La dernière partition du maestro Walid Gholmieh

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Par Edgar DAVIDIAN | 08/06/2011

Terrassé à 73 ans par la maladie, le maestro Walid Gholmieh a tiré hier sa révérence.

Terrassé à 73 ans par la maladie, le maestro Walid Gholmieh a tiré hier sa révérence.

La nouvelle a abasourdi plus d’un. Terrassé à l’âge de 73 ans par la maladie qui s’est déclarée sans crier gare, le maestro Walid Gholmieh laisse la musique en ce soir du 7 juin, au Liban et dans le monde arabe, dans un grand deuil.
Une musique qui lui doit beaucoup, aussi bien dans sa version orientale qu’occidentale. D’un dynamisme à toute épreuve, d’une présence remarquable, d’une personnalité généreuse qui savait aussi bien recevoir des ambassadeurs et des hommes du grand monde que converser avec un pianiste en herbe ou un chef d’orchestre étranger (et non des moins prestigieux), d’une volonté de fer, d’un farouche nationalisme et d’une culture qui frisait l’érudition, Dr Walid Gholmieh a fait depuis plus d’une vingtaine d’années l’événement musical au pays du Cèdre. En toute persévérance, tout éclat, lustre, panache et talent.
Grâce à lui, grâce à sa diligence, sa détermination, sa dévotion, son zèle et son courage, les salles des concerts et les festivals (Baalbeck, al-Bustan, Beiteddine, Byblos) ne connurent plus ni temps mort ni manque d’audience.
Fondateur de l’Orchestre symphonique libanais (qu’il transforme en philharmonique) ainsi que de l’Orchestre national oriental arabe (il faisait régulièrement des salles combles, notamment cette immémoriale soirée hommage à Zaki Nassif, à l’Assembly Hall), administrateur efficace du Conservatoire national supérieur de musique (qui a ouvert des branches sur tout le territoire libanais), en se réservant des moments musicaux de grande qualité pour la musique de chambre les mardis soir à l’amphithéâtre Aboukhater (USJ), Walid Gholmieh, docteur en musicologie de l’Université du Kansas et néanmoins enfant de Marjeyoun (il a gardé intact son savoureux et tonnant accent de Sudiste au verbe haut et franc), est de ces êtres qui ont marqué l’évolution, dans le sens positif, de la société libanaise. Lui qui affirmait : « Une société ne peut évoluer sans un orchestre national. » Le rêve s’est concrétisé et on ne dira jamais assez merci à ce grand bâtisseur.
Il avait aussi décrié, sans porter des gants, en tirant à boulets rouges sur la décadence actuelle de la musiquette arabe qui a sombré dans des facilités déplorables. Autre temps, autre goût.
On ne peut évoquer le chef d’orchestre et l’habile gestionnaire (ne l’oublions pas, il avait entamé au départ des études de mathématiques à l’AUB) sans parler du fin et prolifique musicien qui, outre ses nombreuses symphonies (al-Fajr, al-Mawakeb, al-Mutannabi, al-Qadissiya) classiques à caractère profondément arabe avec une prosodie et une écriture occidentales, ses mélodies prestement enlevées qui ont fait le succès de certains spectacles de Caracalla et de Sabah (et bien d’autres vedettes du monde des variétés libanaises), a aussi touché l’univers des planches. On cite volontiers sa musique aussi pour certaines œuvres de Roger Assaf (Majdaloun), Yaacoub Chedraoui (Mikhael Nheïmé, al-Tartour), Raymond Gebara (Charbel)…
L’hymne national irakien porte son sceau (joué de 1979 à 2003) et les candidats (aujourd’hui sans doute vedettes) de Studio el-Fan se souviennent sans doute de ses commentaires constructifs, même si parfois ils étaient toujours diplomatiquement acerbes mais toujours fort à propos.
Le cinéma n’est pas en reste avec lui car il a contribué aux bandes sonores des films, entre autres, de la nouvelle vague de cinéastes libanais, tels Samir Nasri ou Bourhan Alawiyé, et une fiction du pays de l’Oncle Sam de David Nevin.
On ne perd pas seulement un musicien au talent multiple qui a touché avec grâce et un succès mérité à plus d’un domaine artistique, un chef d’orchestre à la curiosité infinie qui aimait aussi bien Mozart que Wagner ou Schubert. On perd aussi un gestionnaire de grande envergure car il menait à la baguette et avec une précision et une régularité de métronome trois institutions qui ont fini de triompher, par l’ampleur du travail, de son corps et de sa santé. Mais on l’appelait déjà un incurable « workaholic » tant son sens du « stakhanovisme » au labeur était intense et sans compter.
Il a servi, avec une passion dévorante, un zèle extrême, une dévotion totale, un bonheur ineffable, la musique. Nul ne nous consolera de cette perte inestimable. Un salut du fond du cœur et que les grandes orgues tonnent : le maître a définitivement tourné la page de sa partition sur le pupitre.

Source: L’Orient Le Jour