Taëf ou pas Taëf : telle n’est pas la question

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08/06/2011 – Par Bahjat RIZK

De plus en plus souvent, plus de vingt ans après sa conclusion (1989), l’accord d’entente nationale de Taëf, partiellement et largement non appliqué dans la plupart de ses dispositions, continue de susciter des débats passionnés soit pour le parer exagérément de toutes les vertus (entente nationale, fin de la guerre) en l’envisageant comme la seule solution rationnelle à tous nos problèmes, soit pour l’accabler démesurément de tous les vices (compétences diluées, confusion des recours, caractère approximatif et expérimental, voire artisanal, de certaines dispositions, soumises à des interprétations subjectives) en le présentant comme la source de tous nos maux.

Certes, il n’est pas dans mon propos, ni de ma compétence, de me pencher sur les termes de l’accord, mais de relever qu’il s’agit d’un accord politico-juridique et que projeter sur lui des passions extrêmes ne découle pas de l’accord lui-même, mais de la cristallisation que font ceux des Libanais qui ne s’y sont pas sentis représentés, notamment la communauté chiite dans son ensemble (surtout le Hezbollah) et la partie des Libanais maronites qui avaient suivi le général Aoun et qui ont considéré que cet accord et ses suites (élection présidentielle depuis) se sont accomplis sans leur aval, sinon à leur détriment. Cette faction revendique sa propre vision stratégique et sa légitimité populaire, de représenter majoritairement, et au mieux, les intérêts de la communauté maronite. C’est ainsi que Taëf a été perçu comme un accord équilibré par la communauté sunnite et une partie légaliste des maronites, et comme un accord imposé par la communauté chiite qui n’était pas intervenue durant les 15 premières années de guerres libanaises (1975-1989) mais qui s’est battue depuis contre Israël (1990-2000 jusqu’au retrait israélien puis en juillet-août 2006), enfin à l’intérieur du pays (7 mai 2008, et depuis janvier 2011) face aux autres communautés, notamment la communauté sunnite, qui s’est réorganisée politiquement depuis l’élimination brutale du président Hariri. Accord considéré également comme imposé par le mouvement aouniste, pour qui son chef historique a été forcé à l’exil durant 15 ans, entre 1990 et 2005, et n’a pas été porté au pouvoir après le retrait forcé de l’armée syrienne et son retour, malgré sa base populaire maronite, cela à cause de l’opposition sunnite et d’ une partie de la communauté maronite qui avait été menacée, verbalement et physiquement, par lui (guerre intermaronite 1989-1990). D’où l’ambiguïté de s’attaquer à Taëf pour avoir réduit les prérogatives du président de la République maronite et de s’attaquer en même temps à l’actuel président, son deuxième successeur à la tête de l’armée libanaise, élu en mai 2008 après l’accord de Doha, au risque d’affaiblir, au-delà de la personne, la fonction présidentielle. Le nouveau patriarche maronite, tentant par ailleurs au début de son nouveau sacerdoce de rouvrir les voies d’un dialogue positif entre les chrétiens, s’est quelque peu – dans un souci d’ouverture – démarqué de la position constante de son prédécesseur qui avait parrainé l’accord de Taëf, au risque de sa propre sécurité.

Ainsi, Taëf est un accord politique qui avait exclu de facto une partie des maronites, en lutte à l’époque contre la Syrie et ralliés depuis à elle, et la communauté chiite, qui n’avait pas, à l’époque, un projet politique bien à elle. Par-delà le fait que l’accord de Taëf a été réalisé sous des auspices internationaux (Nations unies) et arabes (Ligue des États arabes) et n’a pas inclus une partie des Libanais, qui continuent activement (aounistes) ou passivement (Hezbollah) à le contester, il est important de souligner que cette ambiguïté persiste également, de façon latente et en veilleuse, par rapport à ceux qui l’ont signé, car malgré les modifications survenues à Taëf et au-delà des textes remplacés, le Liban depuis sa création en 1920, sa première Constitution en 1926 et son indépendance en 1943, la guerre civile en 1975 et les accords de 1989, ce Liban-là reste régi, selon les textes et surtout les usages, par le compromis intercommunautaire, base politique de l’entité libanaise. Les choses ont changé dans les textes mais n’ont pas beaucoup changé dans la pratique gouvernementale.

