Le patriarche maronite, le mufti de Tripoli et le chef de file politique des intellectuels libanais

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02/06/2011 – Par Bahjat RIZK

Depuis son intronisation le 25 mars passé, jour de l’Annonciation, première fête officielle islamo-chrétienne nationale, le nouveau patriarche maronite multiplie les initiatives de rencontre et de réconciliation, avec notamment le récent sommet des divers chefs religieux à Bkerké et la réunion des chefs politiques maronites antagonistes, appelée à se renouveler demain jeudi 2 juin. Durant ces deux premiers mois, tout en multipliant les ouvertures au monde politique, le nouveau chef spirituel des maronites se heurte constamment aux ambitions personnelles et communautaires des uns et des autres et reconnaît dans une récente déclaration (26 mai) que « c’est la culture qui construit les sociétés, alors que la politique politicienne tend à les diviser », les rapports du culturel et du politique étant étroitement liés, dans une société multicommunautaire, régie par un système confessionnel institutionnalisé. Un même mouvement tend au Liban à réunir les Libanais autour de leur patrimoine commun pluriculturel qui constitue leur valeur ajoutée et à les discriminer (positivement et négativement) au niveau de la vie politique afin d’assurer leur représentation équitable et leur participation « démocratique » et pluraliste au pouvoir. La crise gouvernementale et les multiples impasses institutionnelles successives traduisent le passage obligé et difficile du culturel au politique. D’ailleurs, avec la mondialisation récente et la révolution incroyable des moyens de communication, les cultures elles-mêmes sont devenues idéologiques, autant en Orient qu’en Occident, ainsi que dans les relations entre l’Orient et l’Occident (dans leurs différentes composantes paramétriques respectives).Ce sont les règles de négociation, des valeurs culturelles spécifiques, au sein des valeurs universelles idéologiques qui restent à définir.

Le mufti de Tripoli, deuxième ville du Liban, est venu du 24 au 27 mai à Paris, au prestigieux Institut du monde arabe, donner une conférence sur « la coexistence islamo-chrétienne et la citoyenneté », à l’invitation de l’Union libanaise culturelle mondiale (ULCM), qui œuvre depuis des décennies à établir des liens culturels entre les Libanais à travers le monde, et surtout de l’Association franco-libanaise de sauvegarde du patrimoine de Tripoli (ASPT) qui se bat pour que Tripoli demeure, comme elle l’a toujours été, une ville de convivialité, de coexistence pacifique et d’échanges culturels. Le mufti de Tripoli a ébloui son auditoire, libanais arabe et international (traduction assurée dans les trois langues), par sa vaste culture, son esprit humaniste et universel, sa qualité d’écoute et de dialogue et sa capacité remarquable d’associer l’affectif et le rationnel. Les thèmes récurrents dans son discours étaient que « la culture est primordiale » et que « l’homme est le frère de l’homme ». Certes, la question de la diversité culturelle touche autant l’humanisme transcendant (identité humaine) que le pragmatisme politique (identités spécifiques), ces deux dimensions étant parfois difficiles à relier, mais la dimension culturelle d’ouverture est primordiale car elle permet d’établir une vision englobante, de dépasser le sectarisme et de rejoindre un processus d’identification dynamique, évolutif et constructif. Par son approche et au-delà de son discours, le mufti de Tripoli a proposé une démarche visant à réunir les Libanais en premier et tous les hommes en général autour d’un destin humain commun. Le Liban, dans son ensemble et dans son essence, constituant l’espace ultime, intègre et non négociable. Le mufti a ouvert son discours par la formule rituelle religieuse : « Au nom de Dieu le Clément, Miséricordieux » et l’a clôturé par un retentissant « Vive le Liban » sous un tonnerre d’applaudissements, enthousiastes et émus.

Le samedi 28 mai, Samir Frangié, chef de file politique des intellectuels libanais, a présenté à la presse l’appel des chrétiens du Liban et de la région pour un monde arabe pacifié et démocratique, signé par plus d’une centaine de personnalités chrétiennes politiques et civiles. De par sa très vaste culture, son profond idéalisme et sa capacité de dépasser les clivages locaux et les luttes politiciennes, Samir Frangié est un des très rares politiciens libanais à construire un discours conceptuel, articulé et réfléchi, basé sur des convictions profondes désintéressées et une vision d’avenir. Certes, son travail précurseur et avant-gardiste peut parfois paraître en décalage avec la réalité étriquée et peu innovante de la classe politique libanaise et les données matérielles immédiates, mais il a le grand mérite de placer le débat au niveau des idées structurelles et non des acquis ponctuels. Il y a dans l’appel dont il est le porteur un vrai projet existentiel et philosophique éclairé pour le Liban et le monde arabe « démocratique, pluraliste, ouvert sur le monde, libéré des tyrannies qui l’ont maintenu en marge de l’histoire ».

Le patriarche maronite, le mufti de Tripoli et le chef de file politique des intellectuels libanais ont chacun proposé une approche culturelle et politique ouverte de la question libanaise et du pluralisme, au sein du monde arabe et de la mondialisation. Leur crédibilité repose sur le fait que leur engagement politique est soumis à leur ouverture culturelle et à leur sincérité. Leur autorité morale et spirituelle, intériorisée et pacifique, donne la légitimité à leurs discours car ils sont fondés sur des prises de position de principe continues et inébranlables. Toute personne qui a écouté ou approché ces trois hommes d’exception peut témoigner que tout en étant des hommes de Dieu ou de l’universel, ce sont avant tout des hommes de bonne volonté et de vision qui, en privilégiant la dimension d’ouverture culturelle, visent à faire dépasser aux humains, leurs semblables, leurs peurs archaïques et à les réconcilier avec eux-mêmes.

Bahjat RIZK