À Bkeftine, une méthode particulière pour les enfants handicapés

Par Augustin JALON | 04/06/2011

Rami, Hassan et Samira face à l’AVS durant le cours de civisme sur l’agriculture. Pour intégrer les leçons, les petits handicapés ont besoin de les mettre concrètement en application. Photo Augustin Jalon

Rami, Hassan et Samira face à l’AVS durant le cours de civisme sur l’agriculture. Pour intégrer les leçons, les petits handicapés ont besoin de les mettre concrètement en application.

Éducation Au Liban-Nord, l’école orthodoxe secondaire de Bkeftine accueille des enfants atteints de handicaps mentaux, comme la trisomie 21 ou l’autisme. Avec une prise en charge différente, axée sur l’inclusion, elle les confronte aux autres élèves.

Une classe d’une vingtaine d’élèves, tous au niveau EB1, sagement assis sur leur chaise, écoutent doctement une maîtresse d’école dispensant un cours sur l’agriculture au Liban. Vêtus d’élégants uniformes bleus qui les rendent parfaitement similaires, ils ont tous droit à la même leçon. Au fond de la classe, une éducatrice attend. À la fin du cours, elle se lève et accompagne trois enfants hors de la classe. Hassan*, Rami* et Samira* sont atteints de handicaps mentaux et doivent poursuivre leur apprentissage de manière différente. Mais ils repartiront de cette école avec un savoir similaire à celui des autres élèves.
L’école orthodoxe privée de Bekftine accueille depuis 2005 des enfants atteints de handicaps mentaux parfois lourds. Autisme, trisomie 21, mutisme sélectif, hyperactivité, troubles de l’apprentissage : les maux qui touchent ces pensionnaires particuliers sont nombreux. L’originalité de cett e école réside dans la méthode qu’elle a choisie pour prendre en charge les petits concernés : l’inclusion. Pas d’isolement ou de cours réellement spécifiques, ni de professeurs particuliers : les élèves handicapés sont confrontés aux autres, quels que soient leurs handicaps. Au nombre de dix, ils sont peu repérables parmi les 300 enfants inscrits dans l’établissement, malgré le fait que chacun est suivi personnellement par une tierce personne, parallèlement au cours. Au début de chaque année, un cadre général de progression est défini et réajusté en fonction des avancées réalisées par le jeune et sa classe.
Pour Hassan, Rami et Samira, la leçon de civisme et d’agriculture se poursuit à l’étage, en compagnie d’une aide à vocation spécialisée (AVS). Celle-ci, avec un pot de fleurs, va résumer la leçon de manière extrêmement concrète afin que les trois enfants puissent en intégrer la théorie. Avec les gestes, elle revient sur les ré coltes, sur ce que l’on cultive au Liban et comment on le plante. « On infantilise quelque peu le cours, de manière à ce que les enfants comprennent ces choses très abstraites pour eux », résume Liliane Audeh, coordinatrice au cycle primaire et secondaire. Des enfants qui ont de facto besoin de mettre en application les connaissances acquises, afin de les comprendre et, surtout, de les retenir. Pour cela, les trois élèves sortent pour une activité un peu spéciale, qui ferait rougir d’envie tous les enfants qui rêvent d’école buissonnière. À l’extérieur des bâtiments, et avec l’aide d’une AVS, ils vont planter des roses et observer les différentes étapes de la pousse et de la floraison. Un passage essentiel vers l’acquisition définitive du savoir. « Ce sont des enfants très intelligents. Une fois qu’ils ont assimilé, ils n’oublient jamais », se réjouit Liliane Audeh.