Le Liban est formé de 18 communautés dont trois grandes qui représentent de 22 à 27 % de sa population. Chacune a eu, à un moment donné, son projet politique : les maronites avec le Grand Liban oscillant entre l’ouverture à l’Orient et l’ouverture à l’Occident, les sunnites avec le projet du nationalisme arabe ou de la nation islamique (oumma), et les chiites aujourd’hui avec l’influence perse et le wilayet el-fakih, chacun prônant le nationalisme qui lui convient. Les autres communautés minoritaires prônent une ouverture transnationale avec les pays avoisinants, où résident une partie de leurs coreligionnaires. Le débat identitaire demeure prioritaire car il existe une interaction entre le culturel et le politique qui se structurent mutuellement. Pour cela, dans son ensemble, au niveau identitaire culturel, le Liban doit faire un travail sur lui-même pour redéfinir l’identité pluriculturelle libanaise, comme une valeur ajoutée commune, à tous les Libanais.

Le pluralisme culturel – faut-il sans cesse le répéter ? – obéit à des paramètres objectifs et constants, depuis Hérodote, le père de l’histoire (langue, religion, race et mœurs), et qu’il faudrait, une fois identifiés et reconnus, négocier au sein d’une même entité, sans présumer, comme d’ailleurs dans toute négociation, du résultat positif ou négatif car c’est un processus dynamique et continu. Ce travail doit s’effectuer à partir d’une décision politique assumée, dès l’école maternelle et au sein même de l’environnement familial et social, afin que ces valeurs soient retenues et intériorisées. Le système politique qui émanerait de cette prise de conscience viendrait alors concrétiser et mettre en œuvre ce vouloir-vivre ensemble. Il faudrait un cadre politique qui aménage, mais à lui seul il ne peut créer une entité cohérente. Un partage de pouvoirs et d’intérêts produit une société commerciale anonyme par actions (SA) ou à la rigueur une société à responsabilité limitée (SARL), mais un projet de vie commune ne naît et ne survit que par sa dimension existentielle. Les Libanais doivent impérativement s’entendre sur les valeurs culturelles essentielles qui les unissent car c’est le sentiment d’appartenance qui cimente leur cohésion nationale.

La Belgique, pays de pluralisme culturel linguistique, au cœur de l’Europe, est toujours sans gouvernement depuis bientôt un an. Ce pays a été créé presque un siècle avant le nôtre (1830), et toutes les réformes constitutionnelles n’ont pas empêché le système de devenir dysfonctionnel car la négociation culturelle n’a pas abouti ou est en échec. L’Allemagne, par contre, s’est réunifiée après presque un demi-siècle de séparation. La Tchécoslovaquie s’est divisée pacifiquement une fois que le régime soviétique a été balayé, alors que la Tchéquie a conservé sa langue (tchèque) malgré une domination allemande autrichienne (Habsbourg) de plus de trois siècles. La Yougoslavie s’est effondrée après Tito et l’Irak après Saddam. Le Canada est à nouveau dans un processus de réunification malgré une période de tentation d’indépendance linguistique, après une période de confrontation religieuse. L’Europe, longtemps secouée par des conflits meurtriers, est en train de s’unifier culturellement, malgré ses langues différentes, sur base de mœurs communes (démocratie et liberté individuelle), alors que le pluralisme culturel au sein des nations d’antan soulève des problèmes d’intégration des populations immigrées. Les États-Unis ont survécu à une guerre fratricide de sécession (1861-1865) qui a fait des millions de morts et affrontent aujourd’hui, avec à leur tête un premier président noir, des enjeux culturels dans le monde ainsi que sur le sol américain, à la frontière mexicaine. C’est cette négociation culturelle, plus importante et préalable à la négociation politique, qui devrait intervenir en premier car le projet politique durable a besoin d’un socle sur lequel s’ériger. Taëf n’est qu’un épisode de la négociation politique, qui dure depuis 1920. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Le fait de vivre ensemble ne peut être le résultat d’un aménagement provisoire qu’une nouvelle donne à tout moment peut remettre en cause. Il faudrait une base identitaire commune intériorisée pour poser un acte d’engagement définitif et d’adhésion consentie, existentielle. Pour cela, Taëf ou pas Taëf : telle n’est pas la question.

Source: L’Orient Le Jour