlait-il ? Combien d’années dois-je attendre encore ? J’ai retrouvé le kidnappeur de Georges, mais qui va m’aider à réclamer mon droit ? Il y a quelque temps, on m’a dit que mon fils n’était pas en Syrie. Où est-il alors ? Est-ce qu’on le traite bien ? Et puis, pourquoi Bachar el-Assad ne les a pas encore libérés ? Il a décrété une amnistie générale, non ? »
« Je suis désolé de constater à quel point les médias libanais abordent la question de l’amnistie générale avec légèreté, déclare Ghazi Aad, porte-parole de Solide (Soutien aux Libanais détenus en exil). Ils sont en train de donner de faux espoirs aux parents, lesquels sont minés par cette longue attente et incertitude sur le sort de leurs enfants. Cela n’est pas permis. Le décret présidentiel numéro 61 publié par le chef d’État syrien fait état d’une série de conditions pour l’application de cette amnistie. Il ne s’agit pas d’ouvrir les portes des prisons et de faire sortir tout le monde !
Selon ce décret, en fait, les personnes condamnées à mort le seront à perpétuité. Ceux qui sont condamnés à perpétuité avec travaux forcés purgeront une peine de quinze années, et ainsi de suite. »
Et d’ajouter : « Cette amnistie exclut plusieurs prisonniers, comme ceux qui font l’objet d’une plainte personnelle, mais aussi les prisonniers libanais, puisque la Syrie ne reconnaît même pas le dossier. D’où la responsabilité de l’État libanais, cet État qui ne possède même pas une liste des noms des citoyens condamnés et prisonniers en Syrie, encore moins une liste des noms des disparus et des détenus arbitrairement. Conformément à l’accord de justice établi entre nos deux pays, le gouvernement libanais doit savoir qui de ses citoyens est détenu en Syrie, dans quelle prison ils se trouvent et quelle est la peine à laquelle ils ont été condamnés. Ce qui n’est pas le cas. Nos responsables sont aux abonnés absents. »

Assez de gesticulations politiciennes
Solide réitère son inquiétude quant au sort des Libanais qui pourraient être encore en vie dans les geôles syriennes. « Avec ces manifestations sanglantes, nous craignons encore plus pour eux, insiste Ghazi Aad. Le gouvernement libanais se doit d’assumer ses responsabilités. Si nous avons un seul Libanais encore en vie, faudrait-il le laisser mourir ? Puis, qui est aujourd’hui l’autorité responsable qu’on pourrait consulter pour ce dossier ? Que ce responsable se présente ! Est-ce le procureur général près la Cour de cassation, le ministre de la Justice ou encore la commission mixte libano-syrienne, qui ne fait que cumuler les échecs depuis sa formation ? Qu’en est-il de cette commission qui était présidée, côté libanais, par le magistrat Joseph Maamari ? Ce dernier a fait valoir ses droits à la retraite depuis deux mois déjà. Quelqu’un lui a-t-il succédé à la tête de cette commission ? Celle-ci est-elle toujours opérationnelle ? Nous l’ignorons. Jusqu’à quand nos responsables continueront-ils à pratiquer cette politique de l’autruche ? Les parents ont le droit de savoir ! Nous en avons assez des gesticulations politiciennes. Qu’ils se décident à prendre une action sérieuse. »
Un appel que réitère à l’unisson Marie Mansourati, dont le fils, Dani, a été enlevé en Syrie en 1992 et qui serait à la prison de Saydnaya, ainsi que Samia Abdallah, dont le frère Imad, enlevé en 1983, était toujours en vie en 1995 en Syrie, mais aussi des centaines de mères, sœurs, filles, frères, fils et pères… des dizaines de Libanais disparus ou enlevés arbitrairement et dont le sort reste inconnu.
« J’ai sollicité le président Bachar el-Assad, et avant lui son père, pour qu’ils libèrent mon fils, dit Marie Mansourati. Puisse le président écouter mes prières ! »
« En cette période de manifestations en Syrie, je crains l’injustice de ce régime, confie Samia Abdallah. Je crains qu’avec tout ce qui se passe, ils ne s’emploient à exécuter les prisonniers qui seraient encore en vie. Toutefois, je me réjouis de suivre ce qui se passe dans ce pays. Si le régime est renversé, les portes des prisons finiront par s’ouvrir et les Libanais qui sont encore vivants retrouveront enfin leur liberté. Je prie tous les jours pour un tel dénouement ! »

Source: L’Orient Le Jour