Psychologie humaniste
Joe Akoury a 53 ans. Psycho thérapeute depuis une trentaine d’années, il est l’une des pierres angulaires de ce projet audacieux au Liban. C’est à son initiative que l’école de Bkeftine a décidé de mettre en pratique les méthodes inclusives. « Pour avoir la notion de base de l’inclusion, explique-t-il, il faut qu’elle s’adresse au potentiel cognitif, social, émotionnel et créatif de l’enfant. » En d’autres termes, il s’agit de répondre à tous les facteurs qui déterminent la personnalité et l’intelligence de ce dernier. Selon lui, l’inclusion se fonde sur les quatre piliers de base de l’éducation : « Apprendre à apprendre, apprendre à faire, apprendre à être, apprendre à vivre ensemble. Somme toute, c’est de la psychologie humaniste », glisse Joe avec un sourire. L’inclusion est une méthode directement issue de la Gestalt Thérapie, un mode de traitement fondé par trois psychanalystes allemands et anglais en 1951. Ce qu’on appelle également la Gestalt est un procédé d’an alyse du « ici et du maintenant », et de la responsabilité personnelle. Concrètement, elle s’intéresse d’abord au processus suivi par la personne prise en charge plutôt qu’aux raisons de son mal-être : à la recherche de la cause, elle préfère celle du moyen et de la manière. « On travaille sur le présent, pas question de laisser s’installer un processus inconscient », précise Joe Akoury.
Et les progrès sont parfois spectaculaires. Lorsque le petit Rami est entré dans l’école sous la tutelle de Joe Akoury, le psychothérapeute voyait arriver son cas le plus difficile. Dans une vidéo tournée il y a deux ans, Rami, à peine pris en charge par l’école de Bkeftine, se frappait après quelques secondes d’apprentissage. Sa mère, Youssa, raconte : « Au début, il fallait une vingtaine de minutes pour que Rami accepte de s’asseoir pendant une minute. Ensuite, il faisait une crise. Nous lui avons fait une chambre de protection, où il ne pouvait pas se faire mal avec des objets lourds ou contondants, par exemple. Il y rentrait, faisait sa crise, et se calmait. Ensuite nous recommencions à travailler. » Aujourd’hui, Rami est capable d’apprendre et de se concentrer presque comme n’importe quel élève.

Le rôle essentiel des parents
La prise en charge ne s’arrête pas à un suivi soutenu en cours. Si Joe Akoury, basé à Beyrouth, vient régulièrement rencontrer parents, enfants et enseignants, c’est tout une équipe qui gravite autour de ces élèves. Entre les AVS, dirigées par Liliane Audeh, un psychomotricien et Joe Akoury, Omar Awaïda, orthophoniste présent depuis trois ans à Bkeftine, voit chaque enfant une fois par semaine. Certains éprouvant de réelles difficultés de communication avec le monde qui les entourent, Omar leur fournit les outils pour échanger avec l’extérieur. « C’est un travail multidisciplinaire, explique-t-il. Je commence par travailler avec l’enfant sur sa propre perception, puis on attaque ses difficultés. »
« Pour ces enfants, il n’y a pas de notion d’échec, poursuit Joe Akoury, simplement une notion de découverte. C’est l’un des principes qui font la réussite de l’inclusion. » Aussi les progrès enregistrés par chaque enfant sont-ils systématiquement évalués de manière horizontale, car relatifs à chaque élève.
« Je conseille également les parents, précise Omar Awaïda. Je leur explique comment continuer notre travail à la maison, comment donner des responsabilités à l’enfant, comment favoriser un rapprochement avec un membre de la famille. » Des familles dont le rôle est essentiel dans la prise en charge, mais confrontées à des obstacles parfois inattendus.
Youssa, la mère de Rami, se souvient du regard parfois difficile à assumer des autres sur son fils. « Au début, nous n’étions pas fiers de sortir avec Rami. Aujourd’hui, toute la famille se bat pour l’accompagn er. » Youssa, bien qu’également mère de deux filles, a choisi de se consacrer presque exclusivement à son fils. Plutôt que de l’isoler, elle a choisi de le socialiser, en l’inscrivant par exemple dans des colonies de vacances.
« Il faut reconnaître qu’il existe un problème spécifique libanais et moyen-oriental avec les enfants, analyse Joe Akoury. Nos enfants sont très couvés, voire surprotégés. Pour des petits comme Rami, l’effet serait dévastateur : une famille ultraprotectrice conduirait à une désociabilisation presque totale. » « D’autant que les parents de ces enfants-là sont parfois très mal orientés, regrette Liliane Audeh. Certains viennent nous voir après avoir consulté nombre de psychologues, parfois même à l’étranger. »
Youssa, de son côté, a suivi l’intégralité du processus de prise en charge de son fils aux côtés de Joe Akoury. « Pour Rami, j’ai oublié les sorties, les amis, le bon temps, pour me consacrer un iquement à lui. Aujourd’hui, je considère qu’il est un enfant comme les autres. »

*Les prénoms ont été modifiés par respect du secret médical.

Source: L’Orient Le Jour